Vous trouverez ci-dessous une comparaison entre les concepts fondamentaux de la philosophie du droit à travers “Les grandes questions de la philosophie du droit” et le droit coutumier Xeer Ciise. Le texte est structuré en plusieurs grandes sections, chacune approfondissant les perspectives théoriques de la philosophie du droit, puis les principes et pratiques du Xeer, avant de procéder à une comparaison analytique. Enfin, une conclusion générale tente de dégager une synthèse et des pistes de réflexion pour le pluralisme juridique contemporain.
Table des matières
- Introduction générale
1.1. Contexte et objectifs de la comparaison
1.2. Présentation Les grandes questions de la philosophie du droit
1.3. Bref aperçu du Xeer Ciise et de sa place dans l’univers coutumier somali - L’expérience juridique : du formalisme étatique à la pratique communautaire
2.1. L’expérience juridique selon la philosophie du droit occidentale
2.2. L’expérience juridique dans le Xeer Ciise
2.3. Comparaison : entre distance institutionnelle et proximité communautaire - Les sources du droit : hiérarchie, positivisme et oralité
3.1. Les sources du droit dans la tradition philosophique (positivisme, jusnaturalisme, réalisme)
3.2. Les sources du droit dans le Xeer Ciise (coutume, consensus, ancienneté)
3.3. Comparaison : l’écrit comme fondement de la sécurité juridique vs l’oralité comme ciment de la cohésion - La normativité juridique : coercition, autorité étatique et pression sociale
4.1. Conception de la normativité dans la philosophie du droit (Kelsen, Hart, etc.)
4.2. La normativité coutumière dans le Xeer Ciise (solidarité clanique, rôle des anciens)
4.3. Comparaison : l’État et la force légale contre la communauté et la honte sociale - Les finalités du droit : justice, ordre, harmonie
5.1. Finalités classiques selon l’ouvrage (justice formelle, droits individuels, ordre public)
5.2. Les finalités du Xeer Ciise : prévention des conflits, réparation et maintien de l’harmonie
5.3. Comparaison : justice rétributive ou réparatrice, un clivage fondamental ? - Mécanismes de résolution des conflits : tribunaux institutionnels vs assemblées d’anciens
6.1. Tribunal, magistrats, procédures formelles dans la tradition occidentale
6.2. Assemblées coutumières, médiation et consensus dans le Xeer Ciise
6.3. Comparaison : centralisation et uniformité vs flexibilité et dialogue communautaire - Justice réparatrice vs justice punitive
7.1. De la tradition punitive à l’émergence de la justice restaurative en Occident
7.2. La dimension restaurative dans le Xeer Ciise : compensation, réconciliation
7.3. Comparaison : quand l’harmonie prime sur la punition - Tradition et innovation : entre héritage historique et adaptation aux nouvelles réalités
8.1. Le rôle de la tradition dans la philosophie du droit (Burke, conservatisme, réformes législatives)
8.2. Le Xeer Ciise face à la modernité (urbanisation, influences extérieures, nouvelles générations)
8.3. Comparaison : législation et réformes « d’en haut » vs adaptation coutumière par consensus - Le pluralisme juridique : coexistence et dialogue entre droit étatique et droit coutumier
9.1. Le concept de pluralisme juridique dans les théories contemporaines
9.2. L’exemple du Xeer Ciise en contexte étatique (Somalie, Djibouti, etc.)
9.3. Vers une complémentarité entre droit positif et normes coutumières ? - Questions contemporaines : droits de l’homme, égalité, genre, mondialisation
10.1. Les grands principes internationaux et la philosophie du droit
10.2. Le Xeer Ciise face aux défis de l’égalité et de la modernité
10.3. Tensions et adaptations : l’avenir du Xeer dans un monde globalisé - Conclusion générale
11.1. Synthèse des points de convergence et de divergence
11.2. Perspectives pour la philosophie du droit et les droits coutumiers
11.3. Le Xeer Ciise comme exemple d’un pluralisme juridique fécond
1. Introduction générale
1.1. Contexte et objectifs de la comparaison
La philosophie du droit, dans ses multiples variantes (jusnaturalisme, positivisme, réalisme juridique, etc.), se penche sur la question fondamentale : qu’est-ce que le droit et pourquoi est-il contraignant ? Dans l’ouvrage Les grandes questions de la philosophie du droit, dirigé par Sylviane Goyard-Fabre et René Sève (1986), on retrouve cette interrogation sous différents angles, à travers des textes sélectionnés de philosophes majeurs. L’ambition de cette anthologie est de rendre compte, de manière didactique et critique, des débats qui structurent la réflexion juridique occidentale depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.
Cependant, il existe dans le monde une diversité immense de systèmes juridiques qui ne se limitent pas à la sphère étatique ou à la tradition occidentale. Les droits dits « coutumiers », « informels » ou « communs » (common law au sens large, mais surtout dans ses variantes orales) méritent une attention particulière. Parmi eux, on recense de nombreux systèmes en Afrique subsaharienne, dont le Xeer somali. Le Xeer Ciise (souvent orthographié Xeer Issa) se réfère plus spécifiquement à la coutume pratiquée par le clan ou la communauté Ciise, présente dans certaines régions de la Somalie, de Djibouti et d’Éthiopie. Il constitue un exemple emblématique de droit communautaire basé sur l’oralité, la médiation et l’autorité collective des anciens.
En comparant la philosophie du droit (telle qu’elle est exposée dans l’ouvrage) et le Xeer Ciise, cette étude poursuit un double objectif :
- Exposer les concepts centraux (normativité, sources, finalité, mécanismes de résolution de conflits) tels qu’ils sont théorisés dans la tradition philosophique occidentale.
- Montrer comment un droit coutumier comme le Xeer Ciise « répond » à ces mêmes problématiques, en offrant des solutions distinctes, parfois plus flexibles, parfois moins centralisées, mais néanmoins efficaces dans leur contexte socioculturel.
Cette confrontation n’a pas pour but de sacraliser un modèle au détriment de l’autre, mais plutôt de mettre en lumière la richesse du pluralisme juridique et de souligner la pertinence de certaines pratiques coutumières pour repenser le droit, y compris dans des sociétés modernes.
