
Dans le débat sur les obstacles au développement de l’Afrique subsaharienne, un consensus semble émerger autour de la primauté des facteurs politiques. Selon une perspective largement répandue parmi les chercheurs et relayée par les médias, la construction d’États forts et d’institutions représentatives constituerait le préalable indispensable au développement de cette région. Cette vision, cependant, mérite d’être interrogée et, potentiellement, inversée. En effet, il pourrait être soutenu avec vigueur que c’est plutôt le développement lui-même, et plus spécifiquement la forme capitaliste de ce développement, qui doit précéder la constitution d’États forts et d’institutions démocratiques. Une telle proposition implique une transformation radicale du régime foncier sur une large partie du continent, afin de garantir aux travailleurs un droit d’accès au sol. Bien que cette hypothèse puisse paraître révolutionnaire et peu probable dans le contexte actuel, elle mérite une exploration approfondie.
Premièrement, l’histoire économique mondiale fournit des exemples où le développement économique a précédé et facilité l’émergence d’institutions politiques stables et démocratiques. Le développement capitaliste, par le biais de l’industrialisation et de l’urbanisation, a souvent conduit à une concentration de la population et des richesses qui, à son tour, a créé les conditions nécessaires à l’émergence d’États-nations modernes. Dans ce cadre, le développement économique peut être vu comme un moteur de la transformation sociale et politique, en offrant les ressources nécessaires à la construction et au maintien d’institutions fortes.
Deuxièmement, l’accent mis sur la transformation du régime foncier est particulièrement pertinent pour l’Afrique subsaharienne. La majorité des populations de cette région dépendent de l’agriculture pour leur subsistance, et l’accès à la terre est une question centrale pour leur bien-être économique. Un régime foncier qui garantit aux travailleurs un droit d’accès au sol pourrait non seulement améliorer la productivité agricole, mais aussi créer un environnement propice à l’investissement et à l’innovation. Par conséquent, une telle transformation pourrait servir de catalyseur pour un développement économique plus large, en posant les bases d’une croissance inclusive et durable.
Cependant, il est important de reconnaître les défis inhérents à cette proposition. La transformation du régime foncier et la promotion d’un développement capitaliste en Afrique subsaharienne se heurtent à des obstacles significatifs, tant sur le plan interne qu’externe. Sur le plan interne, la résistance politique et les conflits d’intérêts autour de la réforme foncière peuvent entraver la mise en œuvre de changements nécessaires. Sur le plan externe, la dynamique du système économique mondial, souvent dominée par des intérêts extérieurs à la région, peut limiter les possibilités de développement autonome.
Malgré ces défis, la réflexion sur le développement de l’Afrique subsaharienne gagnerait à intégrer une perspective qui place le développement économique au cœur du processus de renforcement des États et des institutions. Cette approche ne nie pas l’importance des facteurs politiques, mais elle reconnaît que le développement économique et la transformation sociale peuvent créer les conditions propices à l’émergence et au renforcement de structures politiques stables et représentatives.
Ainsi, l’hypothèse selon laquelle le développement, et plus spécifiquement la forme capitaliste du développement, est le préalable nécessaire à la constitution d’États forts et d’institutions démocratiques en Afrique subsaharienne, bien que controversée, offre une perspective précieuse. Elle invite à repenser les stratégies de développement en mettant l’accent sur la transformation économique et sociale comme fondement d’un avenir politique stable et inclusif pour la région. Bien que sa mise en œuvre présente des défis considérables, la poursuite de cette voie pourrait ouvrir la voie à un développement durable et à une prospérité partagée sur le continent africain.
Le débat sur le développement en Afrique subsaharienne est complexe et suscite de nombreuses interprétations. Une des représentations les plus courantes concernant la région est la faiblesse des institutions politiques. Les chercheurs évoquent des États faibles, voire « échoués », marqués par le tribalisme, les guerres civiles et une nette disjonction entre le caractère formel des institutions démocratiques et la réalité politique. Cette situation est souvent associée au retard matériel du sous-continent, un manque de développement largement répandu.
Cependant, il est important de remettre en question cette interprétation. Plutôt que de privilégier des explications « individualistes », culturelles ou institutionnelles, il convient de mettre l’accent sur les obstacles structurels au développement capitaliste en Afrique. Les effets observés, tels que la faiblesse des institutions politiques, ne sont que les symptômes d’un problème plus profond. En réalité, la raison pour laquelle l’Afrique subsaharienne présente des institutions politiques faibles est liée au sous-développement et à la faiblesse du développement capitaliste en particulier.
