Le Noir est un Homme : Réflexions sur les Textes de Georges Balandier


 Introduction

Georges Balandier, sociologue et anthropologue français, a laissé une empreinte indélébile dans la compréhension des dynamiques coloniales et postcoloniales. Ses écrits, notamment ceux publiés dans la revue Présence Africaine, révèlent une analyse profonde et critique des perceptions et des attitudes occidentales envers les Africains. Dans cet article, nous explorerons quelques-unes des réflexions de Balandier sur la manière dont les Européens ont historiquement perçu et traité les Noirs, et comment ces perceptions ont évolué au fil du temps.

 Les Variations du Langage et des Attitudes

Balandier commence par souligner que les mots utilisés pour décrire les Noirs ont varié au fil du temps, reflétant des changements dans les pensées et les attitudes. Au début, les Européens parlaient des « sauvages » avec curiosité et mépris, qu’ils soient noirs, jaunes ou rouges. Cette curiosité s’accompagnait souvent d’une forme de condescendance, où le « bon sauvage » était une figure exotique et sentimentale.

Avec le temps, la perception des Noirs a évolué vers des stéréotypes plus négatifs. Les expositions coloniales et les récits d’aventures exagéraient souvent les traits exotiques et effrayants des Africains, les représentant comme des « nègres anthropophages » ou des « magiciens redoutables ». Ces représentations servaient à justifier la domination coloniale en déshumanisant les peuples colonisés.

 La Colonisation : Un Rapport de Civilisations ?

Balandier critique l’idée que la colonisation soit simplement un « rapport de civilisations ». En réalité, il s’agissait souvent de rapports d’homme à homme marqués par une profonde inégalité. Les coloniaux voyaient souvent les Noirs comme des objets à gérer ou comme des outils. Le terme péjoratif « bougnoul » illustre cette déshumanisation.

Pour désigner les Africains ayant adopté certaines pratiques occidentales, le terme « évolué » était utilisé, suggérant une hiérarchie implicite où l’Africain devait évoluer pour atteindre le niveau de l’homme blanc. Cette terminologie, bien que prétendant être scientifique, renforçait en réalité des préjugés raciaux.

Les Réactions Occidentales : Entre Méfiance et Hypocrisie

Les variations du langage montrent une incertitude persistante quant à la place des Noirs parmi les hommes « comme nous ». Balandier raconte l’anecdote d’une vieille voisine qui, bien que touchée par le roman d’Harriet Beecher Stowe, avait peur à la vue d’un soldat noir américain. Cette contradiction illustre la difficulté pour beaucoup d’Européens de voir les Noirs comme des égaux.

Cependant, Balandier note aussi que certains administrateurs coloniaux cherchaient sincèrement à comprendre et à connaître les Africains. Ces individus reconnaissaient que gouverner ne pouvait se réduire à une simple gestion mécanique, mais nécessitait une compréhension humaine et morale.

 Une Humanité Partagée

Balandier insiste sur l’importance de voir au-delà des stéréotypes et de reconnaître l’humanité partagée entre Européens et Africains. Il raconte ses propres expériences de vie dans des villages africains, où il a appris à connaître et à apprécier les habitants. Ces expériences lui ont montré que les Africains, tout comme les Européens, avaient leurs routines quotidiennes, leurs joies, leurs peines et leurs relations sociales.

Il souligne que l’hospitalité, le respect des anciens et la capacité à trouver de la joie dans les petites choses sont des traits communs entre les cultures africaines et européennes. En fin de compte, les Africains ne sont ni des anges ni des bêtes, mais des êtres humains avec leurs qualités et leurs défauts.

Conclusion

Les écrits de Georges Balandier dans Présence Africaine offrent une critique incisive des perceptions occidentales des Africains. Ils nous rappellent que derrière les stéréotypes et les préjugés se trouvent des êtres humains avec une richesse culturelle et une profondeur humaine. En reconnaissant cette humanité partagée, nous pouvons espérer construire des relations plus égalitaires et respectueuses entre les peuples.

Georges Balandier nous invite à dépasser les barrières linguistiques et culturelles pour voir l’autre comme un égal. C’est un appel à la reconnaissance mutuelle et à la compréhension profonde qui reste pertinent aujourd’hui dans notre monde globalisé.

Le noir est un homme

Georges BALANDIER in Présence Africaine n° 1, 1re série, nov-déc. 1947 p 31-36 (article)

Tous ceux qui n’ont pas vécu à Djibouti avant 1977, ne peuvent pas savoir qu’est pour un enfant ou un adolescent d’évoluer dans un milieu d’européens blancs. Aussi, je vous invite à faire un petit retour vers le futur dans le Djibouti des années 60-70.

