DJIBOUTI, le pays où 15 % de la population détient 50 % des richesses et où 50 % de la population ne possède que 15 % des richesses



1. Introduction : un paradoxe cinglant

Djibouti. Petit État de la Corne de l’Afrique, coincé entre l’Érythrée, l’Éthiopie et la Somalie, baigné par les eaux du golfe d’Aden. Un carrefour stratégique, un territoire aride et désertique qui abrite un port d’une importance géopolitique cruciale pour le commerce mondial. Dans l’imaginaire collectif international, Djibouti est souvent synonyme d’une base militaire française historique, ainsi que de nouvelles implantations étrangères — chinoises, américaines, japonaises, italiennes — toutes venues y trouver un point d’ancrage pour surveiller la région et sécuriser la circulation maritime. Mais derrière ce vernis géostratégique, derrière cette image de hub militaire mondial, se cache la réalité crue d’un système économique et social profondément inégalitaire.
Car voilà Djibouti : un pays où la minorité la plus aisée, environ 15 % de la population, s’accapare près de la moitié des richesses nationales. Une inégalité choquante d’autant plus insoutenable qu’elle se double d’une immense privation pour la moitié de la population — 50 % des habitants — qui ne détient que 15 % des richesses. La statistique, déjà éloquente, est loin de tout dire. À Djibouti-ville, certains quartiers exhibent des villas cossues, des voitures de luxe, des restaurants branchés, tandis que quelques rues plus loin, la misère s’étale dans des bidonvilles insalubres, sans eau courante et sans électricité stable. Le contraste est violent, et il révèle un système de redistribution économique inexistant, où seule une élite surprotégée s’enrichit, pendant que la majorité peine à subvenir à ses besoins les plus élémentaires.
C’est dans ce contexte que se lève ce billet : un cri de colère contre l’hypocrisie, l’incompétence, la rapacité d’une élite et l’écrasement d’un peuple silencieux, rendu invisible. Il n’est pas question ici de jeter l’opprobre sur un pays tout entier — car chaque nation possède son lot de paradoxes et d’injustices. Il s’agit de pointer du doigt, avec la plus vive indignation, ce système inique qui écrase, qui humilie et qui pousse à l’exil. Ce billet est un appel à ouvrir les yeux sur la réalité d’un pays qui mérite mieux que cette oligarchie vorace. Un pamphlet pour réveiller les consciences.

2. Contexte historique : le legs colonial et les indépendances tronquées

Pour comprendre l’injustice économique qui gangrène Djibouti, il faut retourner à ses racines historiques. L’actuel territoire djiboutien, auparavant appelé Côte française des Somalis, fut colonisé par la France à la fin du XIXe siècle. L’occupation française a laissé une infrastructure conçue principalement pour acheminer les ressources vers l’extérieur, vers les ports de la métropole, plutôt que pour développer équitablement le territoire. Les premiers élans de construction — notamment le chemin de fer Djibouti-Addis-Abeba — répondaient avant tout à des intérêts coloniaux, facilitant le commerce de l’Éthiopie vers la mer. Dans ce schéma, les populations locales, majoritairement nomades, se sont retrouvées marginalisées, cantonnées à des rôles subalternes et rarement associées aux décisions politiques ou économiques.
La transition vers l’indépendance, officialisée en 1977, ne s’est pas faite sans heurts, ni sans compromissions. Djibouti, grâce à sa position stratégique, est immédiatement devenu un terrain de jeu pour les puissances étrangères. Aux vestiges de la domination française se sont ajoutées d’autres influences : d’abord américaines, italiennes, puis plus récemment chinoises et japonaises. Le premier président, feu El Hadj Hassan Gouled Aptidon, paix à son âme,  et ses successeurs ont tiré profit de cette manne géopolitique, jouant souvent les étrangers les uns contre les autres pour obtenir des subsides, entretenir un pouvoir personnel et consolider un régime autoritaire.
C’est ainsi que s’est façonné un pays où l’élite dirigeante a hérité du pouvoir et des rentes, sans jamais bâtir d’institutions solides capables de redistribuer équitablement la richesse. Les infrastructures, le système éducatif, les hôpitaux publics n’ont jamais été pensés pour desservir l’ensemble de la population, mais pour maintenir la vitrine d’une capitale vitale au commerce international. Le port de Djibouti, colonne vertébrale de l’économie, est devenu l’apanage d’un clan. Les rues du centre-ville affichent quelques boutiques clinquantes, mais quand on s’en éloigne, on découvre un autre univers : maisons précaires, pistes défoncées, rares points d’eau et services publics indigents.
Ce legs historique explique en grande partie la structure de classe actuelle : une minorité, souvent proche du pouvoir, profite de la rente de la présence militaire étrangère, des accords internationaux et du commerce maritime. Et les autres ? Ils se partagent les miettes. Les quelques initiatives internationales de développement, souvent portées par des ONG ou des organismes multilatéraux, peinent à franchir le mur de la corruption et de l’incompétence bureaucratique. Ainsi, le passé colonial et les indépendances tronquées ont laissé place à un État en apparence souverain, mais dont la population n’est guère aux commandes.

3. Le rôle géostratégique : malédiction ou opportunité confisquée ?

Le port de Djibouti constitue depuis longtemps un atout géostratégique majeur : c’est un point de passage obligé pour tous les flux maritimes reliant l’Europe, l’Asie et l’Afrique de l’Est via le canal de Suez et le golfe d’Aden. De surcroît, avec la recrudescence de la piraterie au large de la Somalie dans les années 2000, la présence militaire étrangère s’est intensifiée. Théoriquement, un tel positionnement devrait être une aubaine pour l’ensemble de la population djiboutienne : emplois, investissements, développement d’infrastructures portuaires, revenus touristiques… Mais dans les faits, c’est une malédiction accaparée par un cercle restreint.
Ce cercle comprend les élites politiques djiboutiennes, certaines familles influentes, ainsi que les puissances étrangères qui louent des parcelles de terrain pour y établir leurs bases. Les accords sont opaques, les contrats jamais rendus publics, et les sommes qui transitent dans ces transactions alimentent plus souvent des comptes bancaires privés que les caisses de l’État. Les rares retombées économiques directes pour la population se limitent à quelques emplois subalternes : gardiennage, maintenance, restauration. Les postes de responsabilité et la gestion des flux financiers restent, eux, verrouillés par le pouvoir en place.
Cette situation perpétue un modèle rentier, dans lequel l’État se contente d’empocher des loyers liés aux bases étrangères, sans investir durablement dans la productivité ni dans l’économie locale. Les secteurs de l’agriculture, de la pêche artisanale ou encore de l’élevage — pourtant vitaux pour une partie de la population rurale — restent sous-développés, car les élites jugent plus rentable d’encaisser l’argent des grandes puissances que de soutenir les petits producteurs. Quant aux fameux projets d’infrastructures (routes, voies ferrées, hôpitaux, écoles), ils sont souvent construits à la hâte dans l’optique de répondre aux impératifs des bases militaires ou du trafic portuaire, non pour désenclaver les régions les plus reculées.
Le bilan est amer : ce qui devrait être un atout national — la position géostratégique — se mue en une opportunité confisquée. La population, dans sa grande majorité, n’est pas associée à la manne financière générée par les bases et les échanges internationaux. Elle continue de pâtir d’un manque criant d’infrastructures de base, de services publics dignes de ce nom, et de perspectives d’avenir. Pendant ce temps, une minorité consolide son pouvoir, s’enrichit et se retranche dans des quartiers sécurisés, loin des regards et des souffrances quotidiennes.