Le développement capitaliste est un facteur clé dans la construction d’États forts et dans la création de la classe sociale capable d’engendrer la démocratie universelle : la classe ouvrière. Cependant, en raison de la géographie actuelle de la production en Afrique, un transfert généralisé vers un développement de type capitaliste semble improbable. Face à cette réalité, les pays africains sont confrontés à deux choix.
La première possibilité serait que les élites gouvernantes optent pour la voie du développement capitaliste, ce qui nécessiterait des transformations sociales majeures et l’application d’un programme vigoureux d’accumulation primitive. Cependant, cette voie va à l’encontre des intérêts des défavorisés et risque de provoquer des contestations populaires. Jusqu’à présent, seuls les États autoritaires ont réussi à promouvoir la transformation capitaliste, souvent au détriment des droits et du bien-être de la population.
La deuxième possibilité pour les élites gouvernantes serait d’abandonner l’objectif du développement de type capitaliste, car il représente une utopie impossible en raison des obstacles structurels identifiés et de la place marginale de l’Afrique dans la structure du capitalisme mondial. À la place, elles pourraient se concentrer sur une politique plus autonome et créative, en tirant parti des conditions actuelles.
Il est crucial d’interroger les principaux arguments concernant la faiblesse des institutions étatiques et de la démocratie en Afrique subsaharienne. Plutôt que de considérer ces faiblesses comme des causes en soi, il convient d’analyser les racines profondes du problème. L’absence des prérequis nécessaires à la séparation des producteurs et des moyens de production en Afrique entrave le développement capitaliste. En effet, le développement capitaliste produit une classe ouvrière dont la résistance nécessaire entraîne l’approfondissement du sous-développement.
Il est également essentiel de prendre en compte l’héritage historique de l’expansion européenne en Afrique subsaharienne, notamment en ce qui concerne la propriété foncière. Le développement inégal et « dénivelé » du capitalisme a affecté l’Afrique de manière spécifique. Des causes spécifiques expliquent la faiblesse de la propriété foncière dans la région, notamment en lien avec la dépossession des indigènes par les colons.
En conclusion, il est crucial de repenser les représentations courantes concernant la faiblesse des institutions politiques en Afrique subsaharienne. Plutôt que de blâmer directement ces institutions, il est essentiel d’analyser les racines structurelles du sous-développement et du manque de développement capitaliste dans la région. En adoptant une approche plus holistique et en prenant en compte les spécificités historiques et géographiques de l’Afrique, il est possible de proposer des solutions plus adaptées pour favoriser un véritable développement durable et équitable.
Théoriser les institutions étatiques en Afrique subsaharienne
Dans cette partie de l’article, nous allons essayer de théoriser les institutions étatiques en Afrique subsaharienne en examinant trois thèses principales proposées par des chercheurs renommés dans le domaine. Nous aborderons les points de vue de Jean-François Bayart, Patrick Chabal et Jean-Pascal Daloz, ainsi que Mahmood Mamdani, en mettant en lumière leurs analyses respectives sur la faiblesse de l’État et le manque d’institutions représentatives dans la région.
Tout d’abord, nous nous pencherons sur les perspectives de Chabal et Daloz, qui mettent en avant la faiblesse de l’État africain et le manque d’institutions représentatives. Selon eux, cette situation découle en partie de l’incapacité à différencier l’État du reste de la société, ainsi que de l’omniprésence du caractère patrimonial de la société. Les fonctionnaires et les élus conservent leurs positions et leur légitimité par la création de réseaux personnels avec leurs clients, organisés selon des critères tels que l’ethnicité et la parenté. Cette approche culturaliste met l’accent sur la corruption, le népotisme et le détournement des ressources allouées au renforcement des institutions étatiques.
Ensuite, nous aborderons la position de Bayart, qui rejoint en grande partie l’analyse de Chabal et Daloz en mettant en avant le caractère patrimonial de la société comme élément clé. Il souligne également l’importance des « Grands Hommes » dans la redistribution des richesses et la légitimation de leur pouvoir. Cependant, Bayart attribue également un rôle éminent au fait que les États de l’Afrique subsaharienne ont toujours été faibles, en invoquant un déterminisme environnemental critiquable pour expliquer cette faiblesse.