1.2. Présentation de l’ouvrage Les grandes questions de la philosophie du droit
Les grandes questions de la philosophie du droit est un recueil d’extraits et de textes de philosophes, de juristes et de sociologues qui, au fil des siècles, ont contribué à élaborer les principales doctrines juridiques de l’Occident. On y trouve notamment :
- Des textes antiques (Aristote, Cicéron) rappelant les premiers fondements de la réflexion sur la justice et la loi naturelle.
- Des passages de penseurs médiévaux et de la Renaissance (Thomas d’Aquin, Grotius), qui introduisent l’idée d’un droit universel, « naturel », supérieur aux lois positives.
- Des contributions de philosophes modernes (Hobbes, Locke, Rousseau, Kant, Hegel, etc.) qui discutent du contrat social, du droit comme émanation de la raison, de la liberté et de l’égalité.
- Des écrits de juristes positivistes (Bentham, Austin, Kelsen) mettant l’accent sur le caractère formel et étatique de la règle de droit.
- Des réflexions de courants critiques (Marx, Foucault) ou néo-kantiens (Rawls, Dworkin) qui questionnent la légitimité et la dimension morale de la loi.
Le recueil se structure autour de quelques thématiques majeures : l’idée d’expérience juridique, les sources du droit, la question de la normativité, la finalité du droit, et la mise en pratique de la justice. C’est cette structuration que nous reprenons pour organiser notre propre analyse et y associer le regard d’un système coutumier comme le Xeer Ciise.
1.3. Bref aperçu du Xeer Ciise et de sa place dans l’univers coutumier somali
Le terme « xeer » (parfois translittéré en heer ou heir) désigne, en Somalie et dans les régions voisines, l’ensemble des règles coutumières qui régissent la vie des clans et des communautés locales. Chaque clan peut avoir son propre corpus de coutumes, donnant lieu à des variantes de xeer (xeer Hawiye, xeer Darod, xeer Ciise, etc.). Le Xeer Ciise est donc spécifiquement associé au clan Ciise (Issa), implanté historiquement dans les zones allant du sud de Djibouti jusqu’à certaines parties de l’est éthiopien et de la Somalie.
Ce système coutumier, transmis oralement, se caractérise par :
- Un accent sur la cohésion de la communauté et la responsabilité collective (le clan répond des actes de ses membres).
- Un mode de régulation des conflits basé sur la négociation, la médiation et la compensation.
- L’importance des assemblées d’anciens (guurti, parfois), chargées de trancher les différends et de garantir le respect de la coutume.
- Une interaction historique avec d’autres systèmes (loi islamique, droit colonial, et plus récemment, droit étatique), ce qui a produit un pluralisme complexe.
Dans ce qui suit, nous verrons comment chacune des questions abordées par la philosophie du droit (sources, normativité, finalités, etc.) trouve un écho dans la pratique du Xeer Ciise, et comment ce dernier offre un regard contrasté, voire complémentaire, sur la manière de concevoir et de vivre le droit.
2. L’expérience juridique : du formalisme étatique à la pratique communautaire
2.1. L’expérience juridique selon la philosophie du droit occidentale
Dans l’anthologie dirigée par Goyard-Fabre et Sève, la notion d’« expérience juridique » apparaît sous plusieurs angles. Elle peut être entendue comme :
- L’expérience du justiciable : comment un individu vit-il l’institution judiciaire ?
- L’expérience des juristes : comment les professionnels du droit (juges, avocats, procureurs) perçoivent-ils leur rôle et leur rapport à la loi ?
- Le vécu collectif du droit : comment la société dans son ensemble s’approprie ou rejette les normes juridiques, à travers la culture, la morale, l’éducation, etc.
Du point de vue de la philosophie du droit, l’expérience juridique est souvent associée à la manière dont les normes se concrétisent dans la réalité. À l’époque moderne, avec l’affirmation de l’État-nation, s’est imposé un formalisme législatif et judiciaire : la loi est édictée sous forme de textes écrits, publiés au Journal officiel ou son équivalent, et son application est confiée à un système de tribunaux hiérarchisés. L’expérience de la plupart des citoyens se réduit donc, sauf exception, à la simple connaissance (souvent médiocre) de la loi, et parfois au respect/infraction de celle-ci. Pour ceux qui entrent en contact direct avec la justice (victimes, prévenus, parties civiles), l’expérience peut être formaliste, voire déshumanisante.
Des auteurs comme Michel Foucault ont souligné que cette expérience est aussi celle de la discipline, de la biopolitique : l’État moderne non seulement punit, mais il « normalise » les comportements par des institutions (école, prison, hôpital) qui imposent un certain ordre. D’autres, comme Jürgen Habermas, insistent sur la nécessité d’une communicativité du droit, par laquelle les citoyens participent au débat public (via le parlement, les élections, la presse libre) et s’approprient les normes. Néanmoins, même dans cette vision plus dialogique, le droit demeure très lié à l’écrit, aux procédures formelles, à une organisation hiérarchique.
2.2. L’expérience juridique dans le Xeer Ciise
Le Xeer Ciise, quant à lui, représente une forme d’expérience juridique communautaire. Ici, l’absence de formalisation écrite (ou sa rareté) modifie profondément la relation qu’entretient la population avec les règles. Quelques caractéristiques essentielles :
- L’oralité comme vecteur d’apprentissage
Les normes sont apprises dans le cadre familial et clanique, au fil des discussions, des récits, des exemples concrets. Les jeunes membres du clan découvrent le Xeer à travers les situations de la vie courante : mariages, réconciliations, échanges de bétail, partage de pâturages, etc. À chaque événement, l’on rappelle les règles coutumières, ce qui consolide leur caractère vivant et incarné. - La proximité avec les instances de décision
Contrairement au système étatique où le juge peut être un fonctionnaire lointain et inconnu, dans le Xeer Ciise, la justice est rendue par les anciens et les représentants de la communauté, souvent familiers, respectés parce qu’ils ont une réputation d’honnêteté et d’expérience. Cela crée un sentiment de confiance et de proximité. De plus, les assemblées se tiennent dans des lieux accessibles (par exemple, en plein air, sous un arbre, ou dans un espace commun) et chacun peut observer le déroulement des débats. - La participation active
Dans un litige, non seulement les parties en conflit s’expriment, mais il est possible pour les membres de la collectivité d’intervenir ou de témoigner, surtout si le différend touche des questions d’intérêt général (généralement, dans les conflits fonciers, pastoraux ou liés à la distribution de ressources). L’expérience juridique est donc partagée, collective. - Le temps et le rituel
Il arrive que les discussions s’étalent sur plusieurs jours, voire semaines, pour permettre aux esprits de s’apaiser et aux différents arguments d’être entendus. De plus, certaines réconciliations se scellent par des rituels (repas communs, sacrifices d’animaux, bénédictions mutuelles) qui marquent symboliquement la fin du conflit. L’expérience juridique s’inscrit alors dans un cadre rituel et festif, loin du formalisme solennel mais souvent froid des tribunaux.
