
La France en majesté, Mayotte en disgrâce
Ils ont reconstruit Notre-Dame de Paris en cinq ans. Cinq années pour ressusciter la silhouette gothique qui incarne, aux yeux de l’Occident, la splendeur culturelle d’une France éternelle. Une prouesse d’architectes, d’ouvriers, d’artisans — un ballet d’investissements qui témoigne de la capacité de l’État français à mobiliser ses ressources lorsqu’il s’agit de soigner l’image d’une grandeur passée. Mais à Mayotte, 13 ans après sa consécration comme 101e département, le temps s’égrène dans le silence de la poussière, sous le poids des décombres d’un colonialisme qui ne dit pas son nom.
Le cyclone Chido a arraché les masques, les façades, et avec elles le peu d’illusions restantes. Les propos du préfet François-Xavier Bieuville — ce fonctionnaire bien dressé à l’école du mépris institutionnel — résonnent comme un écho brutal d’une vérité refoulée : pour l’État français, Mayotte n’est qu’un appendice encombrant. Les morts s’y enterrent à la hâte, les vivants y survivent sans dignité, et la métropole détourne le regard, la conscience lestée d’un aveuglement volontaire.
I. La machine coloniale : perpétuation d’un mépris ancestral
Mayotte est française depuis 1841. Française par la trahison et la ruse, acquise à vil prix dans une époque où le mot “humanité” sonnait creux dans la bouche des colons. Plus d’un siècle plus tard, l’archipel des Comores réclame son indépendance, et Mayotte devient “ le caillou” que la France s’accroche au cou, non pas par amour mais par entêtement, par arrogance. Le référendum de 1974, où la métropole divisa pour mieux régner, accoucha d’une situation bancale : Mayotte française, Mayotte isolée, Mayotte méprisée.
L’attitude de la France depuis ce jour tient de la mauvaise farce : un département sans les droits d’un département, un peuple réduit à une sous-citoyenneté, où l’eau potable et l’électricité ne relèvent pas du droit mais du privilège. Le mépris est structurel. C’est un système. Quand Notre-Dame brûle, les dons affluent, les milliardaires se précipitent pour participer à la restauration d’une fierté commune. Quand Mayotte s’effondre sous les pluies, les vents et l’abandon, les bilans se noient dans les propos maladroitement cyniques d’un préfet à la voix monocorde.
« Il sera très difficile d’avoir un bilan final…” déclare-t-il.
Traduction : Nous ne prendrons même pas la peine de compter.
Car à Mayotte, la mort n’est pas un événement. C’ est une routine. On l’enjambe, on la tait. Les vies humaines, surtout si elles sont musulmanes, pauvres et africaines, ne méritent pas le poids du deuil national. Ce que le cyclone Chido a détruit, ce ne sont pas que des maisons de tôles, ce sont des années d’indifférence matérialisées dans la précarité la plus insupportable.
II. Le préfet Bieuville, ou la face visible de l’indécence
Le préfet François-Xavier Bieuville est l’incarnation parfaite d’une France néocoloniale : policée, bureaucratique, détachée. Ses propos sur les difficultés à dresser un bilan des morts ne relèvent pas seulement du manque de tact, mais d’un mépris profond et assumé. Derrière le vernis de la neutralité administrative, se cache une violence insidieuse : les Mahorais ne valent pas le trouble d’une enquête approfondie, ni même le respect d’un silence pudique.
« La tradition musulmane veut que les personnes soient enterrées dans les 24 heures. »
Cette phrase est plus qu’une maladresse. Elle est une attaque sournoise, un jeu rhétorique pour exonérer l’État de toute responsabilité . En sous-entendant que la culture musulmane complique les comptes, le préfet détourne habilement l’attention des responsabilités françaises. La vérité, c’est que Mayotte est invisible: invisible dans les budgets, invisible dans les discours politiques, invisible dans la conscience nationale.
François-Xavier Bieuville n’est pas un homme, il est un symbole. Symbole d’une administration coloniale qui, dans son apparente modernité, perpétue des pratiques d’un autre âge. À Mayotte, comme hier dans les colonies, l’État est un œil distant et une main autoritaire, qui n’intervient que pour réprimer, jamais pour secourir.