4. Une élite politico-économique tentaculaire

À Djibouti, le pouvoir politique et le pouvoir économique forment un hydre à deux têtes, profondément mêlé à tous les étages de la société. Les familles au pouvoir détiennent des leviers clés : entreprises d’import-export, monopoles sur certains produits de première nécessité, gestion des concessions portuaires, contrôle des grands chantiers publics, etc. Cette élite se sert de l’administration publique comme d’un instrument privé, plaçant à des postes-clés des proches ou des obligés politiques, verrouillant par la même occasion toute possibilité de transparence.
Les marchés publics sont attribués dans des conditions on ne peut plus opaques, souvent sans appel d’offres concurrentiel. Les projets d’infrastructures ou de service public se transforment en chantiers juteux pour les sociétés proches du gouvernement. Les emprunts contractés auprès de bailleurs étrangers — dont on vante parfois l’importance pour le développement — finissent par alourdir la dette du pays, tandis que les infrastructures construites n’ont qu’un intérêt marginal pour le plus grand nombre.
Cette capture de l’État par un groupe restreint a évidemment un impact direct sur la répartition des richesses. Lorsque 15 % de la population détient 50 % des richesses, cela ne s’explique pas uniquement par une dynamique de marché ou de compétitivité. Cela traduit une véritable mainmise sur les circuits économiques les plus lucratifs, organisée et protégée par les plus hauts responsables. La corruption endémique se nourrit du silence imposé par un régime autoritaire qui réprime toute contestation, toute presse indépendante, tout mouvement syndical ou associatif susceptible d’élever la voix contre ces dérives.
La conséquence est dramatique : des pans entiers de la société se voient exclus des décisions et des bénéfices de la croissance (quand elle existe). La classe moyenne, embryonnaire, peine à émerger dans un pays dont l’économie réelle est asphyxiée par le clientélisme et le favoritisme. La jeunesse, majoritaire dans la démographie nationale, voit son avenir hypothéqué par le manque d’opportunités professionnelles. Le rêve, pour nombre de Djiboutiens, est alors l’exil, la fuite vers d’autres cieux, faute de pouvoir trouver la moindre promotion sociale dans leur propre pays.

5. L’illusion de la stabilité politique

Officiellement, Djibouti jouit d’une certaine stabilité institutionnelle depuis son indépendance. Les présidents se succèdent dans le cadre d’élections qui, sur le papier, sont régulières. Mais dans la pratique, il serait risible de parler d’une véritable démocratie. L’opposition est étouffée, harcelée. Les journalistes critiques sont menacés, voire expulsés. Le multipartisme de façade ne trompe personne : tout semble organisé pour conforter le pouvoir en place, régnant en maître sur les sphères politique et économique.
Cette « stabilité » est souvent vantée par les partenaires étrangers, qui n’ont qu’un objectif : maintenir un statu quo leur permettant de préserver leurs bases militaires et leurs intérêts stratégiques. La France, ancienne puissance tutélaire, a conservé une forte emprise, et n’a guère intérêt à un bouleversement du régime. Les États-Unis, en quête de lutte contre le terrorisme dans la région, voient en Djibouti un allié de poids. La Chine, avide d’asseoir son expansion commerciale et diplomatique sur la route maritime de la soie, y trouve une tête de pont idéale. Ces grandes puissances ferment donc les yeux sur les écarts du régime, tant que ce dernier continue de leur octroyer un accès privilégié et de garantir la « sécurité » de leurs installations.
Sous cette chape de plomb, l’idée même de contestation est difficilement concevable. Les rares mouvements de protestation se heurtent à la répression policière, à l’intimidation, à la censure. Le simple fait de dénoncer les inégalités ou la mauvaise gouvernance peut valoir des ennuis sérieux. Les plus téméraires finissent par s’exiler, ou sombrent dans le désespoir. Les médias publics, quant à eux, sont aux ordres ; la propagande d’État y déroule un discours lénifiant sur le développement du pays, vantant les projets d’infrastructures et l’afflux d’investissements. On ne parle évidemment pas de corruption ni de captation des richesses.
Le paradoxe est donc total : une stabilité de façade, achetée à grands coups d’arrangements internationaux, qui permet à la minorité aisée de consolider son pouvoir, pendant que la grande majorité est tenue à l’écart du fruit de cette rente géostratégique. Un pays figé, où l’ordre règne, mais au bénéfice de quelques-uns seulement.

6. La réalité quotidienne : précarité et débrouille

Dans les quartiers populaires de Djibouti-ville, et plus encore dans les zones rurales, la vie quotidienne est un combat permanent. Ici, pas de supermarchés luxueux ni de climatisation omniprésente. Les gens se débrouillent avec quelques petites échoppes de quartier où tout coûte cher, car l’inflation galope et la monnaie est fragile. L’accès à l’eau courante est un luxe dans certaines zones : beaucoup de foyers s’approvisionnent grâce à des jerrycans, transportés depuis des puits plus ou moins éloignés. L’électricité, quand elle est disponible, reste instable et sujette à des coupures à répétition. Le coût de la vie est paradoxalement élevé pour des produits de première nécessité importés, car le pays produit peu en interne.
Dans la rue, on croise des mères de famille épuisées qui tentent de vendre quelques légumes ou des babioles pour gagner de quoi nourrir leurs enfants. Des pères de famille peinent à trouver un emploi fixe. Les rares usines ou ateliers sont sous-capitalisés ou fermés. Le taux de chômage est massif, particulièrement chez les jeunes, dont beaucoup traînent dans l’oisiveté la journée, rêvant d’un eldorado à l’étranger ou d’un improbable emploi public, synonyme de salaire régulier et de reconnaissance sociale.
Dans ce contexte, la survie tient souvent à la solidarité communautaire. Les remittances, ces transferts d’argent envoyés par la diaspora djiboutienne à l’étranger, jouent un rôle crucial dans la subsistance de nombreuses familles. Ce n’est pas l’État qui les soutient ; ce n’est pas non plus l’élite fortunée, barricadée derrière ses hauts murs. Ici, tout se fait dans l’entre-soi, l’entraide, le troc et la débrouille. Les petits métiers informels fleurissent : chauffeur de taxi, de tuk tuk, vendeur à la sauvette, réparateur de téléphones portables, … Toute une économie parallèle qui n’apparaît pas dans les statistiques officielles, mais qui constitue le cœur battant de la survie djiboutienne.

7. Éducation : un sésame confisqué

Le système éducatif est au cœur de la dynamique de développement d’un pays. Ou plutôt, il devrait l’être. À Djibouti, l’éducation est théoriquement obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans. Dans la pratique, cependant, la qualité de l’enseignement est extrêmement inégale, quand il n’est pas tout simplement inaccessible pour une partie de la population. Les écoles publiques manquent de ressources, de manuels, de matériel pédagogique, et surtout d’enseignants formés. Les classes sont surchargées, pouvant accueillir parfois plus de 50 élèves, ce qui rend tout suivi personnalisé impossible. Les familles rurales, quant à elles, se heurtent au manque criant d’infrastructures scolaires dans les zones reculées : peu d’écoles, des bâtiments en ruine, et des trajets longs et coûteux pour s’y rendre.
L’éducation privée, souvent de meilleure qualité, reste hors de portée pour la majorité des familles. Elle est l’apanage de l’élite et de la classe moyenne supérieure, prête à investir des sommes colossales pour offrir à leurs enfants un enseignement de standing, parfois bilingue, avec la promesse d’une poursuite d’études à l’étranger. C’est là que se forment les futurs cadres du pays, nourris de réseaux et de privilèges qui leur ouvriront toutes les portes.
Ainsi, l’école devient un vecteur de reproduction sociale : les enfants des plus riches accèdent à une instruction décente et à des diplômes reconnus, tandis que la masse des moins favorisés finit par se contenter d’un bagage scolaire limité, voire inexistant. L’échec scolaire est massif, nourri par la pauvreté, l’absentéisme, le désintérêt et les conditions de vie éprouvantes. Les filles sont particulièrement touchées : contraintes par des tâches domestiques, des mariages précoces, elles abandonnent l’école plus tôt, hypothéquant davantage encore leurs perspectives d’autonomie économique.