En somme, dans le Xeer Ciise, l’expérience juridique est ancrée dans la vie quotidienne et directement accessible. Elle ne se présente pas comme une institution éloignée, mais plutôt comme un prolongement naturel de la vie en collectivité, où chacun contribue à produire la norme par son adhésion et son comportement.
2.3. Comparaison : entre distance institutionnelle et proximité communautaire
Il serait tentant de conclure de façon simpliste que la philosophie du droit occidentale traite d’une expérience juridique formelle et distante, tandis que le Xeer Ciise renvoie à une expérience intime et collective. Bien entendu, la réalité est plus nuancée :
- Dans certains pays occidentaux, on observe des mouvements de justice participative ou de justice de proximité (médiation, conciliation, justice restaurative) qui cherchent à restaurer un lien direct entre les justiciables et les instances de décision.
- À l’inverse, dans des régions régies par des coutumes telles que le Xeer Ciise, l’influence de la modernité, de l’urbanisation et de l’économie monétaire peut introduire des dynamiques qui éloignent progressivement les individus de la coutume et les rapprochent d’institutions plus centralisées (tribunaux d’État, police, etc.).
Cependant, il reste vrai que la philosophie juridique a longtemps privilégié la réflexion sur des systèmes étatiques, écrits, institutionnalisés, considérant parfois les coutumes orales comme « primitives » ou marginales. Le Xeer Ciise montre qu’une autre forme d’expérience juridique est possible, centrée sur la communauté et l’oralité, sans être pour autant dépourvue de complexité ou d’efficacité.
3. Les sources du droit : hiérarchie, positivisme et oralité
3.1. Les sources du droit dans la tradition philosophique (positivisme, jusnaturalisme, réalisme)
Un des points d’achoppement majeurs de la philosophie du droit concerne la question : D’où vient le droit ? Qui est légitime pour l’édicter ? Sur quoi repose sa validité ?
- Le positivisme juridique
- Représenté par des auteurs comme John Austin, Hans Kelsen, H.L.A. Hart, il postule que la source ultime du droit est la volonté humaine exprimée par l’autorité souveraine (l’État ou un pouvoir législatif légitime). La validité d’une norme dépend de sa conformité à des règles de reconnaissance (chez Hart) ou à une norme fondamentale (chez Kelsen).
- Dans cette perspective, la coutume peut être reconnue comme source de droit (par exemple, en common law) si elle est validée, incorporée ou tolérée par le système légal étatique. Mais elle n’a de valeur que si l’État la ratifie ou au moins ne la conteste pas.
- Le iusnaturalisme (droit naturel)
- Platon, Aristote, Thomas d’Aquin, Grotius, Locke… : tous se réfèrent, à des degrés divers, à l’idée qu’il existe des principes supérieurs (d’ordre divin, rationnel ou moral) qui forment le fondement du droit. Une loi positive en contradiction flagrante avec la raison naturelle ou la loi divine serait injuste et, d’un certain point de vue, invalide.
- Pour un jusnaturaliste, les « sources » du droit incluent non seulement la volonté humaine (législateur), mais aussi un ordre éthique universel qui légitime (ou non) les lois humaines.
- Le réalisme et le sociologisme
- Des auteurs comme Karl Marx, Rudolph von Ihering ou les réalistes américains (Holmes Jr., Frank) se focalisent sur le contexte socio-économique et les rapports de force qui produisent effectivement le droit. Ce n’est pas tant la loi écrite qui importe, mais la manière dont les juges et les institutions la mettent en œuvre (ou pas).
- Dans une perspective plus sociologique (Durkheim, Weber), le droit reflète les valeurs dominantes et les intérêts de la société. Les sources du droit résident alors dans la pratique collective et la légitimation qu’en fait la communauté.
Malgré ces variations, la tradition occidentale a fortement valorisé l’écrit comme instrument de stabilité, de prévisibilité et de contrôle (principe de la publication des lois, etc.). La coutume y est parfois reconnue (dans le droit civil, la coutume peut avoir une valeur secondaire ; dans la common law, la jurisprudence est cruciale), mais demeure souvent subordonnée à l’ordre législatif étatique.
3.2. Les sources du droit dans le Xeer Ciise (coutume, consensus, ancienneté)
Le Xeer Ciise se situe à l’opposé des systèmes reposant sur un État fort et une législation codifiée. Ses sources principales sont :
- La coutume ancestrale
Le concept même de xeer se traduit souvent par « ce qui a toujours été fait », ou « ce que les ancêtres nous ont légué ». C’est la justification première : « Nos pères et nos grands-pères ont jugé ainsi, donc c’est ce que nous devons suivre. » Cette ancienneté confère une aura de légitimité à la règle. - Le consensus communautaire
Bien que la coutume soit ancienne, elle n’est pas figée. Lorsque survient une situation nouvelle, les anciens et les chefs de clans se réunissent pour discuter et décider comment étendre ou adapter la règle. Si la communauté (ou ses représentants légitimes) accepte cette évolution, elle devient partie intégrante du Xeer. Ce processus implique souvent des délibérations orales, l’écoute des différents clans concernés, et la recherche d’un accord majoritaire ou unanime. - L’autorité des anciens
Dans la tradition Ciise, les anciens sont les garants de la mémoire collective. Leurs décisions sont respectées car ils représentent à la fois la sagesse, l’expérience, et portent l’honneur du clan. Ils n’ont pas un pouvoir absolu (car ils doivent tenir compte de l’opinion générale), mais leur rôle est central pour interpréter la coutume. - Le rôle éventuel de l’islam
Selon les régions et les sensibilités, la religion musulmane peut s’entremêler avec la coutume. Certains principes islamiques (charia) peuvent influencer l’interprétation du xeer, notamment en matière familiale ou pénale. Toutefois, le Xeer Ciise ne se réduit pas à la charia : il forme un système distinct, antérieur ou parallèle, parfois en concurrence avec la loi islamique.