III. Le 101e département : une chimère de développement
En 2011, la France a promis monts et merveilles à Mayotte : les droits sociaux, la modernisation des infrastructures, l’intégration pleine et entière à la République. Treize ans plus tard, qu’avons-nous ?
- Précarité généralisée : Près de 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté . L’eau potable manque dans plusieurs villages, les coupures d’électricité sont quotidiennes, les infrastructures sanitaires ressemblent à celles d’un pays en guerre.
- Système de santé délabré : Les hôpitaux mahorais peinent à répondre aux besoins d’une population jeune et en croissance. Les soignants fuient, faute de moyens.
- Scolarisation en faillite : Des enfants entassés dans des salles de classe surpeuplées, des enseignants sous tension, un avenir sacrifié.
L’État français n’a jamais voulu que Mayotte devienne un vrai département. Il a voulu gagner du temps . Il a voulu donner des promesses vides pour calmer une grogne sociale qui ne cesse de gronder. Chaque année, les plans de développement sont repoussés, sabordés, ajournés. Pendant ce temps, Mayotte s’enfonce, et la métropole contemple ce naufrage en hochant la tête, faussement compatissante.
IV. Le mépris dans les mots, la violence dans les actes
La France excelle dans l’art de la rhétorique creuse. Chaque visite ministérielle à Mayotte s’accompagne de discours enflammés sur “l’égalité républicaine”, sur “la lutte contre les inégalités”. Puis vient le temps des retours à Paris, où le vent de l’oubli souffle sur les engagements pris. Le dernier Premier ministre en date, François BAYROU l’a encore démontré devant l’Assemblée nationale, hier mardi 16 décembre 2024 :
“Mayotte n’est pas un territoire national.”
Cette phrase, lourde de sens, est une gifle assénée à la face des Mahorais. Après des décennies d’assimilation forcée, après 13 ans de statut départemental, voici que Mayotte est réduite à une non-existence politique et symbolique. Cette déclaration n’est pas une bourde : c’est la vérité nue de ce que pense la France officielle.
Mayotte n’est pas la France. Voilà ce que les politiques n’osent dire à voix haute. Pourtant, leurs actes parlent pour eux : l’absence d’investissements, la gestion colonialiste des crises, le dédain pour les Mahorais, tout converge vers cette conclusion.
Le cyclone Chido, révélateur d’une fracture morale
Le cyclone Chido n’est pas une catastrophe naturelle. C’est une catastrophe politique et morale. Il est le révélateur brutal du mépris colonial qui gangrène la relation entre la France et Mayotte. Les vents ont emporté les toits, mais ils ont aussi emporté les derniers restes du masque républicain. La vérité est là, nue, insoutenable : la France ne considère pas Mayotte comme une partie d’elle-même. Elle la tolère, comme une gêne, comme un caillou dans la chaussure de sa grandeur nationale.
Lorsque Notre-Dame a brûlé, la France a pleuré. Lorsque Mayotte s’effondre, la France soupire. À chacun ses priorités.
Les morts mahorais, ensevelis à la hâte, resteront sans nom. Les vivants, eux, continueront de crier dans le désert, portés par l’espoir fou qu’un jour, la République cessera de les oublier. Mais il est à parier que leurs voix se perdront, une fois de plus, dans le vent.
Mayotte est française, mais pour la France, Mayotte n’existe pas.
Postface : Une République à deux vitesses, un déshonneur partagé
Le traitement réservé à Mayotte est à la fois symptomatique et paradigmatique. Il révèle l’hypocrisie fondamentale d’une République qui se targue d’être indivisible, égalitaire et fraternelle, mais qui ne cesse de trahir ses principes dès qu’ils deviennent inconfortables. Mayotte, ce département que l’on qualifie volontiers de « territoire lointain », n’est pas qu’une périphérie géographique : elle est la périphérie morale d’une France qui a abandonné son idéal républicain.
Qu’un préfet ose évoquer la tradition musulmane pour masquer l’incurie de l’État est un affront d’une rare indécence. À anomalie — une erreur cartographique à réparer d’un geste administratif, un peuple sans histoire ni destin, réduit au silence.
Mayotte est française par un acte de volonté colonialiste, mais elle n’a jamais été traitée comme la France . On y envoie des préfets qui, derrière leurs postures d’autorité, rappellent les gouverneurs colon cri d’une administration glaciale, déshumanisée, qui n’a rien appris des siècles d’histoire qu’elle prétend dominer.