8. Santé : un système à deux vitesses

Parlons maintenant de la santé, un autre pilier essentiel pour une société équitable. La réalité djiboutienne est tout aussi alarmante que dans l’éducation. Les hôpitaux publics sont chroniquement sous-équipés, le personnel médical est en nombre insuffisant et souvent mal formé. Les médicaments sont rares ou trop coûteux. Les infrastructures hospitalières en zone rurale sont quasi inexistantes, obligeant les malades à parcourir de longues distances pour atteindre la capitale. Dans ces conditions, les soins de base ne sont pas assurés : vaccination insuffisante, mortalité infantile élevée, maladies chroniques mal prises en charge, etc.
Face à ce tableau sombre, l’élite politique et économique profite de cliniques privées ou, mieux encore, s’envole à l’étranger pour se faire soigner aux frais de l’État ou sur ses comptes personnels bien garnis. On les retrouve à Dubaï, Paris, Istanbul ou ailleurs, bénéficiant des meilleurs soins du monde, tandis que la population, elle, patauge dans la pénurie et les diagnostics sommaires.
Le ministère de la Santé affiche régulièrement de grands projets de modernisation, des rénovations d’hôpitaux, des campagnes de vaccination… Mais entre les annonces officielles et la réalité, il y a un gouffre. La corruption siphonne une partie des budgets, l’incompétence administrative en dilapide une autre. Sur le terrain, les soignants se sentent souvent abandonnés. Le manque de matériel élémentaire — gants, seringues, appareils de mesure — rend leur travail difficile, voire dangereux. Ils doivent parfois bricoler avec les moyens du bord, dans un environnement où l’hygiène est défaillante et où l’eau potable fait défaut.
Ce système de santé à deux vitesses, combiné à la misère ambiante, est un terrain fertile pour la propagation de maladies infectieuses et pour l’aggravation de problèmes de santé évitables. Des ONG tentent ponctuellement de pallier les carences publiques par des missions humanitaires, mais leur action reste sporadique et largement insuffisante pour couvrir tout le territoire.

9. L’hydre de la corruption

La corruption, ce mot qui revient en boucle dans la plupart des pays pauvres ou en développement, prend à Djibouti une dimension presque caricaturale. On raconte à demi-mot que rien ne peut se faire sans graisser la patte du fonctionnaire concerné, du douanier, du policier, de l’employé administratif. Les pots-de-vin, bakchichs et arrangements en coulisses font partie de la routine, érigés en système quasi officiel.
Dans les hautes sphères, la corruption se fait plus sophistiquée, prenant la forme de surfacturations, de détournements de fonds, de contrats publics attribués sans appel d’offres. Les sommes en jeu sont faramineuses, en rapport avec les flux financiers provenant de l’étranger. Les bases militaires étrangères, les compagnies logistiques, les organismes internationaux fermant souvent les yeux, tant qu’ils peuvent mener leurs opérations sans encombre.
Le résultat est un État dont la crédibilité est minée, où la confiance entre les citoyens et les institutions est rompue. Comment avoir foi en des institutions qui ne protègent pas l’intérêt général mais servent les intérêts privés ? Comment croire au développement d’un pays quand chaque euro, dollar ou yuan investi risque de disparaître dans des circuits opaques ?
Cette corruption gangrène aussi l’âme du pays. Elle apprend aux Djiboutiens que l’injustice est la norme, que seul compte le réseau, l’appartenance clanique ou familiale, l’achat de passe-droits. Les plus honnêtes se retrouvent lésés, découragés, exclus de la course. Les opportunistes, eux, prospèrent, renforçant l’idée que la réussite ne se bâtit pas sur le mérite, mais sur l’alliage du clientélisme et de l’argent sale.

10. La question ethnique et clanique

Si l’on veut comprendre le jeu du pouvoir à Djibouti, on ne peut ignorer la question ethnique et clanique. Le pays est peuplé majoritairement d’Issas (somalis) et d’Afar, avec d’autres minorités vivant sur le territoire. Historiquement, la France coloniale avait déjà joué sur ces clivages pour asseoir son contrôle. Après l’indépendance, ces tensions n’ont jamais vraiment disparu. Le régime au pouvoir, dominé par l’ethnie somalie (Issa), a été accusé à maintes reprises de marginaliser les Afars, particulièrement dans l’accès aux postes importants.
Ces divisions ethniques et claniques s’entrecroisent avec la corruption et le clientélisme, créant un maillage complexe où appartenir au « bon » clan garantit un accès privilégié à certaines opportunités. Les politiques de « réconciliation » ou de « rééquilibrage » ont souvent été de la poudre aux yeux, prétextes à octroyer quelques postes-symboles, sans vraiment changer la donne sur le terrain.
La méfiance grandit alors entre communautés, chaque groupe suspectant l’autre de monopoliser le pouvoir et les ressources. Cette fragmentation profite évidemment au régime, qui peut instrumentaliser ces divisions pour empêcher la formation d’une opposition unie. Les velléités de soulèvement ou de contestation se heurtent à la méfiance mutuelle et à la difficulté de trouver un discours commun.
Sur le plan économique, ces clivages se traduisent par un accès inégal aux infrastructures, aux postes publics, aux marchés et aux financements. Même si, officiellement, les discours gouvernementaux appellent à l’union nationale, la réalité demeure un empilement d’injustices, nourries par un système qui exploite les différences pour régner.

11. La jeunesse : otage d’un système verrouillé

La démographie de Djibouti est marquée par un fort taux de natalité, ce qui se traduit par une population très jeune. On pourrait imaginer que cette jeunesse constitue un formidable vivier d’énergie et d’innovation, capable de porter le pays vers un meilleur avenir. Cependant, dans un système verrouillé où l’ascenseur social est en panne, la jeunesse se retrouve otage d’un destin incertain.
Les opportunités d’emploi formel sont rares et souvent soumises au népotisme. Les filières d’enseignement supérieur, quand elles existent, ne débouchent pas forcément sur des métiers valorisés. Beaucoup de jeunes se tournent vers le secteur informel, tentent l’entrepreneuriat avec des moyens limités, ou encore, se résignent à l’oisiveté. Ceux qui parviennent à partir à l’étranger pour étudier ont parfois la chance d’entrevoir de nouvelles perspectives, mais s’ils reviennent au pays, ils se heurtent à la même chape de clientélisme.
Cet état de fait alimente un immense sentiment de frustration, qui peut se manifester par des colères sporadiques, des émeutes de la faim ou des éruptions de violence. Les forces de l’ordre n’hésitent pas à réprimer brutalement toute velléité de soulèvement. Consciente du danger que représente une jeunesse nombreuse et insatisfaite, l’élite au pouvoir tente de la tenir en laisse, via des programmes de formation mal conçus, des promesses vides de réformes, ou même des distractions artificielles (festivals, spectacles…) financées par l’État.
Le drame est que cette jeunesse pourrait être le moteur d’un renouveau économique, d’un saut qualitatif dans la modernisation du pays. Au lieu de cela, elle végète, souvent exclue, sans perspective d’améliorer sa condition et celle de sa famille. Le cycle de la pauvreté se perpétue, alors même que le monde entier afflue dans la corne de l’Afrique pour tirer profit de la position stratégique de Djibouti.