3.3. Comparaison : l’écrit comme fondement de la sécurité juridique vs l’oralité comme ciment de la cohésion
- Dans la philosophie du droit (surtout positiviste), l’idée d’une hiérarchie des normes écrites est fondamentale pour assurer la prévisibilité et la sécurité juridique. Un justiciable peut se référer à un code (p. ex. Code civil, Code pénal) pour savoir exactement quels sont ses droits et obligations.
- Dans le Xeer Ciise, la légitimité vient de la tradition et du consensus. La sécurité juridique y est assurée par la solidité des liens sociaux, par la réputation de ceux qui appliquent la coutume, et par la clarté des principes oraux, transmis et rappelés constamment. L’absence de codification n’empêche pas qu’il existe une mémoire partagée ; en revanche, cela rend parfois plus délicate la gestion des litiges avec des groupes étrangers, ou avec des situations totalement nouvelles (par exemple, l’usage d’internet, des nouvelles frontières, etc.).
Au final, la comparaison montre que le Xeer Ciise incarne un système coutumier où la source du droit est essentiellement l’oralité ancestrale, tandis que la philosophie du droit occidentale s’est en grande partie focalisée sur des sources écrites validées par l’État. Pourtant, des rapprochements sont possibles : le Xeer repose aussi sur une forme de « reconnaissance communautaire », analogue à la « règle de reconnaissance » (Hart), même si le cadre n’est pas étatique mais clanique.
4. La normativité juridique : coercition, autorité étatique et pression sociale
4.1. Conceptions de la normativité dans la philosophie du droit (Kelsen, Hart, etc.)
La normativité juridique renvoie à la question : pourquoi le droit oblige-t-il ? Qu’est-ce qui fait qu’une norme juridique n’est pas simplement un conseil ou une suggestion, mais un commandement contraignant ?
- Hans Kelsen, dans sa Théorie pure du droit, propose l’idée d’une « norme fondamentale » (Grundnorm) : on obéit au droit parce qu’on postule qu’il faut obéir à la Constitution ou à l’ordre juridique en vigueur. Pour lui, la question de la justification ultime (morale, divine, etc.) ne relève pas du droit, mais de la méta-juridiction (philosophie, éthique). Le droit oblige en vertu de sa structure hiérarchique, acceptée dans la société.
- H.L.A. Hart, dans Le Concept de droit, distingue les règles primaires (qui imposent des obligations) et les règles secondaires (qui organisent la création et la reconnaissance des règles primaires). La règle de reconnaissance est la clé de voûte : une règle est « juridique » si elle répond aux critères de validité définis par la règle de reconnaissance. La normativité découle alors de l’acceptation du système par les fonctionnaires et les citoyens.
D’autres auteurs, notamment John Rawls dans Théorie de la justice, insistent sur le fait que la normativité du droit est aussi tributaire du consentement et de la justice perçue par les citoyens. Si le droit est réputé juste, les individus sont plus enclins à l’accepter et à s’y conformer. Au contraire, un droit jugé profondément inéquitable peut se heurter à la désobéissance civile.
4.2. La normativité coutumière dans le Xeer Ciise (solidarité clanique, rôle des anciens)
Dans un système comme le Xeer Ciise, l’État n’est pas la source directe de l’autorité. Alors, qu’est-ce qui rend les règles obligatoires ?
- La pression sociale et la solidarité de clan
Dans les communautés somalies (dont les Ciise), l’appartenance à un clan est cruciale pour la protection, les ressources, le soutien mutuel. Enfreindre la coutume, c’est risquer de s’isoler, de se mettre à dos non seulement l’autorité des anciens, mais aussi les membres de son propre clan. Or, l’isolement est extrêmement pénalisant, notamment dans des environnements difficiles où la survie dépend de la coopération. - L’honneur et la honte
Les sociétés pastorales ou semi-pastorales valorisent l’honneur (sharaf) du clan et de l’individu. Celui qui transgresse le Xeer peut être « banni » symboliquement (perdre son honneur) ou se voir refuser certaines formes de solidarité. Cette sanction morale agit comme un puissant levier de conformité. - La responsabilité collective
Le Xeer prévoit souvent que si un individu commet un acte répréhensible (vol, homicide, etc.), son groupe de parenté (mag ou diya group dans certaines régions somalies peut être tenu pour responsable de la compensation due. Cela encourage les proches à surveiller et à conseiller l’individu pour éviter les infractions, créant un contrôle social fort. - Le respect des anciens
Comme évoqué plus haut, les anciens sont investis d’une autorité morale, fruit de leur expérience et du consensus communautaire. Contestés, ils peuvent perdre leur crédibilité, mais tant que la communauté leur fait confiance, leurs décisions sont respectées.
Ainsi, la normativité dans le Xeer Ciise repose moins sur la coercition physique (police, prison) que sur une coercition sociale et morale. Cela n’empêche pas l’usage de la force dans certains conflits, mais en règle générale, c’est la perspective de la perte de l’honneur, de la rupture avec la communauté, ou de la sanction collective qui incite à la conformité.
4.3. Comparaison : l’État et la force légale contre la communauté et la honte sociale
- Dans un système étatique fondé sur la philosophie du droit positiviste, la normativité juridique se traduit par une capacité de sanction légale, soutenue par des institutions (tribunaux, police). Le droit oblige parce que l’État peut punir les contrevenants et que la plupart des citoyens reconnaissent la légitimité de cette sanction.
