IL ÉTAIT UNE FOIS LES FORCES ARMÉES DJIBOUTIENNES


 

« L’état social et politique d’une nation est toujours en rapport avec la nature et la composition de ses armées. »

Fustel de Coulanges – La Cité antique. 

PREMIERE PARTIE

«. 

Au sens classique du terme, une armée se définit comme « un rassemblement de corps de troupe prêt à faire la guerre ». Aujourd’hui, nous l’entendons comme « un service public qui a pour objet d’assurer, par l’entretien ou l’emploi de forces organisées, la protection des intérêts d’un État ». En l’occurrence, bien que peintes aux couleurs de la seconde formule, l’armée Djiboutienne, commandée par un Général Zakaria, dépassé par sa fonction, nous parait à peine en mesure d’assumer l’effrayante latitude que lui autorise la première définition. 

Envisager sa finalité sans la mesurer à l’aune de celle qui lui a servi de modèle resterait toutefois un non-sens. Car djiboutienne par son déploiement, elle en est d’autant plus éloignée dans ses fondements qu’elle se pose toute en copie chétive et approximative d’un modèle ultramarin.

Ce hiatus procède d’une difficulté à s’inscrire dans une logique d’État-nation, concept occidental étranger à l’histoire de l’Afrique, et dont le pays, récemment décolonisé, n’a eu le temps ni de digérer la substance, ni d’intégrer ce qui était compatible avec ses propres réalités.

Les incohérences qui résultent de ces prémisses de facto contrefaites offrent aux observateurs myopes ou malintentionnés la possibilité d’en pointer du doigt toutes les insuffisances, d’en déplorer les conséquences, et surtout d’en dénoncer les dérives. Certes, leurs commentaires même hâtifs résultent de la perception d’un échec. Mais peut-on vraiment s’arrêter à leur constat lapidaire ? Cette armée Djiboutienne-là est-elle désespérément inutile, voire malfaisante ? Son histoire ressente n’est-elle qu’une juxtaposition d’échecs sanglants ? 

Avant de tenter une réponse, force est de constater que, depuis quelque quarante-cinq années, à l’instar des autres institutions, l’armée nationale a participé au tâtonnement général qui a suivi l’indépendance. À son rythme – Djibouti est un pays lent –, elle a opéré des choix, et chacun d’eux l’a inscrites progressivement dans le paysage national. Certes, cela s’est déroulé d’une façon plus ou moins heureuse, mais, à chaque fois, une dynamique politique nationale en a résulté, sur laquelle nous allons revenir et qu’il ne faut pas systématiquement confondre avec les processus d’affrontement à l’intérieur de l’État. Ceux-ci relèvent d’une autre logique, ethnique ou économique, parfois les deux à la fois. 

Aussi pour approcher les mécanismes de ces évolutions, devrons-nous tout d’abord évaluer la solidité des principes qui fondent à l’accoutumée l’institution militaire, et tenter de comprendre de quelle façon celle-ci s’est mise en place, de percevoir de quelles maladies infantiles la jeune armée a eu d’emblée à souffrir. L’établissement de ce constat permettra ensuite d’esquisser une typologie de l’armée Djiboutienne. Son observation sous une perspective macro historique permettra de mesurer son action politique mais aussi de la percevoir dans sa fonction ordinaire. Il est nécessaire, en effet, de relever quelles crises, quelles guerres justifient et légitiment son existence, d’observer comment elle se structure puis agit sur le terrain. Ce bilan établi, nous évaluerons, enfin, les conséquences du contexte surgi de la fin de la guerre froide. Nous conclurons alors sur les choix opérés et les directions envisagées par les institutions, nationales et internationales, africaines et extracontinentales, afin de trouver des solutions aux problématiques de prévention des crises, de maintien, de renforcement ou d’imposition de la paix. 

L’activité politique de l’armée Djiboutienne 

Au départ était l’armée coloniale 

La menace engendre les armées, systèmes d’armes et systèmes d’hommes qui se mettent en synergie au service d’une idée : la préservation du groupe. 

Les sociétés occidentales, aussi diverses soient-elles, se retrouvent depuis des millénaires dans un même modèle de partage des pouvoirs de définition indo-européenne, et dans une même relation transcendance-immanence avec l’au-delà. L’Afrique a, pour sa part, construit ses propres cultures dans un tout autre registre. Le visible y côtoie l’invisible dans un souci d’équilibre des forces qui fonde l’ensemble des relations dans l’espace et dans le temps. Une manière que l’Occident considère, en général, avec une ostensible suffisance, appelant ici «animisme » ce qui chez lui reste « spiritualité » … 

Aucune relation mystique fondée sur une culture indigène n’unit le peuple à son armée. 