Enfin, nous explorerons la perspective de Mahmood Mamdani, qui offre une analyse politique plus que culturelle de l’État africain. Il met en lumière l’héritage crucial de l’ « État divisé » introduit par les institutions coloniales, qui a divisé la population autochtone en deux parties soumises à des formes différentes de gouvernement. Cette division a engendré des tensions entre les mondes urbains et ruraux, empêchant l’émergence de mouvements de résistance unifiés.
En conclusion, nous constatons que ces différentes perspectives offrent des éclairages complémentaires sur la question des institutions étatiques en Afrique subsaharienne. Bien que chacune présente des limites, leur examen attentif permet de mieux appréhender les défis auxquels sont confrontés les États de la région.
Les logiques du développement capitaliste, l’Etat et la Démocratie
Dans le contexte de l’Afrique subsaharienne, le développement économique est souvent entravé par des institutions étatiques fragiles. Selon Chabal, Daloz et Bayart, le sous-développement dans cette région est en grande partie le résultat de ces faiblesses institutionnelles. En effet, ces auteurs soutiennent que la prédominance des réseaux clientélistes entrave la possibilité d’accumulation de richesses. De plus, la faible densité de population est également pointée du doigt comme un facteur contribuant à la faiblesse des institutions étatiques. Cependant, il est important de noter que ces analyses ne prennent pas suffisamment en compte la classe sociale et son lien avec l’absence de dynamique d’accumulation du capital.
En effet, les travaux de Chabal et Daloz mettent en lumière l’omniprésence du système patrimonial en Afrique subsaharienne, expliquant ainsi l’absence de rapports sociaux capitalistes. Ils soulignent que les liens entre les acteurs économiques sont souvent plus proches avec les clients qu’avec les autres patrons, ce qui témoigne d’une culture où les rapports sociaux capitalistes sont absents. De même, Bayart constate que le commerce demeure l’activité économique principale, reléguant la production de biens destinés à l’échange et à l’accumulation au second plan.
Cependant, la thèse de Mamdani apporte une analyse plus nuancée, en mettant en lumière le cas de l’Afrique du Sud. Il souligne que le pays a connu un processus vigoureux de développement capitaliste, accompagné d’une prolétarisation des producteurs. Cette situation a conduit à une émergence des classes sociales et à une structure étatique plus stable et démocratique. En effet, l’Afrique du Sud est le seul pays de l’Afrique subsaharienne à pouvoir revendiquer des institutions démocratiques stables et un État fort capable de pénétrer la société civile.
Il est donc essentiel de reconnaître que le développement politique en Afrique est étroitement lié au processus de développement capitaliste. En effet, le capitalisme crée les conditions nécessaires à l’émergence de la démocratie en favorisant la représentation populaire, une justice indépendante et une division sociale du travail. Cependant, dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, ces conditions font défaut en raison de la faible émergence du capitalisme.
En outre, l’expansion du capitalisme à travers le sous-continent a été entravée par des obstacles structurels tels que la faible densité de population, les régimes fonciers informels et l’absence de droits de propriété privée. Ces éléments ont limité le développement du capitalisme et ont empêché l’émergence d’une classe ouvrière significative capable de revendiquer ses droits démocratiques.
Le cas de l’Afrique du Sud illustre parfaitement les potentiels et les limites du développement capitaliste en Afrique subsaharienne. En effet, le pays a réussi à développer une classe ouvrière prolétarisée, ce qui a favorisé l’émergence d’institutions démocratiques stables. Cependant, dans la plupart des autres pays de la région, les conditions nécessaires à l’émergence du capitalisme font défaut, ce qui entrave le processus de démocratisation.
Il est donc crucial de reconnaître que le développement économique et politique en Afrique subsaharienne est étroitement lié au processus de développement capitaliste. Sans un développement significatif du capitalisme, il est peu probable que la région puisse acquérir des institutions démocratiques stables. Il est donc nécessaire de mettre en œuvre des politiques visant à promouvoir le développement économique et à lever les obstacles structurels qui entravent l’émergence du capitalisme.
En conclusion, il est essentiel de reconnaître que le développement économique et politique en Afrique subsaharienne est étroitement lié au processus de développement capitaliste. Sans un développement significatif du capitalisme, il est peu probable que la région puisse acquérir des institutions démocratiques stables. Il est donc nécessaire de mettre en œuvre des politiques visant à promouvoir le développement économique et à lever les obstacles structurels qui entravent l’émergence du capitalisme.

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