- Dans le Xeer Ciise, la normativité découle principalement de l’adhésion collective et de la peur de la désapprobation sociale. On se conforme à la coutume parce qu’on a besoin du clan pour survivre, qu’on craint de perdre la face, et que l’on respecte l’autorité coutumière reconnue.
Ces deux modes de normativité peuvent coexister : même dans un État moderne, la pression du regard social et la quête de respect peuvent agir comme des facteurs de conformité. Inversement, dans le Xeer Ciise, il peut arriver que l’on recoure à la force (ou à la menace) pour faire respecter les décisions des anciens, en particulier lors de conflits armés interclaniques. Toutefois, la coercition étatique (avec ses appareils institutionnels) et la coercition communautaire (avec ses ressorts sociaux et moraux) restent deux systèmes distincts, révélant la diversité des formes de pouvoir et d’autorité.
5. Les finalités du droit : justice, ordre, harmonie
5.1. Finalités classiques selon l’ouvrage (justice formelle, droits individuels, ordre public)
Dans Les grandes questions de la philosophie du droit, plusieurs textes traitent explicitement de la finalité du droit, c’est-à-dire de ses objectifs profonds. Trois dimensions se dégagent fréquemment :
- La justice
- Au sens formel, la justice implique une application égale de la loi à tous les citoyens, sans discrimination (principe d’égalité devant la loi).
- Au sens substantiel, la justice peut viser l’équité, la protection des plus faibles, la distribution équitable des ressources (cf. Rawls), etc.
- L’ordre public
- Dans la tradition hobbesienne, le premier but du droit est de sortir de l’état de nature (guerre de tous contre tous) et d’établir la sécurité. Le Léviathan dispose alors du monopole de la violence légitime.
- Pour beaucoup de penseurs, sans ordre, il n’y a pas de société viable ; la loi assure donc la paix, même si elle doit employer la contrainte.
- La protection des droits individuels
- À la suite des Lumières et de la Révolution française, le droit s’est vu attribuer une mission : garantir les libertés fondamentales (expression, propriété, sûreté, etc.). Les constitutions modernes placent la protection des droits humains comme finalité essentielle.
Ces finalités se combinent différemment selon les courants (libéral, socialiste, etc.), mais il existe un certain consensus sur l’idée qu’un droit « juste » doit concilier la préservation de l’ordre social et la reconnaissance de droits individuels.
5.2. Les finalités du Xeer Ciise : prévention des conflits, réparation et maintien de l’harmonie
Le Xeer Ciise, comme la plupart des systèmes coutumiers somaliens, met en avant d’autres priorités :
- La prévention et la résolution pacifique des conflits
L’environnement, souvent aride, et la nécessité de gérer des ressources pastorales limitées, imposent une coopération entre les différents segments de clan. Les conflits pour l’eau ou les terres de pâture sont fréquents, mais s’ils dégénèrent, ils peuvent conduire à des vendettas ou des guerres claniques. Le Xeer vise donc avant tout à désamorcer ces tensions. - La réparation du tort subi
Lorsqu’un préjudice est causé (vol, homicide, blessure), la priorité est de réparer en accordant une compensation (en bétail, argent, etc.) à la famille de la victime. Cette compensation (appelée diya, ou mag dans d’autres groupes somalis) vise à apaiser la rancune, à éviter la vengeance. Le droit coutumier est ainsi rétablisseur de l’équilibre social. - Le maintien de l’harmonie sociale
L’objectif n’est pas seulement de punir l’auteur d’une faute, mais de préserver la cohésion entre les individus et les familles. Cela passe par des rituels de réconciliation, des festins, des cérémonies. L’idée est qu’après le conflit, tout le monde doit pouvoir continuer à vivre ensemble. - La protection de l’honneur et de la réputation du clan
Le Xeer valorise fortement l’honneur familial. Le règlement rapide et pacifique d’un conflit évite de ternir la réputation du clan concerné. De plus, la solidarité interne au clan est renforcée : chacun sait qu’il peut compter sur les siens en cas de litige.
5.3. Comparaison : justice rétributive ou réparatrice, un clivage fondamental ?
- Dans la philosophie du droit occidentale contemporaine, on insiste beaucoup sur la justice rétributive (celui qui enfreint la loi doit être puni) et la justice distributive (répartir équitablement les ressources). La réparation est aussi discutée (justice restaurative), mais elle est souvent considérée comme un dispositif complémentaire.
- Dans le Xeer Ciise, la dimension réparatrice est centrale. Le droit n’a pas pour but principal de punir, mais plutôt de maintenir la paix et de compenser les pertes. Le lien social l’emporte sur l’idée de justice abstraite ou universelle.
Cette divergence illustre deux conceptions différentes de l’individu :
- Dans les systèmes étatiques modernes, l’individu est un sujet de droits, autonome, et la faute est considérée comme personnelle.
- Dans le Xeer, l’individu est avant tout membre d’un clan ; sa faute rejaillit sur tout le groupe. Il s’agit de rétablir l’équilibre entre les groupes, pas seulement de sanctionner une personne.
Il n’est pas impossible de concilier ces logiques. De plus en plus de systèmes étatiques explorent la justice restaurative (par exemple, en droit pénal mineur), rejoignant ainsi certaines intuitions de la coutume. Néanmoins, au fondement, les priorités restent souvent différentes : l’État protège l’ordre public et les droits individuels, tandis que le Xeer protège l’harmonie communautaire et les équilibres relationnels.
6. Mécanismes de résolution des conflits : tribunaux institutionnels vs assemblées d’anciens
6.1. Tribunal, magistrats, procédures formelles dans la tradition occidentale
Le système judiciaire occidental, particulièrement influencé par le droit romano-germanique et la codification napoléonienne (en Europe continentale), mais aussi par la common law (dans les pays anglo-saxons), repose sur :
- Des tribunaux hiérarchisés
- En première instance, on juge les affaires civiles et pénales.
- En appel, on vérifie la conformité des jugements.
- Au sommet, une Cour suprême ou Cour de cassation vérifie la bonne application de la loi.