Les vivants et les morts : la mesure du mépris
Car c’est bien cela, le cœur de l’ignominie : en France, on ne laisse pas les morts sans sépulture, sans dignité. À Mayotte, le préfet justifie l’impossibilité de dresser un bilan des victimes, comme si les morts pouvaient être rangés dans une catégorie “hors statistiques”, sous prétexte de pratiques religieuses. En sous-entendant que la culture musulmane est à l’origine du manque de transparence, le préfet ne fait pas que détourner la responsabilité de l’État : il jette l’opprobre sur des traditions séculaires.
Mais à qui la faute, si les corps s’entassent sous des ruines ? À qui la faute, si l’habitat est précaire ? Si les quartiers sont vulnérables ? À qui la faute, si les hôpitaux sont démunis, incapables d’absorber les blessés ? À qui la faute, si Mayotte semble sans cesse être ramenée à un développement à reculons ? La réponse est aussi claire qu’insoutenable : la faute incombe à un État qui, depuis 1841, n’a fait que gérer Mayotte avec le mépris et la condescendance du colonisateur éclairé.
Le bilan est là, tragique : les vivants ne comptent pas, et les morts ne se comptent pas. Les chiffres s’effacent derrière les discours, et les Mahorais continuent de mourir dans l’indifférence de la métropole. Circulez, il n’y a rien à voir ! Voilà la sentence, voilà la rengaine.
Mayotte, l’îlot des contradictions françaises
L’histoire coloniale française est pleine de paradoxes, et Mayotte en est l’un des plus criants. Car si Mayotte est aujourd’hui française, c’est au prix d’un coup de force diviseur et opportuniste dans les années 1970. La France, qui se targue d’avoir quitté le colonialisme après la décolonisation, reste prisonnière de ses propres démons. À Mayotte, elle a prolongé cette logique en imposant un rattachement non pas par fraternité, mais par intérêt géostratégique. Mayotte est l’îlot qui permet à la France de maintenir sa présence dans l’océan Indien, un poste avancé sous bannière républicaine.
Mais à quoi bon proclamer ce statut départemental si, en pratique, l’égalité républicaine n’existe pas ? Les Mahorais sont Français sur le papier, mais pas dans les faits. Les infrastructures de Mayotte ne ressemblent à rien de ce que l’on pourrait voir dans un département métropolitain. À quoi bon s’acharner à défendre cette souveraineté si la République ne daigne même pas reconnaître les besoins vitaux de ses citoyens ?
Le mépris est constant, systémique. Quand la France dépense des milliards pour reconstruire Notre-Dame, elle consacre des miettes à Mayotte, tout en osant parler d’efforts financiers. Le symbole est cruel : la pierre est mieux soignée que la chair humaine.
Le dernier sursaut : une exigence de justice
Il est temps d’en finir avec les euphémismes. Ce qui se passe à Mayotte n’est pas de la négligence , ce n’est pas de l’ incompétence . C’est un choix politique . C’est la poursuite d’une logique coloniale qui refuse de dire son nom. Chaque enfant mahorais sans école, chaque famille privée d’eau potable, chaque victime ensevelie sous les décombres d’un cyclone mal anticipé témoigne d’une chose : la République française trahit ses propres principes.
À force de nier leur humanité, à force de traiter Mayotte comme une annexe déclassée, les autorités françaises sont coupables d’une faute morale grave. Car il ne suffit pas de brandir le drapeau tricolore pour se dédouaner ; il ne suffit pas de répéter que Mayotte est française pour le prouver. L’appartenance à la République exige des actes, des engagements, des investissements. Elle exige que l’on traite chaque citoyen avec dignité, qu’il soit à Paris, à Lyon, ou à Mamoudzou.
Mayotte mérite mieux. Les Mahorais méritent mieux. Et la France, si elle souhaite encore prétendre être la patrie des Droits de l’Homme, ne peut plus détourner les yeux.
À Mayotte, les vivants continuent de souffrir dans l’indifférence, et les morts s’effacent dans le silence. Ce silence, c’est celui de la France. Un silence coupable. Un silence colonial. Un silence que l’histoire retiendra.

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