De la sorte, dans la tradition africaine, l’initiation des jeunes guerriers permet le renforcement de la volonté de vaincre et le renforcement de la capacité à vaincre. Cette discipline – car c’est bien de cela qu’il s’agit – entraîne la séparation du jeune homme de sa famille, de son clan, de son peuple. Elle l’entraîne aussi à la découverte et à la connaissance d’une mise en condition en tant que combattant, nécessaire à la survie de ce qu’il vient de quitter. Une telle prise de conscience aurait pu fonder l’esprit de corps des unités militaires du jeune État et renforcer un sens de la hiérarchie profondément ancré dans les cultures africaines. Il n’en a rien été. L’armée Djiboutienne n’est apparue à son peuple que comme une organisation périphérique gravitant autour du complexe militaro-industriel français, qui en constituait l’appareil central.

L’assistance militaire est devenue la source d’une nouvelle forme de dépendance, technologique et humaine, mais aussi stratégique et géopolitique, puisque l’armée du jeune État s’est située dans une zone d’influence étrangère, coexistant avec des conseillers militaires étrangers et côtoyant des forces permanentes basées d’emblée sur son territoire. 

Ainsi, dans ce pays où le sentiment national dépasse difficilement les chaleureuses exubérances d’un succès sportif, est-il aujourd’hui encore difficile d’entrevoir le lien mystique qui devrait unir un peuple et son armée. La base de l’édifice national est fragile. Bouvines n’a pas encore eu lieu, Valmy parfois, encore qu’intra limes. Quant aux héros Djiboutiens, ils sont en pointillé d’une histoire réécrite au gré des dirigeants politiques du moment.

Juxtaposition approximative de peuples aux cultures souvent disparates, les entités issues du découpage colonial perdurent tant bien que mal à travers l’administration de l’État qui leur a succédé, sans s’attarder à retrouver les équilibres ancestraux. Le voile de la modernité occulte irrémédiablement les antiques cultures, comme si l’incompatibilité des registres était affaire inéluctable, comme si avant-hier ne pouvait rien apprendre à demain. Les concepts sont pourtant associés. Pire, on observe un refus, par les intéressés eux-mêmes, de chercher dans leur propre mémoire les éléments culturels qui, transcendant les différences, auraient permis d’esquisser un sentiment national. Certains s’y sont, certes, essayés de différentes manières, de Mahamoud Harbi à Moussa Ahmed Idriss, De Hassan Gouled à Ahmed Dini, voire  I.O.G. à ses débuts. Mais en ces temps de guerre froide, l’Occident les a rattrapés, sous les traits de l’ancien maître ou sous ceux de son adversaire, parrain tout aussi opportuniste.

Pas d’indépendance, pas de pensée souveraine, une nouvelle alternative où le pays était absent de lui-même. Pas d’authenticité. Sans étincelle pour mettre la vie à ce corps aberrant, tout le reste est demeuré factice, au premier chef la construction militaire, celle qui a le plus besoin de fonder son existence sur les mythes de la terre et du sang. 

L’armée Djiboutienne de première génération : 

Une institution croupion en marge du processus d’établissement de la souveraineté 

En Occident, l’institution militaire a été un élément intégrant du processus de développement politique : sa nationalisation s’est trouvée au cœur de la constitution de l’État central. Ailleurs, on observe le même phénomène à partir des armées qui ont précédé ou fait surgir un État moderne. En République de Djibouti, rien de tel ne se donne à constater, offrant en cela un autre aspect du décalage entre armée et nation, dans le processus de construction du pays. 

Une armée incongrue pour un État non construit. Car l’État-nation français a cherché à imposer son modèle, à partir des années soixante, dans une impréparation totale à l’indépendance, tragique pour le jeune État. D’au- tant plus tragique que ce concept européen s’est imposé paisiblement, avec la complicité de l’élite locale, en faisant oublier qu’il était en réalité un modèle culturel étranger, apporté quelques décennies plus tôt à des groupes ethniques disparates, par le trait de plume du colonisateur. Dans son prolongement, l’organisation de la jeune armée qui a accompagné l’exercice a mis en place une structure vide d’authenticité qui est rapidement devenue l’imitation indigente d’un modèle importé, une structure qui n’avait pas vocation à établir avec son peuple le lien mystique et culturel qui relie l’homme à son passé et à celui de ses semblables. D’emblée, l’armée Djiboutienne s’inscrite dans une relation ambiguë avec son propre État. Même la symbolique militaire a été importée: pas de statuaire, pas de masques, un drapeau; pas de danses, des hymnes nationaux et des chants venus d’ailleurs, pas d’expression traditionnelle du respect, un étrange salut allochtone. Non seulement cette armée n’est pas le produit de diverses traditions guerrières spécifiquement Djiboutienne, mais elle s’est développée au terme d’une relation conflit-fascination avec le colonisateur, celui qui par ses armes a vaincu nos parents et les mânes de nos parents, celui dont la magie est la plus forte, par lequel on se laissait encore « manger » pour acquérir ou devenir sa force. 

