« Ça ne peut pas arriver ici » de Sinclair Lewis :


Un résumé du roman

« Ça ne peut pas arriver ici » est un roman politique publié en 1935 par Sinclair Lewis. Il décrit la montée, la consolidation et l’effondrement partiel d’une dictature fasciste aux États-Unis. Le récit est principalement vu à travers les yeux de Doremus Jessup, un propriétaire-rédacteur en chef d’un journal dans une petite ville du Vermont et un intellectuel libéral de la classe moyenne.

Le roman commence en 1936 avec la campagne présidentielle de Berzelius « Buzz » Windrip, un politicien charismatique et populiste qui promet de restaurer la prospérité et la gloire américaines. Windrip, soutenu par son secrétaire Lee Sarason, gagne l’investiture démocrate et bat facilement son adversaire républicain, Walt Trowbridge.

Une fois élu, Windrip agit rapidement pour consolider son pouvoir. Il intègre sa milice privée, les Minute Men, dans l’armée américaine, abolit le pouvoir du Congrès et de la Cour suprême, et se déclare chef incontesté du pays. La loi martiale est instaurée, la résistance est brutalement réprimée, et des camps de travail et de concentration sont mis en place pour les chômeurs et les dissidents. Les droits des femmes, des Afro-Américains et des Juifs sont sévèrement restreints, et un vaste appareil de propagande est mis en place.

Doremus Jessup, initialement sceptique et détaché, devient un membre actif de la résistance après avoir été témoin des atrocités du régime. Il écrit un éditorial contre Windrip, ce qui conduit à son arrestation. Son journal est forcé de publier de la propagande, et sa maison est régulièrement fouillée. Jessup tente de fuir au Canada avec sa famille, mais ils échouent et doivent revenir.

Le roman est divisé en trois parties : la première présente les personnages et les conditions permettant l’ascension de Windrip, la deuxième décrit la consolidation du régime, et la troisième couvre la lutte de résistance menée par Jessup et ses proches.

Ça ne peut pas arriver ici » est une mise en garde contre la facilité avec laquelle un régime totalitaire peut s’installer, même dans une démocratie comme les États-Unis, et souligne l’importance d’une population politiquement engagée et informée pour résister aux démagogues.

À la fin de l’année 1931, Dorothy Thompson, la plus brillante journaliste américaine de son temps, première femme à diriger une rédaction à l’étranger, en l’occurrence celle du New York Post à Berlin, réussit enfin à décrocher une interview d’Adolf Hitler. Il y a huit ans qu’elle cherche à l’obtenir, depuis que ce dernier a été arrêté et jugé pour la tentative ratée du Putsch de la Brasserie le 9 novembre 1923. Depuis son poste en Allemagne, cette amie de Ödön von Horváth, Thomas Mann, Stefan Zweig et Bertolt Brecht assiste à la « montée démocratique» à marche forcée du parti nazi et à la « résistible ascension » de son dirigeant. 

Alors qu’aux élections législatives de mai 1928, le NSDAP d’Hitler représentait moins de 3 % des suffrages et n’avait obtenu que douze sièges, la crise aidant, il était devenu en deux ans le deuxième parti de la République de Weimar, avec plus de 18 % des voix aux élections de septembre 1930 et 107 sièges. Le 11 octobre 1931, le parti de droite DVNP du millionnaire Alfred Hugenberg conclut le « front de Harzburg » avec le NSDAP, et Goebbels annonce le 22 février la candidature de Hitler à la présidentielle, qui obtient 37 % des voix au second tour.

Le vieux Paul von Hindenburg est réélu et refuse de nommer Hitler chancelier ; aux élections législatives de novembre 1932, le NSDAP perd des voix, si bien qu’en France, Léon Blum se réjouit, dans Le Populaire, à l’idée que la route du pouvoir se trouve ainsi définitivement fermée à Hitler : IMPOSSIBLE ICI ! Le 30 janvier 1933, il est pourtant nommé chancelier – suivront l’incendie du Reichstag, le 27 février, la création du premier camp de concentration, à Dachau, le 20 mars, sous la houlette de Himmler et un gigantesque autodafé organisé à Berlin par le ministre de la Propagande, Goebbels, le 10 mai…

Tel est le contexte dans lequel Dorothy Thompson s’intéresse à ce personnage, dont elle a lu Mein Kampf. Lors de cette rencontre avec Hitler qui, pendant longtemps, a dédaigné tout contact avec la presse étrangère mais qui se plie à l’exercice à présent qu’il est devenu une figure incontournable de la politique allemande, Dorothy Thompson est frappée par l’insignifiance caricaturale et pathétique du personnage qu’elle décrit ainsi :