- La professionnalisation des acteurs
- Les juges, avocats, procureurs ont une formation juridique spécialisée.
- La procédure est réglée par des codes (Code de procédure civile, pénale) précisant les étapes à suivre, les délais, les droits de la défense, etc.
- Le principe du contradictoire
- Chaque partie (demandeur/défendeur, ou ministère public/accusé) expose ses arguments, présente ses preuves.
- Le juge tranche, éventuellement devant un jury (dans les affaires criminelles, dans certains pays).
- L’écrit comme support central
- Les actes de procédure, jugements, décisions sont consignés par écrit, ce qui garantit la publicité (au moins partielle) et la possibilité de recours.
Ce modèle institutionnel vise la sécurité juridique, l’impartialité (les juges sont ou devraient être indépendants), et la prévisibilité des décisions (jurisprudence). Toutefois, il peut être lent, coûteux, et éloigné des citoyens ordinaires.
6.2. Assemblées coutumières, médiation et consensus dans le Xeer Ciise
Dans le Xeer Ciise, la notion même de « tribunal » n’existe pas au sens occidental. Le règlement des différends se fait par :
- La convocation d’une assemblée d’anciens
- Lorsqu’un litige important éclate (par exemple un meurtre, un conflit foncier), les familles concernées sollicitent ou sont convoquées par les anciens reconnus.
- L’assemblée se réunit dans un lieu public, accessible à tous, et procède à des discussions ouvertes.
- La recherche du consensus
- Contrairement au vote majoritaire, la coutume valorise la décision unanime ou quasi unanime, afin d’éviter qu’une minorité s’estime lésée.
- Les débats peuvent durer longtemps, s’interrompre, reprendre, jusqu’à ce qu’émerge un compromis acceptable pour tous.
- La médiation plutôt que l’arbitrage
- Les anciens ne se comportent pas toujours comme des « juges » imposant un verdict ; ils cherchent souvent à concilier les parties, à les amener à une solution mutuellement satisfaisante.
- Les facteurs émotionnels, sociaux, et la crainte de représailles sont pris en compte. On négocie des compensations, des excuses, un partage des responsabilités.
- La publicité et la participation communautaire
- Quiconque se sent concerné peut assister, intervenir, témoigner. Les règles de politesse et de respect des anciens sont cruciales, mais la porte n’est pas fermée.
- Ainsi, le règlement d’un conflit devient une affaire qui intéresse l’ensemble du groupe, renforçant la cohésion et la solidarité.
6.3. Comparaison : centralisation et uniformité vs flexibilité et dialogue communautaire
- Le système étatique occidental mise sur la centralisation : une même loi s’applique à tous, un même tribunal rend justice selon les mêmes procédures. Cela assure l’uniformité et l’universalité du droit. Mais il peut y avoir un déficit de proximité et une lourdeur administrative.
- Le Xeer Ciise repose sur la décentralisation : chaque communauté, chaque segment de clan, peut organiser sa propre assemblée. La flexibilité est grande, les solutions sont sur-mesure, mais le risque est d’avoir des solutions inégales ou peu prévisibles hors de la sphère communautaire.
Cette opposition reflète deux philosophies : la recherche d’une règle générale pour tous (principe républicain ou universaliste) vs la valorisation de la solution adaptée à chaque contexte (principe communautaire). Dans un monde de plus en plus interconnecté, la question se pose : comment articuler ces deux approches pour gérer des litiges impliquant des acteurs d’horizons différents ?
7. Justice réparatrice vs justice punitive
7.1. De la tradition punitive à l’émergence de la justice restaurative en Occident
Historiquement, le droit pénal en Occident s’est structuré autour de la punition et de la dissuasion. Les philosophes des Lumières (Beccaria, Bentham) ont cherché à humaniser les peines, à rendre la sanction proportionnée au délit, mais l’idée de punir pour maintenir l’ordre est restée centrale. Le XIXᵉ et le XXᵉ siècle ont perpétué cette logique rétributive : le délinquant « paie » sa faute, soit par une amende, soit par une peine d’emprisonnement.
Depuis les années 1970-1980, on voit émerger le concept de justice restaurative ou réparatrice. Des initiatives (notamment au Canada, en Nouvelle-Zélande) tentent de rapprocher la victime et l’auteur pour réparer les dommages, aussi bien matériels que psychologiques. Les cercles de sentence (en milieu autochtone), les conférences de justice familiale, et la médiation pénale sont des pratiques qui cherchent à réinscrire la justice dans un cadre communautaire, reconnaissant les besoins de la victime, la responsabilisation de l’auteur, et la nécessité de restaurer la paix sociale.
7.2. La dimension restaurative dans le Xeer Ciise : compensation, réconciliation
Le Xeer Ciise intègre, de longue date, cette dimension réparatrice :
- La compensation (“diya” ou “maag”)
- En cas de meurtre ou de blessure grave, la famille de la victime reçoit une compensation en têtes de bétail (ou équivalent monétaire). Le montant dépend de la gravité de l’infraction, du statut des protagonistes, etc.
- Si la compensation est acceptée, la victime (ou sa famille) s’engage à ne pas pratiquer la vendetta. On restaure ainsi l’équilibre.
- La réconciliation rituelle
- Souvent, le règlement du conflit s’accompagne d’un rituel de pardon, de partage de nourriture, ou de bénédictions réciproques.
- Le but est de faire cesser toute animosité, de réintégrer l’auteur de l’infraction dans la communauté (s’il en a été temporairement exclu).
- La dimension collective
- La réparation n’est pas seulement entre l’auteur et la victime : l’ensemble du clan peut contribuer à la compensation. Inversement, toute la communauté profite du rétablissement de la paix.
- Les anciens veillent à ce que personne ne se sente lésé, car un sentiment d’injustice persistant pourrait déclencher de nouveaux conflits.
7.3. Comparaison : quand l’harmonie prime sur la punition
- Dans la justice punitive, l’accent est mis sur la responsabilité individuelle et la notion que l’auteur doit « payer » pour sa faute, en souffrant d’une peine ou d’une privation. La victime est partiellement oubliée (sauf pour l’indemnisation civile, qui reste souvent secondaire dans le processus pénal).