12. L’urbanisme inégal : Djibouti-ville, vitrine et façade

Djibouti-ville est le cœur administratif, économique et politique du pays. C’est aussi la vitrine officielle que l’État souhaite présenter aux délégations étrangères, aux investisseurs de passage et aux militaires stationnés. On y trouve quelques grands hôtels, des centres d’affaires, le port principal et des quartiers résidentiels plutôt cossus. Mais cette vitrine est trompeuse. Si on s’aventure au-delà des artères principales, on découvre rapidement l’étendue de la misère et de la promiscuité.
Les bidonvilles s’étendent, les habitations de fortune pullulent, construites avec des tôles, des bâches, des matériaux de récupération. Les routes ne sont pas goudronnées, la poussière et la boue (lors de rares pluies) rendent la circulation difficile, l’accès à l’eau et à l’électricité y est précaire. Les rares canalisations débordent, polluant l’environnement et posant des risques sanitaires. Les ordures s’accumulent, faute d’un service de voirie efficace.
La municipalité déploie parfois des opérations de « nettoyage », consistant à raser certains quartiers informels pour montrer un visage plus lisse aux visiteurs étrangers. Mais ces opérations n’offrent aucune solution de relogement digne. Les familles expulsées se retrouvent encore plus loin, dans la périphérie, toujours plus démunies, tandis que la spéculation immobilière profite à des promoteurs proches du pouvoir.
Un simple tour dans ces quartiers populaires permet de mesurer le fossé béant qui sépare la minorité riche du reste de la population. On y voit des enfants pieds nus, jouant au milieu des déchets, tandis que dans d’autres zones, on aperçoit des 4×4 flambant neufs quitter d’imposantes villas gardées jour et nuit. Cet urbanisme ségrégé illustre à lui seul la fracture sociale, économique et politique du pays : deux mondes qui coexistent, mais ne se rencontrent jamais.

13. L’informel, refuge et piège

Face à la mainmise de l’élite et au manque d’emplois formels, une grande partie de la population djiboutienne se replie sur l’économie informelle. Qu’il s’agisse de petits commerces ambulants, de taxis collectifs, de vente de qat (feuille stimulante très prisée dans la région), ou de microservices, chacun tente de gagner quelques francs djiboutiens pour survivre. L’informel représente à la fois un refuge pour ceux qui n’ont pas accès au marché du travail officiel et un piège qui les empêche de bénéficier de protections sociales ou de perspectives de progression.
Car dans l’informel, pas de cotisations retraite, pas d’assurance santé, pas de contrats stables. Tout se joue au jour le jour, dans un environnement incertain, soumis aux humeurs de la police, de la météo, ou de la conjoncture économique. Les familles vivant de ce secteur restent vulnérables à la moindre fluctuation. Une pénurie, une crise, et c’est la chute libre.
Ce recours massif à l’informel est la conséquence directe d’un État qui n’a pas su — ou voulu — structurer un secteur privé compétitif et transparent, capable de créer des emplois stables. Il est aussi le produit d’une corruption qui dissuade les investisseurs sérieux, d’une fiscalité inique et d’un climat global où régulations et contrôles servent plus à extorquer de l’argent qu’à protéger les droits des travailleurs.

14. Les femmes, premières victimes de l’inégalité

Comme dans de nombreux contextes de précarité, les femmes djiboutiennes sont en première ligne des inégalités. Elles assument la plus grande part du fardeau domestique, prennent en charge les enfants, parfois des parents âgés, tout en devant souvent trouver de quoi subvenir aux besoins de la famille. Les traditions et mentalités patriarcales, encore très ancrées, limitent leur accès à l’éducation, à l’emploi, à la propriété foncière et à la prise de décision.
Dans les milieux aisés, on observe certes un vernis de modernité : quelques femmes issues de l’élite occupent des postes de responsabilités, voyagent à l’étranger et s’expriment publiquement. Mais cette façade ne doit pas faire oublier la réalité pour la grande majorité. L’accès aux financements, par exemple, est un parcours du combattant pour une femme désirant lancer sa petite entreprise. Les banques réclament des garanties qu’elle n’a pas, les administrations imposent des démarches labyrinthiques.
Les violences faites aux femmes, qu’elles soient conjugales, économiques ou symboliques, peinent à être reconnues et encore moins punies. Les structures d’accueil et de soutien pour les victimes sont quasi inexistantes. Le système judiciaire demeure opaque, lent et souvent enclin à la corruption, laissant peu d’espoir de justice.

15. Les ONG et la communauté internationale : entre humanitaire et compromissions

Face à cette situation, on pourrait s’attendre à ce que la communauté internationale et les ONG de développement se mobilisent pour changer la donne. Or, leur action reste souvent limitée, peu coordonnée ou, pire, instrumentalisée par le pouvoir local. Certaines ONG humanitaires interviennent ponctuellement pour répondre aux urgences — pénuries alimentaires, crises sanitaires — mais peinent à implémenter des programmes de long terme.
Les bailleurs de fonds internationaux, quant à eux, n’agissent pas uniquement par philanthropie. Beaucoup de pays (France, États-Unis, Chine, etc.) ont des intérêts géostratégiques à Djibouti et se servent de l’aide au développement comme d’un levier d’influence. Ils financent des projets d’infrastructures ou d’assistance technique qui, bien souvent, finissent par bénéficier davantage aux entreprises étrangères attributaires des marchés qu’à la population locale. Les gouvernants djiboutiens, eux, savent en profiter : ils promettent des réformes, signent des partenariats, encaissent les fonds, et font ensuite traîner la mise en œuvre, ou la détournent à leur profit.
Le système onusien (PNUD, UNICEF, FAO, etc.) est également présent à travers des fonctionnaires internationaux plus soucieux de leurs carrières que de la population Djiboutienne. Un système onusien qui doit composer avec un gouvernement jaloux de sa souveraineté et peu enclin à tolérer la moindre ingérence. Les projets sont donc soumis à d’interminables négociations, aux contingences politiques et aux réseaux clientélistes qui entravent leur déploiement. Lorsque, malgré tout, certains programmes parviennent à terme, leur impact reste souvent marginal par rapport à l’ampleur des défis à relever.

16. Politique économique : un mirage libéral ?

Officiellement, Djibouti se présente comme un pays ouvert aux investissements, engagé sur la voie du libre-échange et de l’intégration régionale (via l’IGAD, notamment). Le port se veut un hub logistique moderne, capable de rivaliser avec d’autres grands ports de la région. Des zones franches ont été créées pour attirer les capitaux étrangers et favoriser l’industrialisation. Mais derrière ces slogans, la réalité est bien différente.
La compétitivité est plombée par la corruption, le manque de transparence, les coûts élevés de l’énergie et de la logistique intérieure. Les rares industries implantées dans le pays se concentrent dans le secteur du BTP ou de la manutention portuaire, souvent sous contrôle d’entreprises proches du pouvoir ou de conglomérats étrangers venus réaliser des bénéfices rapides. Les PME locales, quant à elles, peinent à émerger, écrasées par les taxes arbitraires, le racket institutionnalisé et la difficulté d’accéder à des financements.
Quant à l’intégration régionale, elle reste en grande partie un mirage : les tensions frontalières avec l’Érythrée, la dépendance vis-à-vis de l’Éthiopie et la faiblesse des infrastructures de transport constituent des freins majeurs. Les belles déclarations politiques sur la coopération régionale servent davantage de vitrine diplomatique que de réel vecteur de développement.

17. L’ombre chinoise

Depuis quelques années, la Chine a renforcé sa présence à Djibouti, multipliant les investissements dans les infrastructures portuaires, les zones franches et même en érigeant sa première base militaire à l’étranger. Pour Pékin, Djibouti est un point d’ancrage stratégique dans le cadre de sa « Belt and Road Initiative ». Les autorités djiboutiennes ont rapidement saisi l’opportunité de nouer des partenariats lucratifs, y voyant un contrepoids à l’influence historique des puissances occidentales.
Cependant, cette relation asymétrique suscite des interrogations quant à l’endettement de Djibouti vis-à-vis de la Chine. Les prêts contractés pour financer la construction d’infrastructures gigantesques sont colossaux, et leur remboursement pèsent lourdement sur les finances publiques. De plus, la Chine, en bonne pragmatique, se soucie peu des questions de gouvernance ou de droits humains. Elle n’exige pas de réformes démocratiques en contrepartie de ses financements.
Ce faisant, Pékin entretient un statu quo qui profite au pouvoir en place, tout en assurant la réalisation de ses propres intérêts commerciaux et militaires. Les Djiboutiens ordinaires, quant à eux, ne voient guère les bénéfices concrets de ces mégaprojets. Le risque est grand que le pays se retrouve piégé dans une spirale de dépendance financière et diplomatique, sans avoir réellement développé une base économique solide au profit de sa population.