Le fait colonial en question ne doit pas être entendu dans le cadre strict de l’aventure occidentale engagée au XVIe siècle, qui a pris toute son ampleur au XIXe siècle, avant de s’effondrer dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Il doit inclure celui qui en a poursuivi les effets au terme des indépendances, dans le cadre du conflit Est-Ouest. La guerre froide, qui a développé en Afrique une stratégie de substitution pour les deux grands ensembles, a établi autour des Africains une autre forme d’aliénation. À peine se sont-ils estimés libres de leur destin que celle-ci a imposé aux jeunes États des politiques de défense conçues par les grands protagonistes et organisées selon des modèles compatibles avec leurs propres organisations, forces de l’Alliance atlantique, du pacte de Varsovie, parfois armées de la Chine, voire de la Corée du Nord. Cette situation, pour un temps, remise en question après 1990, avec la débipolarisation de la planète Est et Ouest, se retrouvent, plus que jamais, à l’aune de la mondialisation et de la lutte contre le terrorisme, les mêmes raisons d’engloutir des fortunes dans l’équipement, la formation et l’entretien d’une armée approximative d’un gouvernement toujours jugé décevant. Nous en sommes là.

À un moment, après la guerre civile de 1991-1994, dans la douleur, la République de Djibouti a semblé accoucher d’elle-même. Peut-être l’abandon du monde dans lequel elle s’est sentie plongée, aurait-il pu se révéler la planche de salut qui l’aurait réconcilié avec sa propre identité, qui lui aurait permis de générer son propre modèle. L’armée se réconciliant alors avec un État dont elle aurait dû être l’essence, mais au sein duquel elle n’a jamais véritablement parvenu à trouver sa juste place.

Aussi pour l’heure, l’armées Djiboutienne apparait-elle encore comme le clone inachevé, pire, une œuvre frankensteinesque  de l’ensemble des armées étrangères stationnées dans le pays, de la même façon que l’État Djiboutien est devenu le clone atrophié des États-nations occidentaux, arabes, chinois, japonais, indiens, cubains, bref à l’image de son armée. 

Absence de réputation et de statut social du métier des armes situe d’emblée l’armée Djiboutienne à la périphérie d l’État qu’elle est supposée défendre. Sur le continent africain, la force, dans toute l’acceptation du terme, jusqu’à sa dimension magique, est un concept psychiquement omniprésent. En 1977, au moment de l’indépendance, il n’en existe aucune représentation. Elle est absente. Pire, le conflit armé entre nos voisins l’Éthiopie et la Somalie, une guerre dans la guerre froide, jette encore plus dans les bras de l’ancienne puissance coloniale la nouvelle élite politique caractérisée par une absence totale de tradition martiale

Plus déprimant encore, dans la dernière zone de succession coloniale française, les seuls éléments entraînés au métier des armes, acceptables aux yeux de la nouvelle Elite politique soutenue par la France, ne sont pas celles issues des forces de résistance du Front de Libération de la Cote des Somalis (FLCS), mais, au contraire, la piétaille, les auxiliaires zélés ayant servi la force coloniale. Au moment d’édifier la nouvelle armée nationale, seul ce noyau à la loyauté jugée certaine présente un minimum de compétences. En raison de son origine récente et de son accointance tant fonctionnelle que culturelles avec les militaires français – ne serait-ce que par sa formation –, cette armée s’est coupée de toutes les traditions militaires à enracinement africain, lesquelles ont elles-mêmes été autrefois érodées par la colonisation. La composition sociologique de l’institution ne reflète donc pas la structure sociale mère.

Aggravant le handicap, les gouvernants civils vont à dessein entretenir ce décalage et, en général, chercher à séparer physiquement l’armée nationale du mouvement sociopolitique national, afin qu’elle n’y participe pas ou qu’elle ne pèse jamais sur sa dynamique dans un sens divergent de leurs propres projets. Pour parvenir à ce résultat, ils vont instituer à sa tête une sélection tribale et ethnique, ils vont réduire au maximum, voir même enlever à cette armée le monopole de la détention des moyens de la violence, et la marginaliser davantage encore dans son rapport à l’État en les redistribuant à des unités particulières, véritables forces parallèles. C’est pourquoi l’armée de l’indépendances est loin d’être la colonne vertébrale de l’État ; les multiples tentatives de putschs avortés, d’ailleurs, doivent souvent être interprétés comme un recentrage effectué par les militaires sur fond de reconnaissance de leurs propres mérites. À défaut, la présence d’une force armée « normale » n’a souvent pu se poser en rempart contre les diverses formes des unités-milices tribales et les dérives politiques ou ethniques qui résultent de l’institution de celles-ci.