- Dans la justice réparatrice, on met en avant la nécessité de réparer le dommage, de reconstruire des liens. Le Xeer Ciise est un exemple ancien de ce modèle, où la peine n’a de sens que dans la mesure où elle apaise la victime et rétablit la cohésion communautaire.
Aujourd’hui, les systèmes étatiques commencent à intégrer la médiation pénale et d’autres dispositifs inspirés de la justice réparatrice. Néanmoins, la mentalité rétributive reste dominante dans la plupart des législations nationales, qui prévoient la prison comme sanction standard pour de nombreux délits. L’étude du Xeer Ciise montre que d’autres formes de sanction sont possibles, pour peu que la cohésion communautaire fasse office de garant.
8. Tradition et innovation : entre héritage historique et adaptation aux nouvelles réalités
8.1. Le rôle de la tradition dans la philosophie du droit (Burke, conservatisme, réformes législatives)
Dans l’histoire de la philosophie politique et juridique occidentale, on trouve des penseurs qui ont exalté la tradition comme la « sagesse des siècles » (Edmund Burke, Joseph de Maistre) et d’autres qui, au contraire, ont promu la raison critique et la réforme (Descartes, les Lumières, etc.). Deux grands courants se distinguent :
- Le conservatisme
- Il insiste sur la valeur de la coutume, la pérennité des institutions, le respect de la tradition comme garantie contre le chaos et la révolution.
- Burke soutenait, par exemple, que l’histoire et l’expérience accumulées sont plus fiables que les utopies rationnelles imposées brutalement.
- Le réformisme/libéralisme
- Les modernisateurs estiment qu’il faut sans cesse revoir les lois pour les adapter aux évolutions sociales, technologiques, économiques.
- La législation devient un instrument de réforme sociale (ex. les lois sur le divorce, l’avortement, le droit du travail…), reflétant les changements de mentalités et de priorités.
Entre ces deux pôles, la plupart des systèmes juridiques cherchent un équilibre : préserver une certaine continuité (pour la stabilité) tout en introduisant des innovations nécessaires.
8.2. Le Xeer Ciise face à la modernité (urbanisation, influences extérieures, nouvelles générations)
Le Xeer Ciise est, par nature, un droit traditionnel fortement ancré dans les pratiques pastorales et l’oralité. Cependant, il n’est pas immuable. Plusieurs facteurs incitent à l’adaptation :
- L’urbanisation
- Une partie des Ciise et d’autres clans somalis migrent vers les villes (Djibouti-ville, Dire Dawa, Addis-Abeba ou encore à l’étranger). Les solidarités claniques subsistent, mais la vie urbaine s’organise différemment. L’accès aux tribunaux officiels, au travail salarié, aux écoles, modifie la perception du Xeer.
- Le règlement des conflits urbains requiert parfois une connaissance de codes législatifs étatiques, ou l’intervention de la police. Le Xeer n’a plus l’exclusivité, surtout dans des espaces multi-ethniques.
- L’influence de l’État moderne et de la loi islamique
- Dans certains contextes, l’État cherche à imposer son monopole judiciaire. Les nouveaux codes civils ou pénaux peuvent entrer en concurrence avec le Xeer.
- Parallèlement, l’islam, à travers la charia, a aussi son mode d’organisation juridique. Certains savants religieux critiquent la dimension « pré-islamique » du Xeer et cherchent à introduire des règles islamiques plus formelles.
- Les nouvelles générations
- De jeunes membres du clan, éduqués en ville ou à l’étranger, peuvent remettre en question des aspects du Xeer qu’ils jugent archaïques (rôle restreint des femmes dans les assemblées, utilisation de la compensation en bétail au lieu de l’argent, etc.).
- Ils peuvent aussi considérer la loi étatique comme plus universelle, plus adaptée au monde moderne, tout en respectant le Xeer pour certains aspects traditionnels.
- La mondialisation
- L’accès à internet, aux réseaux sociaux, à l’information internationale expose les communautés Ciise à de nouvelles idées (droits de l’homme, démocratie, etc.). Cela peut amener des revendications d’égalité, notamment pour les femmes et les minorités, difficiles à concilier avec certains usages coutumiers.
Malgré ces pressions, le Xeer Ciise s’adapte souvent en incorporant progressivement des normes plus modernes ou en reconnaissant la compétence de l’État pour certains types de litiges (commerciaux, par exemple). Il reste un mécanisme clé pour la gestion des conflits fonciers ou familiaux dans certaines zones rurales, là où l’État est peu présent.
8.3. Comparaison : législation et réformes « d’en haut » vs adaptation coutumière par consensus
- Dans la philosophie du droit moderne, l’innovation juridique passe principalement par la législation (lois votées au Parlement) ou par la jurisprudence (arrêts de principe). Il s’agit d’un processus centralisé et formalisé, même si la société civile peut faire pression via le débat public.
- Dans le Xeer Ciise, l’innovation se fait par la discussion coutumière et le consensus local. C’est un processus plus lent, diffus, parfois difficile à retracer (pas de compte-rendu écrit), mais qui peut être plus inclusif pour les membres directement concernés, du moins dans la mesure où les anciennes hiérarchies sociales (sexe, âge, rang) ne limitent pas la parole de certains groupes.
Cette différence illustre la variété des modes de gouvernance : centralisé et bureaucratique vs décentralisé et participatif. Ni l’un ni l’autre ne garantit automatiquement une meilleure justice ou adaptation aux changements, mais chacun présente des avantages et des inconvénients, selon le contexte sociopolitique.
9. Le pluralisme juridique : coexistence et dialogue entre droit étatique et droit coutumier
9.1. Le concept de pluralisme juridique dans les théories contemporaines
Le pluralisme juridique désigne la situation où plusieurs systèmes normatifs coexistent au sein d’un même espace sociopolitique. Il peut s’agir de :
- Pluralisme historique : dans de nombreux pays africains ou asiatiques, la colonisation a superposé un droit « importé » (droit romano-germanique, common law) aux droits coutumiers et/ou religieux déjà en place.