18. Les bases militaires étrangères : un Eldorado pour qui ?

La présence d’une multitude de bases militaires — françaises, américaines, italiennes, japonaises, chinoises — est l’une des caractéristiques uniques de Djibouti. Théoriquement, ces installations devraient générer des revenus substantiels pour l’État, sous forme de loyers et de redevances. Elles créent aussi des emplois dans la sécurité, la logistique, la restauration ou le bâtiment. Mais comme évoqué, l’essentiel de ces retombées se concentre dans les mains d’une élite qui négocie directement les contrats.
Les populations locales, souvent, ne perçoivent que les nuisances : hausse des prix, tensions dans l’accès à certains terrains, circulation d’hommes en armes dans les rues, un environnement hyper pollué par des manœuvres militaires à tirs réels avec tous types de munitions à l’uranium appauvri . Les employeurs militaires étrangers préfèrent parfois importer leurs propres travailleurs ou sous-traitants, limitant la création d’emplois locaux de qualité. Par ailleurs, le secret autour des clauses de location et des accords bilatéraux entretient un climat de suspicion et de frustration: combien rapporte réellement la présence française, américaine, japonaise, italienne ou chinoise ? Où va cet argent? Qui en profite ?
Pour beaucoup de Djiboutiens, ces bases ne sont rien d’autre qu’un symbole du néocolonialisme : des puissances étrangères qui s’installent chez eux, en accord avec un régime corrompu, sans réelle consultation populaire ni bénéfice tangible pour la majorité.

19. L’opposition politique réduite au silence

Dans un tel contexte, on pourrait espérer qu’une opposition politique forte émerge, portée par la colère populaire face aux inégalités et à la corruption. Hélas, le régime en place a démontré à maintes reprises sa capacité à museler toute forme d’opposition. Les partis d’opposition officiels font figure de potiches, privés de tribunes médiatiques et constamment harcelés par la police. Les rassemblements sont interdits ou réprimés, les leaders emprisonnés ou contraints à l’exil.
Quant aux mouvements citoyens indépendants, ils peinent à se structurer. L’absence de libertés publiques, la censure et la surveillance constante constituent des entraves majeures. Les réseaux sociaux, pourtant un espace de contestation dans d’autres pays, sont ici surveillés de près, et tout commentaire critique à l’égard du gouvernement peut valoir des représailles.
La diaspora djiboutienne, installée en Europe, en Amérique ou ailleurs, tente parfois de relayer les revendications et de dénoncer les abus. Mais son influence sur le terrain demeure limitée, car le régime maîtrise habilement la rhétorique nationaliste, présentant les exilés comme des « traîtres à la solde de l’étranger ».

20. Les failles dans la justice

La justice est un pilier fondamental d’un État de droit : elle garantit l’équité, la protection des droits fondamentaux et la régulation des conflits. À Djibouti, ce pilier est lui aussi affaissé. Le système judiciaire est soumis à l’exécutif, les magistrats sont nommés de manière opaque et n’ont pas les moyens d’exercer leurs missions en toute indépendance. Les affaires politiques sont expédiées, l’opposition, lorsqu’elle est jugée, n’a quasiment aucune chance de gagner.
Les dossiers de corruption impliquant des proches du pouvoir sont systématiquement étouffés. Les grandes enquêtes financières ne voient jamais le jour, ou bien se concluent sans condamnation sérieuse. Les petits délinquants, eux, subissent la sévérité d’un système pénal archaïque et saturé. Quant aux justiciables ordinaires, ils doivent souvent débourser des sommes colossales en pots-de-vin pour espérer faire valoir leurs droits.
Cette injustice institutionnalisée décourage tout élan de transparence et de responsabilisation. Pourquoi dénoncer un abus si l’on sait que la justice ne suivra pas, ou pire, qu’on risque des représailles ? Ainsi, l’inégalité devant la loi perpétue l’inégalité économique et sociale, en couvrant la prédation des puissants et en brisant la résistance des faibles.

21. Les médias muselés

Les médias indépendants auraient pu jouer un rôle crucial dans la dénonciation des inégalités, des scandales de corruption et des abus de pouvoir. Mais à Djibouti, la presse est muselée. Il n’existe aucun journal ou radio en dehors du seul journal gouvernemental et de la Radio Télévision nationale (RTD). Les quelques webtv ou webradio de la diaspora sont harcelées administrativement et leurs journalistes subissent des pressions, voire des agressions.
La télévision publique diffuse en boucle la propagande gouvernementale, vantant les mérites du régime et ignorant soigneusement les problèmes sociaux. Les réseaux de médias internationaux, quant à eux, n’ont qu’un accès restreint, et doivent composer avec les autorités pour obtenir des visas de reportage. Les correspondants qui osent s’aventurer à critiquer publiquement le pouvoir risquent d’être expulsés.
En l’absence de liberté de la presse, la population ne dispose pas d’informations fiables sur l’état réel du pays. Les inégalités et la corruption se poursuivent dans l’ombre, sans que l’opinion publique puisse se mobiliser sur la base de faits documentés. Les débats politiques, lorsqu’ils existent, se limitent à des monologues officiels, vidés de toute substance.

22. L’omerta internationale : des intérêts avant tout

L’une des plus grandes indignations réside dans le silence, voire la complaisance, de la communauté internationale vis-à-vis de la situation à Djibouti. Les puissances étrangères — France, États-Unis, Chine, etc. — ont toutes un intérêt stratégique à maintenir leur présence militaire ou économique dans le pays. Elles tolèrent donc un régime autoritaire et corrompu, qu’elles jugent « stable », plutôt que de risquer l’instabilité qui entraînerait une transition démocratique.
Les institutions financières internationales ne sont pas en reste. La Banque mondiale et le FMI ferment souvent les yeux sur les détournements de fonds ou l’opacité budgétaire, préférant saluer les « progrès » macroéconomiques et la «stabilité » du cadre institutionnel. Certaines grandes entreprises internationales, notamment dans la logistique, profitent de cette situation pour négocier des conditions avantageuses, sans se soucier des droits sociaux ou environnementaux locaux.
Ce double discours, où l’on fait mine de prôner la bonne gouvernance mais où l’on pactise avec un régime autocratique, est à l’origine d’un profond sentiment d’injustice. Les Djiboutiens, qui en subissent directement les conséquences, se sentent abandonnés, trahis. Leur pays n’est qu’un pion sur l’échiquier mondial, un point stratégique dont l’important est de le conserver sous contrôle, peu importe la misère du peuple.

23. L’écologie sacrifiée

On parle beaucoup de l’économie et de la géopolitique, mais qu’en est-il de l’environnement ? Djibouti est un pays au climat aride, où les ressources en eau sont déjà limitées. Le manque d’infrastructures de traitement des eaux usées, l’absence de politique sérieuse de gestion des déchets et les pollutions induites par l’activité portuaire menacent les écosystèmes locaux.
Les zones côtières, autrefois riches en biodiversité marine, sont soumises à la surexploitation et à la pollution. Les coraux souffrent, la pêche artisanale décline, et certaines espèces marines disparaissent peu à peu. Sur terre, la désertification gagne du terrain, aggravée par des pratiques d’élevage extensif et le dérèglement climatique.
Les dirigeants djiboutiens évoquent parfois l’idée de développer l’énergie géothermique, solaire ou éolienne, compte tenu du fort ensoleillement et du potentiel éolien dans le pays. Mais au-delà des quelques projets pilotes, la volonté politique fait défaut, et les budgets alloués se perdent souvent dans des circuits douteux. L’écologie est ainsi sacrifiée sur l’autel des intérêts immédiats, sans vision à long terme pour la préservation des ressources naturelles et l’adaptation au changement climatique.