Quand je pénétrai enfin dans le salon d’Adolph Hitler au Kaiserhof Hotel, j’étais convaincue de rencontrer le futur dictateur d’Allemagne. Il me fallut moins de cinquante secondes pour être sûre du contraire. Il m’a juste fallu ce laps de temps pour prendre la mesure de l’insignifiance édifiante de cet homme qui a mis le monde en émoi. Il est informe, presque dépourvu de visage, un homme dont l’expression relève de la caricature, un homme au physique qu’on dirait cartilagineux, sans os. Il est inconséquent et volubile, déséquilibré et anxieux. C’est le prototype même du Petit Homme.
Une mèche de cheveux raides et ternes tombe sur un front insignifiant et légèrement en retrait. La nuque est plate. Le visage a de grandes pommettes. Le nez est grand, mais mal formé et sans caractère. Ses mouvements sont embarrassés, ils manquent presque de dignité et n’ont rien de martial. Pas la moindre trace, sur son visage, de conflit intérieur ou de maîtrise de soi. Et pourtant, il n’en possède pas moins un certain charme. Mais c’est le charme doux, presque féminin de l’Autrichien ! Quand il parle, c’est dans un dialecte autrichien grossier. Seuls ses yeux sont impressionnants. Gris foncé et hyperthyroïdiens – ils ont l’éclat particulier qui, bien souvent, distingue les génies, les alcooliques et les hystériques. »

L’article de Dorothy Thompson, « I saw Hitler! » paraît dans le numéro de mars 1932 de la prestigieuse revue Cosmopolitan, puis sous forme de livre quelques mois plus tard. Si le portrait à charge qu’elle fait du futur Führer est d’une terrible lucidité, elle ne peut imaginer qu’il parvienne à ses fins, ce qui supposerait que cet apprenti dictateur réussirait à convaincre un peuple souverain de voter pour perdre ses droits et sa liberté. IMPOSSIBLE ICI ! 

À l’approche de l’échéance présidentielle de 1936, la possibilité qu’un candidat fasciste accède à la mandature suprême aux États-Unis est discutée. À l’automne 1934, des intellectuels tels que Theodore Dreiser, Norman Thomas, Charles A. Beard et Waldo Frank débattent autour de cette interrogation :

« Will Fascism Come to America ? »

En réponse à cette question, ce dernier écrit :

« Le NRA est le début du fascisme américain. Mais contrairement à l’Italie et à l’Allemagne, le parlementarisme démocratique est fort depuis des générations dans le monde anglo-saxon ; c’est une institution tribale. Partant, il ne faut pas s’attendre, en Amérique du Nord ou en Grande-Bretagne, à un fascisme qui en dispose, ou plutôt qui l’affûte et l’exploite. Le fascisme peut monter de façon si progressive aux États-Unis que la plupart des électeurs n’auront pas conscience de son existence. Les vrais leaders fascistes ne seront pas les imitateurs présents du Führer allemand et des condottieri italiens, caracolant en chemises argentées. Ce seront des messieurs judicieux, en costume-cravate, diplômés des meilleures universités ».

Par sa bouche, Lewis règle ses comptes avec le Ku Klux Klan, la prohibition, la mafia, les prédicateurs radicaux, le racisme, l’antisémitisme, le militarisme, les assassinats politiques, etc., qui gangrènent son pays et sont le terreau du populisme. Il professe aussi sa défiance à l’égard de toutes les tentatives de réforme collective, toujours absolutistes et dogmatiques :

« Il n’y a pas de Solution ! Il n’y aura jamais d’état parfait de la société ! » finit par déclarer Jessup-Lewis.

Deux ans après la publication de son roman, dans une critique de Walden de Henry David Thoreau, Sinclair Lewis écrira :

« Il était une fois en Amérique un érudit qui mena une révolution pour un seul homme et l’emporta. »

Telle est sa vision du véritable idéaliste qui s’abstient de tout activisme politique et vaque à ses propres affaires au lieu de prétendre sauver les foules. Lewis s’est stratégiquement gardé de proposer des remèdes spécifiques à une dictature fasciste potentielle, car il entendait alerter ses contemporains sur les périls qui les menaçaient. Or, c’est précisément parce que les questions qu’il a soulevées autour de la liberté et de la justice sont pérennes que ce roman n’a rien perdu de son actualité. Les mêmes effets produisant les mêmes causes, la crise économique des Subprimes a entraîné, dans nombre de pays occidentaux, une crispation identitaire aux risques totalitaires.

Aux États-Unis, la candidature de Donald Trump qui a d’abord été prise sur le ton de la farce constitue désormais une dérive alarmante. Les chroniqueurs américains ne s’y sont pas trompés, qui remettent au goût du jour le livre prophétique de Lewis et intitulent leurs tribunes :

« It really can happen here » ou bien « Is it happening here? ».

Le caractère vulgaire du populisme de Trump leur évoque le manque de tact démagogique de Windrip : la « nature fruste » du peuple par opposition aux « bonnes manières » de l’élite. Certains points du programme du futur candidat républicain semblent même avoir été directement puisés dans celui du sinistre personnage de Lewis – mais ce serait offenser Trump que de lui prêter des qualités ou une culture littéraires, lui qui aime à brandir comme un étendard son côté redneck.
À l’aube d’échéances présidentielles capitales aux États-Unis – et, actuellement  en France – la lecture du roman de Sinclair Lewis pourrait avoir des vertus prophylactiques plus efficaces que cette antienne : IMPOSSIBLE ICI ! Comme l’a dit Dorothy Thompson, au moment de la publication de It Can’t Happen Here :

« Aucun peuple n’a jamais reconnu son dictateur à l’avance. Celui-ci ne se présente jamais à une élection sous la bannière de la dictature. Il se présente toujours comme l’instrument de la Volonté Nationale Constituée. »

Publié par

Avatar de Inconnu

Alpha Lassini

Surgir, Agir et Disparaitre pour que la semence porte du fruit. (Rise, Act and Disappear so that the seed bears fruit)