Nous admettons et gardons à l’esprit l’importance de chacun des secteurs de l’économie, ainsi que celle de la totalité des acteurs devant concourir à l’animation de la vie économique nationale. Tous contribueront, selon leurs modes respectifs et leurs places definies, à l’implantation définitif du champ d’efficacité communautaire. Mais disons-le clairement: au moment crucial de descendre dans l’action, nous engagerons l’essentiel de nos forces sur un même front prioritaire. Celui dont l’activité, selon toute objectivité, tient celle des autres fronts en attente. Dans l’univers contraignant de l’action, il est de la nature d’être construite suivant un ordre opérationnel déterminé. À cet égard, la priorité ne reçoit pas plus d’un convive à sa table à la fois. Une priorité n’est pas une urgence qui appelle des actions expéditives et désordonnées. Au contraire, elle exige un usage intelligent des groupes et constitue un paquet de conditions préalables aux actions ultérieures. Si nous nous fions à la direction des incompétents et des agités, qui ouvrent mille fronts prioritaires à la fois, ils nous feront assurément crever de faim et de soif à la fois, ainsi qu’a fait Buridan de son âne.
Ces principes, quoique cardinaux, ne sont pas évidents dans l’esprit embrouillé de ceux qui n’ont rien fait de leur dix doigts, et dont les pensées vadrouillent de lieu en lieu, à la manière des âmes assassinées. Ils sont entraînés à la spéculation et à la quête de mille choses subsidiaires, et ne peuvent que diluer l’action dans ces vagues et grotesques verbiages. Ils cherchent leurs réalisations loin des pensées pures et des actions concrètes, celles qui engendreront la vie.
Qu’il soit dit partout, dans chaque pays, nous sommes intéressés par les évènements à venir, lesquels nous souhaitons chevaucher bien à califourchon la tête pleine d’idées nouvelles. Nombreux sont ceux d’entre vous qui se ferment encore les yeux face à la réalité, comme si un trop-plein de lumière les aveuglait aux choses de chez nous. La production des denrées agricoles devance et conditionne l’industrie et le commerce. De ce fait, la production agricole, dans nos pays, n’est pas un des secteurs de l’économie, elle en est l’objet initial, le principe. Sinon, jusqu’où voulez vous pousser la fantaisie? Jusqu’à croire que nos pays construiront, à contretemps et à contresens, chacun pour sa part, sa métallurgie lourde, sa sidérurgie et son aéronautique civile et militaire?
Non, il est tard maintenant. Le monde n’est plus cloisonné, il est d’un seul tenant, à l’instar des eaux d’un même océan. Et nous sommes bien placés en République de Djibouti pour en entendre constamment une propagande vide de tout sens.
Or aussi loin que l’intelligence humaine peut percer, l’avenir verra se renforcer la pratique de cette division du travail entre les grandes régions du monde. Quand le bon moment sera venu, chacun saura d’instinct, dans ce partage des instruments et des sons, des castagnettes ou du gong géminié, du tam tam à deux faces ou du tambour géant, de quel instrument il devra jouer, et à quelle mesure, pour avoir part à la symphonie un peu rugueuse qui s’ elevera du monde de demain.
Quiconque refusera sa participation verra sa voix et celle de sa descendance réduites au silence.
Pour notre part, nous en sommes convaincus, et maints facteurs en témoignent, l’Afrique de demain sera agricole ou ne sera pas.
Voyer, les quelques États dans nos régions qui ont su se hisser à un niveau passablement significatif d’activités économiques sont les seuls qui se sont donnés une agriculture vigoureuse. Même ceux des Etats d’Afrique que le sort a établis sur d’énormes richesses du sous-sol, et qui ont fait l’impasse sur la promotion des produits de la terre, sont en peloton de queue aujourd’hui. C’est vrai qu’il y a de la main de l’homme dans leurs malheurs. Mais la richesse la plus saine est d’abord agricole. Les produits de la terre sont de toute noblesse parce qu’ils constituent le point de départ quasi exclusif, la matière et l’objet de toutes les activités qui animent la vie économique. Le développement rural est très certainement, pour nos États, la priorité que les mille autres priorités doivent attendre bon gré mal gré, sans nous en distraire le temps d’un clin d’oeil.