24. Les réfugiés et les migrants en transit

Djibouti est aussi un pays de transit pour de nombreux migrants et réfugiés originaires de la Corne de l’Afrique (Somalie, Éthiopie, Erythrée, Yémen…), qui cherchent à rejoindre la péninsule arabique ou l’Europe. Ces flux migratoires, déjà précaires, viennent s’ajouter à la misère locale. Les camps de réfugiés gérés par le HCR sont surpeuplés, et l’aide internationale peine à suivre.
Le gouvernement djiboutien affiche une politique d’accueil mesurée, souvent dictée par les pressions internationales, mais n’offre que très peu de perspectives d’intégration aux réfugiés. Ces derniers se retrouvent alors coincés, exposés aux trafics et aux mauvais traitements. Les populations locales, déjà en proie à la pauvreté, voient d’un mauvais œil l’arrivée de nouveaux venus qui risquent de concurrencer les rares ressources disponibles.
Les tensions entre réfugiés et communautés d’accueil sont heureusement modérées, grâce à la tradition d’hospitalité et à l’entraide qui prévaut en milieu musulman. Mais la situation demeure fragile, et la moindre crise régionale pourrait faire exploser le nombre de déplacés, pesant encore plus sur les maigres capacités d’un État défaillant.

25. Les illusions de la diaspora

Beaucoup de Djiboutiens ont pris la route de l’exil, fuyant la misère et l’absence de perspectives. En Europe, aux États-Unis, au Canada, dans les pays du Golfe, ils constituent une diaspora éparse, souvent investie dans le soutien financier de leur famille restée au pays. Les remises de fonds — remittances — constituent une source vitale de revenus pour Djibouti, représentant parfois un pourcentage significatif du PIB.
Pourtant, cette diaspora, si elle nourrit l’espoir d’un changement, se heurte à de multiples obstacles. L’éloignement géographique, la répression qui vise leurs proches s’ils s’engagent politiquement, et la fragmentation en clans ou en rivalités ethniques rendent difficile une action coordonnée. Les initiatives pour investir dans le pays se retrouvent souvent bloquées par la bureaucratie et la corruption. Les entrepreneurs de la diaspora sont régulièrement confrontés à des tracasseries, voire à l’accaparement pur et simple de leurs projets par des proches du pouvoir.
Même si elle dispose de ressources, d’influences et de savoir-faire, la diaspora djiboutienne peine à peser sur l’avenir du pays, tant que le régime en place maintient un contrôle strict sur les leviers de développement et de décision.

26. Culture et identité : un patrimoine méprisé

Djibouti possède une richesse culturelle et identitaire indéniable, au carrefour des influences somaliennes, afar, arabes et françaises. Les danses traditionnelles, la musique, la littérature orale, l’artisanat témoignent d’une histoire millénaire et d’une diversité fascinante. Pourtant, la promotion de cette culture reste marginale, souvent limitée à quelques manifestations folkloriques à destination des touristes ou des diplomates.
Le gouvernement, obnubilé par la quête de devises et la consolidation de son pouvoir, n’accorde pas de budget conséquent à la culture ni à la valorisation du patrimoine. Les musées sont inexistants et les archives mal entretenues, les artistes peinent à vivre de leur art, faute de soutien institutionnel et de marché local. Les bibliothèques publiques manquent cruellement de livres, et les salles de spectacle sont pratiquement inexistantes.
Cette négligence culturelle contribue à la perte d’une identité commune, qui pourrait pourtant constituer un ciment social puissant. En délaissant leur propre héritage, les Djiboutiens se retrouvent plus vulnérables à la standardisation venue de l’extérieur, et peinent à s’unir autour de valeurs partagées, susceptibles de transcender les divisions claniques ou ethniques.

27. L’espoir de la résistance intellectuelle

Malgré la censure et la répression, il existe à Djibouti une résistance intellectuelle, discrète mais bien réelle. Des enseignants, des écrivains, des blogueurs, des militants des droits de l’homme tentent de maintenir vivant l’esprit critique. Ils publient parfois des textes circulant sous le manteau, organisent des débats clandestins, ou se forment en ligne pour acquérir les outils nécessaires à la dénonciation des injustices.
Cette résistance est toutefois très fragile, constamment menacée par la surveillance. Les risques encourus vont de la perte de son emploi à l’emprisonnement arbitraire, en passant par l’exil forcé. Nombreux sont ceux qui, par prudence ou par découragement, renoncent à l’activisme public.
Pourtant, ces voix dissidentes, même isolées, constituent un germe d’espoir. Leur détermination à lutter contre l’ignorance et l’injustice montre qu’il existe encore, au sein de la société djiboutienne, une volonté de changement. Elles s’appuient parfois sur les réseaux de la diaspora et les médias internationaux pour faire connaître leur cause.

28. Le tourbillon de la dette

Le gouvernement djiboutien, dans sa quête de financements pour les grands projets d’infrastructures et pour l’armée, a accumulé une dette considérable. Les principales créancières sont la Chine, mais aussi d’autres bailleurs bilatéraux et multilatéraux. Le service de cette dette représente un fardeau lourd, qui risque de handicaper encore plus l’investissement public dans les secteurs sociaux (éducation, santé, logements).
Cette dette sert-elle vraiment au développement du pays ? Rien n’est moins sûr, au vu des chantiers pharaoniques, parfois irréalistes, lancés pour impressionner les investisseurs ou les diplomates de passage. Les coûts sont souvent gonflés, alimentant au passage la corruption. Les infrastructures réalisées ne bénéficient pas nécessairement à la majorité : tel pont ou telle route construits en priorité pour desservir une base militaire, tel centre de conférence ultramoderne érigé alors que les écoles et hôpitaux manquent cruellement de moyens.
À terme, la dette pourrait fragiliser la souveraineté même de Djibouti, si les créanciers étrangers, lassés des retards de paiement, exigeaient de prendre le contrôle de certaines infrastructures stratégiques. Un scénario déjà observé dans d’autres pays qui se sont retrouvés pris au piège de la « diplomatie de la dette ».

29. La fuite en avant : réformes cosmétiques et discours vains

Conscient des critiques et des dangers qui guettent, le gouvernement de Djibouti annonce périodiquement des plans de réforme, des programmes de développement ambitieux, des lois anticorruption, etc. Mais à y regarder de près, ces mesures relèvent plus de la communication que d’une volonté réelle de transformer le système.
Les chantiers de réforme restent souvent inaboutis, sabotés de l’intérieur par ceux qui y voient une menace à leurs privilèges. Les organes de contrôle, quand ils sont créés, n’ont ni moyens ni indépendance pour faire appliquer la loi. Les rapports officiels masquent la réalité, multipliant les statistiques flatteuses, tandis que la population ne voit aucun changement tangible dans son quotidien.
Cette fuite en avant, ce jeu d’illusionnisme politique, permet de gagner du temps, de rassurer les partenaires étrangers, de donner le change. Entre-temps, la minorité continue d’engranger des profits, et la majorité demeure prise au piège de la pauvreté et de l’exclusion.

30. Les scénarios d’avenir : fracture ou sursaut ?

À ce stade, plusieurs scénarii d’avenir se dessinent pour Djibouti. 

Le premier est celui de la perpétuation du système actuel : une élite confisquant la rente géostratégique, soutenue par des puissances étrangères soucieuses de maintenir un statu quo, tandis que la population survit tant bien que mal. Dans cette hypothèse, l’inégalité pourrait même s’aggraver, à mesure que la dette s’alourdit et que les ressources naturelles s’épuisent.
Le deuxième scénario est celui d’une fracture brutale, d’une explosion sociale ou d’un conflit latent, si la misère et la frustration finissent par se cristalliser en mouvements de protestation de grande ampleur. Ce scénario est redouté par les partenaires internationaux, qui craignent le chaos dans une région déjà instable. Il pourrait conduire à une répression féroce et à des souffrances accrues pour la population.
Le troisième scénario, plus optimiste, serait celui d’un sursaut national, d’une prise de conscience collective qui conduirait à une transition démocratique et à une véritable redistribution des richesses. Cela impliquerait un changement de paradigme, un affaiblissement du pouvoir en place, et un soutien de la communauté internationale à une gouvernance plus transparente. Mais pour l’heure, les signaux allant dans ce sens restent faibles et contrariés par des forces puissantes.