RÉSUMÉ

Les mots façonnent nos pensées, et en retour, nos pensées influencent nos attitudes. Parfois, les mots traduisent brutalement nos perceptions; d’autres fois, ils servent de façade, une raison sociale hypocrite. Au fil de l’histoire, l’homme européen a souvent parlé des peuples « sauvages » avec un mélange de curiosité et de mépris, qu’ils soient noirs, jaunes ou rouges. Il y a eu toutefois une exception notable: le « bon sauvage », une figure sentimentale souvent idéalisée par le prisme européen, nourrie par les récits extraordinaires des voyageurs.

Lorsque la valeur de l’exotisme augmenta, le besoin d’augmenter le pourcentage d’étrangeté et d’extravagance se fit sentir. C’est ainsi que fut inventé l’image du « nègre anthropophage », un homme nu, souvent décrit comme un magicien redoutable avec ses os, ses sculptures et ses produits terrifiants, ou encore la représentation de femmes à plateaux labiaux. Les grandes puissances impériales organisèrent des expositions coloniales, sorte de grandes parades censées compléter l’éducation par les récits d’aventures et les niaiseries des ligues coloniales. On allait à ces expositions comme on visitait une ménagerie: voir des nègres, des singes, des panthères – un inventaire de la faune africaine.

La perception du noir dans la culture occidentale variait du sauvage anthropophage à l’amuseur de jazz, en passant par divers stéréotypes comme celui de l’homme né pour le rythme, l’érotisme et les sensations nouvelles. On le traitait comme un clown, un ballon, une sorte de fou de cour. Sous les chamarrures du garçon d’hôtel ou des tirailleurs sénégalais, il servait toujours d’élément de spectacle, un ornement des palaces ou des défilés lors des fêtes vénérables. On ne le prenait pas au sérieux, tout comme les personnages de théâtre ou les fantômes des fictions. 

Cependant, définir la colonisation comme un simple rapport de civilisations serait trompeur. En réalité, il s’agissait de rapports d’homme à homme. Mais qu’en était-il de ceux qui vivaient en contact direct avec les noirs – les colons ? Les connaissaient-ils vraiment mieux ? La plupart du temps, ils parlaient des noirs comme d’objets, des outils à gérer. Ces objets avaient même un terme distinct, souvent péjoratif: « bougnoul ». Ce mot engendra une famille de mots telles que « probougnoul », « antibougnoul », et même « rebougnouliser », pour désigner ceux qui retournaient à leurs traditions après avoir goûté à la culture européenne. 

Le langage évolue, et ces termes, chargés de connotations rudes, commençaient à devenir désuets, tandis que d’autres, plus nuancés, prenaient leur place. Par exemple, l’appellation « évolué » servait à décrire ceux des colonies ayant bénéficié des « bienfaits » de l’enseignement européen. Ce terme, imprégné de darwinisme, suggérait une lente amélioration des espèces, une montée dans l’échelle de l’évolution allant des grands anthropoïdes jusqu’à l’homme blanc. Un escalier méta-biologique, où chacun avait sa place.

Un de mes amis, créateur d’expressions, préférait plutôt le terme « amélioré ». À ses yeux, ce mot aurait été plus honnête, plus représentatif de la réalité de l’effort d’enseignement colonial: un fait tiqué de sincère conséquence, une interface plus réaliste de nos « efforts » de civilisation.

Tout ce vocabulaire, né des passions et de l’aveuglement naturel de l’homme, semblait s’épurer à mesure que le temps passait. Les mots nouveaux, fruits des cogitations scientifiques, venaient enrichir la langue, rendant nos préjugés moins visibles mais non moins présents.

Aujourd’hui, en revisitant ces conceptions et ces langages, nous devons nous questionner: avons-nous vraiment progressé dans la manière dont nous percevons et traitons l’Autre, ou avons-nous simplement troqué d’anciens préjugés contre de nouveaux termes plus polis mais tout aussi cloisonnants? Mettre fin à cette dialectique brutale et perceptive pourrait signifier reconnaître, enfin, que le noir, tout comme l’homme de toute autre couleur, est un homme, avec ses complexités, sa valeur intrinsèque, et sa dignité.

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Alpha Lassini

Surgir, Agir et Disparaitre pour que la semence porte du fruit. (Rise, Act and Disappear so that the seed bears fruit)