Marginalisation et défiance du pouvoir exécutif envers tout militaire ne possédant pas le « bon pedigree tribal » accentuent les handicaps structurels de cette armée Djiboutienne : le manque de cohésion en est la première conséquence.

Ainsi, sur fond de solidarités ethniques, cette situation ne peut favoriser une grande cohésion de l’édifice national, mais plutôt susciter une tendance à la fragmentation. Au sein de l’institution militaire, un double phénomène prévaut, lié d’une part à son particularisme originel accentué, aujourd’hui, par les vagues récentes de mise à la retraite anticipée des principaux officiers supérieurs, tous corps confondus, de cette armée, et d’autre part, à la rapidité de la mise en place d’officiers dont la seule qualité connue est d’être les enfants/neveux du général Zakaria. 

Précisons que hors la volonté délibérée du pouvoir politique, le caractère réduit de la première maquette a aussi résulté de la petite taille du noyau désormais au commande. La conquête et la gestion de la colonie s’est effectuée avec un potentiel coercitif somme toute réduit, en regard de l’étendue du territoire considéré. Même plus tard, après les réformes qui ont suivi la Première Guerre mondiale et qui ont visé à favoriser la promotion des autochtones du territoire, l’effectif des cadres et des professionnels confirmés est resté limité. Il en a résulté, au moment de l’indépendance, une ressource d’autant plus réduite que, sous le pouvoir colonial, la carrière militaire n’attirait guère les meilleurs éléments, davantage séduits par les carrières civiles. Un problème de représentation nationale s’est posé, enfin, car le recrutement s’effectuait en fonction d’autres paramètres. Alors que le concept de « race martiale » rétrécissait singulièrement le vivier, dans le même temps, on observait que des sociétés marginales de la colonie – ethnies minoritaires ou périphériques, populations « halogènes », etc. – fournissaient l’essentiel des contingents des auxiliaires de la troupe coloniale. À l’indépendances, cette disparité ethnique de fait a empêché la jeune armée d’être représentative de la mosaïque nationale. 

Une ligne de fracture nouvelle résulte d’un conflit de génération à double prétexte. Car petite taille et isolement ne peuvent ouvrir sur une grande cohésion au sein d’une institution où s’opère d’emblée nombre de replis identitaires. Et ce d’autant que la situation présente exige de procéder à un recrutement, puis à la promotion d’individus jeunes dont l’expérience professionnelle est renforcée par leur participation aux forces multinationales de lutte contre le terrorisme ou de maintien de la paix des Nations-Unies ou de l’Union Africaine. Rapidement, un clivage de génération se superpose aux lignes de clivage hiérarchique créées artificiellement par le CEMGA « officier supérieur officier/subalterne » et « officier subalterne/sous-officier ». Cet écart n’aurait en lui-même guère porté à conséquence s’il ne s’était assorti d’une perception mutuelle négative gênant le fonctionnement hiérarchique, la discipline et donc la cohésion. Les jeunes officiers considèrent vite leurs supérieurs hiérarchiques comme n’ayant pas l’éducation formelle correspondant à leur grade, et mettent en doute leur aptitude, voire la légitimité de leur commandement. A contrario, les jeunes officiers sont jugés comme « inexpérimentés », « ambitieux », « pas de la bonne couleur tribale » par leurs « aînés de la famille ». Une perte de légitimité de l’autorité apparaît aux articulations naturelles du système.

À côté de cela, par la rapidité des promotions tribales consécutives aux départs à la retraite anticipée chez les cadres supérieurs les plus expérimentés, les temps d’officiers subalternes se trouvent raccourcis d’autant. Un nouveau problème d’agrément de l’autorité pèse alors sur ces derniers. Ils ne disposeront jamais du temps nécessaire pour inventer un style de commandement et susciter la convergence des loyautés individuelles, indispensables à la formation de l’autorité. Ces promotions des congénères du CEMGA ne résoudront pas le problème d’encombrement des échelons supérieurs de la hiérarchie et vont induire de facto, pour des années encore, les blocages de carrières. D’autres frustrations se mettent alors en place, et cela pour longtemps. 

Publié par

Avatar de Inconnu

Alpha Lassini

Surgir, Agir et Disparaitre pour que la semence porte du fruit. (Rise, Act and Disappear so that the seed bears fruit)