31. L’urgence de la mobilisation citoyenne

Pour qu’un pays sorte de l’ornière de l’inégalité, il faut une mobilisation citoyenne forte, capable de porter des revendications claires et de s’unir au-delà des divisions ethniques et claniques. Or, cette mobilisation reste difficile à Djibouti, en raison de la répression, de la censure et du manque de structures associatives indépendantes.
Néanmoins, l’histoire enseigne que les régimes autoritaires finissent toujours par s’éroder, tôt ou tard. L’accès (même limité) à Internet et aux réseaux sociaux, la diaspora qui s’organise, le désir de la jeunesse d’une vie meilleure sont autant de facteurs qui pourraient, à terme, amorcer un mouvement de fond. Les printemps arabes ont montré qu’un soulèvement peut surgir de manière inattendue, même dans des contextes réputés « stables ».
La question est de savoir si ce mouvement pourra se structurer pacifiquement, ou s’il se heurtera à une violence d’État qui aboutira à une tragédie supplémentaire dans la région. Dans tous les cas, la clé réside dans l’auto-organisation des Djiboutiens eux-mêmes, dans la reconstitution d’un tissu social et d’une conscience commune.

32. Les leviers de la diaspora

La diaspora djiboutienne pourrait jouer un rôle décisif, en pesant sur l’opinion publique internationale, en soutenant financièrement des initiatives citoyennes, en investissant dans des projets locaux, et en faisant valoir l’expérience acquise à l’étranger. Elle pourrait aussi œuvrer pour l’unité des différentes communautés djiboutiennes, dépassant les clivages ethniques, et proposer une alternative politique crédible au régime actuel.
Cependant, pour que cela fonctionne, il faut une réelle volonté d’agir en commun, de dépasser les intérêts individuels et les ressentiments. Il faut aussi que les pays d’accueil de la diaspora, notamment la France, ne fassent pas le jeu du gouvernement de Djibouti en fermant les yeux sur la répression. Il est impératif que la diaspora obtienne des soutiens, notamment dans les médias internationaux et auprès d’ONG de défense des droits de l’homme, pour faire remonter la situation djiboutienne sur l’agenda diplomatique.

33. Le rôle possible des puissances étrangères : vers un changement d’approche ?

Les puissances étrangères ont longtemps considéré Djibouti comme une simple plate-forme stratégique. Mais elles pourraient revoir leur approche si la pression internationale (et interne) augmente, ou si le régime devient trop instable. Il est possible, dans un scénario plus vertueux, qu’elles conditionnent leur soutien ou leur présence à des réformes réelles, à plus de transparence, à une meilleure redistribution des richesses.
Toutefois, rien n’indique que ces puissances soient prêtes à sacrifier leurs intérêts militaires ou économiques pour le bien-être de la population djiboutienne. Historiquement, la Realpolitik a souvent prévalu sur les principes. Seul un rapport de force différent, dicté par un contexte international changeant ou par un soulèvement local, pourrait contraindre les grandes nations à infléchir leur position.

34. Le réveil de la fierté djiboutienne

Dans ce marasme, il ne faut pas sous-estimer la force potentielle de la fierté djiboutienne, de l’identité nationale qui pourrait, un jour, se lever pour refuser la spoliation en cours. Les injustices, la souffrance et la privation finissent toujours par nourrir la colère. Et cette colère peut se transformer en volonté de réformer, de reconstruire un État digne de ce nom.
Le patriotisme ne doit pas être confondu avec le nationalisme aveugle que le pouvoir exploite pour diaboliser l’opposition. Le véritable patriotisme, c’est celui qui cherche à bâtir un pays où chacun ait sa place, où la richesse commune bénéficie à tous, où les institutions œuvrent pour le bien public et non pour des clans privilégiés. C’est cette aspiration qui pourrait, un jour, catalyser un mouvement historique.

35. l’indignation comme point de départ

Djibouti, ce petit pays de la Corne de l’Afrique, incarne la quintessence d’un paradoxe : riche de sa position géostratégique, mais pauvre dans le quotidien de la majorité de sa population. Les chiffres, accablants, parlent d’eux-mêmes : 15 % de la population concentre 50 % des richesses, tandis que 50 % ne disposent que de 15 % du gâteau national. Cette disparité criante est le fruit d’une élite politico-économique corrompue et autoritaire, soutenue en sous-main par des puissances étrangères soucieuses de préserver leurs bases militaires et leurs intérêts.
L’indignation doit être le point de départ. Une indignation lucide, informée, qui débouche sur une réflexion collective et des actions concrètes. Il est urgent de dénoncer sans relâche la captation des richesses, le musellement de la presse, l’inefficacité des institutions, la répression de l’opposition. Il est tout aussi urgent de soutenir les initiatives locales et la société civile, de tisser des solidarités au-delà des frontières, d’exiger de la communauté internationale qu’elle cesse de cautionner l’inacceptable.
Bien sûr, le chemin est semé d’embûches. Le régime djiboutien est rompu à l’exercice du pouvoir autoritaire, et les alliances qu’il a nouées lui confèrent une marge de manœuvre considérable. Mais aucun pouvoir n’est éternel, et l’histoire regorge d’exemples où l’injustice a fini par se briser sur le mur d’une mobilisation collective. Djibouti mérite mieux que ce système inique : un destin à la mesure de ses potentialités, où l’éducation, la santé, la culture, l’emploi et la justice sociale cesseraient d’être des luxes pour enfin devenir la norme.

Qu’il s’agisse d’une révolution pacifique, d’une transition politique négociée ou d’une longue érosion progressive du régime, l’essentiel est que la majorité silencieuse retrouve la parole et la dignité. Les inégalités sont le poison qui ronge ce pays, mais elles pourraient aussi être le ferment d’un soulèvement salutaire. C’est tout le mal que l’on peut souhaiter à ce peuple si longtemps méprisé et trahi : un réveil collectif qui balaie enfin l’oligarchie en place et ouvre l’horizon d’un avenir plus juste.

36. « La semaine de la solidarité nationale » : cynisme ou mascarade?

Comme un écho discordant au sombre panorama d’inégalités et d’injustices que nous venons de dresser, voilà que les autorités djiboutiennes célèbrent, cette semaine, « la semaine de la solidarité nationale » 11 janvier 2025. Affiches, discours officiels, cérémonies et divers événements fleurissent ici et là, martelant un même leitmotiv : « L’unité du peuple djiboutien dans l’entraide et le partage ».
Sur le papier, l’idée pourrait paraître louable : quel pays n’aurait pas besoin de plus de solidarité entre ses citoyens, surtout en ces temps de précarité ? Mais dans la réalité djiboutienne, où l’on sait que 15 % de la population détient 50 % des richesses, tandis que 50 % des habitants ne se partagent que 15 % du gâteau national, cette « semaine de la solidarité » prend des allures de mascarade.

Comment, en effet, croire à un élan de solidarité orchestré par ceux-là mêmes qui verrouillent le pouvoir, accaparent les ressources et répriment la moindre dissidence ? Comment prendre au sérieux des discours sur l’« entraide nationale » quand les services publics — santé, éducation, logements — sont défaillants, et que l’argent de l’État sert davantage à subventionner les privilèges d’une élite qu’à venir en aide aux plus démunis ?

Le pouvoir en place semble pourtant manier la communication à la perfection. Les médias d’État font la part belle à de belles images d’enfants recevant des colis alimentaires, de responsables politiques posant tout sourire aux côtés de familles pauvres, ou encore de bénévoles ponctuels distribuant des couvertures dans des quartiers défavorisés. Mais qui osera rappeler que ces gestes — souvent purement symboliques — n’attaquent en rien la racine du mal, à savoir la confiscation structurelle de la richesse et la persistance d’un système clientéliste ?

37. Le détournement d’un concept noble

La solidarité est un concept profondément noble : elle suppose l’entraide, la redistribution, la considération mutuelle entre citoyens. Elle se traduit par des institutions sociales solides (sécurité sociale, services publics de qualité, soutien aux plus vulnérables) et par un état d’esprit collectif qui ne tolère pas l’injustice flagrante. À Djibouti, cette notion est, hélas, instrumentalisée. Les autorités l’invoquent pour redorer leur image, laissant croire à une cohésion nationale, alors même que le fossé entre riches et pauvres ne cesse de s’élargir.

Pendant « la semaine de la solidarité », on verra peut-être quelques actions philanthropiques mises en avant : distribution de denrées dans un orphelinat, campagne de dépistage médical dans un quartier populaire, inauguration d’une fontaine dans une zone rurale. Les médias officiels s’empresseront de souligner la «générosité du gouvernement » et la « reconnaissance » de la population. Or, ces initiatives, aussitôt médiatisées, ne durent que le temps d’une opération de relations publiques, tandis que la misère demeure le quotidien de la majorité.

Le plus ironique, c’est que la vraie solidarité, celle que pratiquent de nombreux Djiboutiens, se fait souvent sans tambours ni trompettes. C’est la solidarité de voisinage, l’hospitalité traditionnelle, les réseaux d’entraide communautaires, la diaspora qui envoie de l’argent aux familles restées au pays. Autant de gestes et de soutiens concrets qui permettent à beaucoup de survivre malgré la faillite de l’État et l’indifférence des nantis. Mais cette solidarité populaire, informelle, est systématiquement invisibilisée par le pouvoir, qui préfère s’approprier le récit d’une « solidarité nationale » pilotée d’en haut.

38. Une solidarité véritable exigerait une refonte du système

Pour qu’il y ait une véritable solidarité nationale à Djibouti, il faudrait des politiques publiques ambitieuses et pérennes visant à réduire radicalement les inégalités. Cela suppose :

  1. Une redistribution équitable : des mécanismes fiscaux progressifs, un impôt réellement appliqué aux grandes fortunes, aux entreprises dominantes et aux revenus tirés des bases militaires ou des zones franches.
  2. Des services publics de qualité : investir massivement dans l’école publique, la santé, l’eau potable, l’électricité, le logement social, et veiller à ce que ces investissements profitent à l’ensemble du territoire, y compris les zones rurales.
  3. La lutte contre la corruption : renforcer l’indépendance de la justice et mettre en place de véritables organes de contrôle pour assurer la transparence des finances publiques.
  4. Une représentation inclusive : garantir la participation de toutes les communautés et classes sociales à la vie politique, et non plus uniquement celle de l’élite au pouvoir.
  5. La liberté d’expression et d’association : permettre aux organisations citoyennes, aux syndicats, aux médias indépendants de dénoncer les abus et de proposer des alternatives.

Tant que ces conditions ne seront pas réunies, parler de « solidarité nationale » relève davantage de la farce que d’une réalité concrète. Les quelques opérations de charité, fussent-elles mises en scène une semaine par an, ne changeront rien au fait que les richesses sont confisquées, que la majorité reste privée de ses droits et que l’État demeure un instrument au service de quelques-uns.

39. Une conscience populaire en éveil ?

Malgré la propagande qui encadre cette « semaine de la solidarité nationale », il serait faux de croire que la population djiboutienne est dupe. Beaucoup constatent, amers, que ces grands événements médiatisés ne durent que le temps d’une courte parenthèse, avant que la réalité ne reprenne ses droits : corruption, inflation, pénurie d’emplois, rareté de l’eau et insécurité alimentaire.

Une partie de la jeunesse s’interroge ouvertement sur le sens de ces célébrations, y voyant un trompe-l’œil cynique. Sur les réseaux sociaux, ceux qui osent encore prendre la parole ironisent parfois sur « la solidarité nationale de façade », évoquant les inégalités criantes qui gangrènent le pays. D’autres, plus prudents, préfèrent se taire, de peur de subir la répression ou d’être accusés d’« atteinte à l’unité nationale ».

Et pourtant, comme nous l’avons développé tout au long de cet essai, c’est précisément parce que l’unité nationale n’existe que dans les discours officiels qu’il faut la réclamer, la construire, et non la parader. Ce concept de solidarité devrait être une force pour unir les Djiboutiens autour de valeurs communes de justice, d’équité et de respect des droits fondamentaux. Au lieu de cela, il est brandi comme un slogan creux, qui sert d’écran de fumée à la persistance des abus.

40. Une semaine de plus, et puis quoi ?

Lorsque cette « semaine de la solidarité nationale » s’achèvera, les cérémonies officielles prendront fin, les médias cesseront leurs directs enthousiastes. On passera à d’autres annonces, d’autres inaugurations, d’autres manœuvres de communication d’État. Et la majorité des Djiboutiens retournera à son quotidien d’injustices et de privations.

Ce rendez-vous annuel n’est, au fond, qu’une mise en scène supplémentaire, qui permet aux gouvernants de se draper dans un vernis d’humanisme et d’auto-congratulation. Les puissances étrangères n’y verront probablement qu’un épisode parmi d’autres, sans remettre en question leur alliance stratégique avec le régime. Et les élites locales continueront de préserver leurs privilèges en se donnant, en prime, une image de « bienfaiteurs » de la nation.

41. L’appel à une solidarité citoyenne authentique

À défaut d’une solidarité nationale institutionnalisée, il reste la solidarité citoyenne. Celle qui se vit au quotidien, hors des projecteurs, quand un voisin partage un repas avec une famille démunie, quand un jeune entrepreneur emploie un proche sans-emploi pour l’aider, quand la diaspora envoie de quoi financer la scolarité d’un neveu ou la construction d’un puits dans un village reculé.

Cette solidarité populaire est la seule vraie bouée pour beaucoup de Djiboutiens. Elle témoigne d’un sens de la communauté, de la dignité et du partage qui n’a jamais quitté ce peuple, malgré les épreuves. Mais elle ne saurait, à elle seule, combler les immenses trous d’un système inique, ni pallier l’irresponsabilité d’un État qui détourne les moyens censés relever la condition de tous.

42. Conclusion : que signifie « la solidarité nationale » dans un tel pays ?

La réponse est implacable : dans le Djibouti actuel, la « solidarité nationale » promue par le pouvoir ne signifie quasiment rien, sinon l’habillage communicationnel d’un régime soucieux de redorer son image. Pour la majorité, elle demeure un slogan vide, sans réformes concrètes, ni redistribution réelle.

Pourtant, la solidarité est possible. Elle pourrait être un levier de transformation profonde, si seulement le pays s’engageait dans une refonte politique, sociale et économique. Une solidarité inscrite dans des lois justes, des institutions fortes, une presse libre et un système de redistribution équitable. Une solidarité qui remplacerait les opérations caritatives de façade par des droits effectifs pour tous.

Puissent les Djiboutiens, encouragés par les rares voix libres et appuyés par une diaspora consciente, reprendre possession de ce mot galvaudé pour lui rendre son sens premier. Tant que « la semaine de la solidarité nationale » restera un rituel creux, elle ne fera que souligner le cynisme du pouvoir face aux inégalités criantes qui rongent la nation. On attend le jour où, enfin, ces grandes déclarations s’incarneront dans des actes durables, où la majorité silencieuse aura droit à une vie digne, libérée de l’oppression et du dénuement. C’est là tout l’enjeu d’une véritable solidarité nationale : transcender l’injustice au lieu de la masquer sous un vernis événementiel.

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Alpha Lassini

Surgir, Agir et Disparaitre pour que la semence porte du fruit. (Rise, Act and Disappear so that the seed bears fruit)