- Pluralisme organisé : certains États reconnaissent officiellement les coutumes locales pour certaines matières (par exemple, droit de la famille ou règlement des conflits mineurs), tandis que d’autres domaines relèvent exclusivement de la loi étatique.
- Pluralisme de fait : l’État peut ne pas reconnaître officiellement les normes coutumières, mais celles-ci continuent de s’appliquer dans la pratique, surtout quand l’autorité étatique est faible ou absente localement.
Des juristes et anthropologues (Sally Falk Moore, John Griffiths, et d’autres) se sont penchés sur ce pluralisme pour montrer que le droit n’est pas monolithique. Les individus peuvent « naviguer » entre plusieurs systèmes normatifs selon leurs intérêts et contextes.
9.2. L’exemple du Xeer Ciise en contexte étatique (Somalie, Djibouti, etc.)
- En Somalie, l’effondrement de l’État central après 1991 a renforcé le rôle du Xeer (et de la charia) dans de nombreuses régions. Là où les tribunaux étatiques ne fonctionnaient plus, le Xeer servait de fondement à l’ordre local. Toutefois, avec la reconstruction progressive des institutions, se pose la question de la place du Xeer dans la future architecture légale.
- À Djibouti, le droit étatique d’inspiration française (Code civil, Code pénal) coexiste avec des pratiques coutumières chez les communautés Afar et Issa. Officiellement, c’est le droit positif qui prime, mais dans les faits, beaucoup de différends sont réglés selon les coutumes locales, surtout en zone rurale.
- En Éthiopie, la Constitution fédérale reconnaît dans une certaine mesure les spécificités culturelles des nombreuses ethnies. Certaines régions ont une large autonomie, ce qui peut laisser une place au Xeer dans les affaires internes au clan Ciise, bien que l’État cherche à harmoniser les lois.
Ainsi, le Xeer Ciise est un cas typique de pluralisme juridique de fait ou partiellement reconnu. Les gens peuvent porter leurs litiges devant les instances coutumières ou devant les tribunaux étatiques, selon ce qui leur paraît plus avantageux, rapide, ou légitime.
9.3. Vers une complémentarité entre droit positif et normes coutumières ?
Dans un monde idéal, le pluralisme juridique ne serait pas synonyme de chaos, mais de complémentarité. Par exemple :
- Le Xeer Ciise pourrait gérer les litiges fonciers, familiaux, ou de voisinage au niveau local, avec sa rapidité et sa connaissance fine des contextes.
- Les tribunaux étatiques interviendraient pour les affaires plus graves (crimes, etc.), pour les contentieux entre personnes de communautés différentes, ou pour garantir le respect des droits fondamentaux quand la coutume risque de léser certains individus (par exemple, les femmes dans les successions).
Cependant, cette complémentarité exige une volonté politique et une reconnaissance mutuelle. Les autorités de l’État doivent accepter que le Xeer ait un rôle légitime. De leur côté, les responsables coutumiers doivent éventuellement réformer certaines pratiques contraires aux droits humains ou discriminatoires. Il s’agit d’un dialogue complexe, soumis à des rapports de force variables.
10. Questions contemporaines : droits de l’homme, égalité, genre, mondialisation
10.1. Les grands principes internationaux et la philosophie du droit
La seconde moitié du XXᵉ siècle a vu l’essor d’un droit international des droits de l’homme (Déclaration universelle de 1948, Pactes internationaux de 1966, conventions régionales). La philosophie du droit contemporain intègre largement cette dimension, en défendant souvent l’idée d’un noyau dur de droits fondamentaux (liberté, dignité, égalité) que tout système juridique doit respecter. Les débats portent sur :
- La relativité culturelle : certains affirment que les droits de l’homme sont occidentaux et ne s’appliquent pas uniformément dans toutes les cultures. D’autres estiment qu’ils ont une valeur universelle, au-dessus des traditions locales.
- Les conflits de normes : que faire si une coutume locale contredit un droit fondamental (par ex., l’excision, le mariage forcé, la privation de droits politiques pour les femmes) ?
En théorie, la philosophie du droit penche souvent vers un universalisme tempéré, cherchant à concilier le respect des cultures et la protection des libertés individuelles.
10.2. Le Xeer Ciise face aux défis de l’égalité et de la modernité
Le Xeer Ciise, comme beaucoup de droits coutumiers, suscite des interrogations :
- Le statut des femmes
- Dans les assemblées d’anciens, les femmes ont traditionnellement peu de place, voire aucune. Les décisions sont prises par les hommes du clan. Les femmes peuvent influencer en coulisses, mais pas toujours publiquement.
- En matière de mariage, de divorce, de succession, la coutume peut être moins favorable aux femmes que la loi étatique ou la charia réformée (selon l’interprétation). Cette situation est contestée par certaines militantes locales qui réclament plus d’égalité.
- La question de la vengeance interclanique
- Le système de compensation (Maag) peut éviter l’escalade des vendettas, mais il peut aussi perpétuer l’idée que la vie humaine se « paie » en bétail. Les défenseurs des droits de l’homme soulignent qu’une telle approche peut banaliser la gravité de certains crimes.
- Néanmoins, d’un autre point de vue, la culture de la compensation peut être considérée comme un moyen efficace de prévenir la violence généralisée.
- La mondialisation et les pressions extérieures
- Des ONG, des acteurs internationaux (Nations Unies, Unesco etc.) promeuvent une vision universaliste des droits humains. Ils peuvent encourager la transformation du Xeer pour qu’il intègre des garanties de non-discrimination.
- Certains membres de la communauté Ciise y voient une ingérence dans leur culture et réclament la préservation de la coutume. D’autres estiment que des réformes sont nécessaires pour s’adapter au monde moderne.
10.3. Tensions et adaptations : l’avenir du Xeer dans un monde globalisé
Les tensions sont inévitables. L’issue dépendra de facteurs multiples :
- Le rapport de force politique : si l’État est fort, il peut imposer son code légal ; si l’État est faible, la coutume domine.
- Les dynamiques internes : la jeune génération, plus scolarisée, plus urbaine, est souvent critique envers certains aspects du Xeer, mais peut souhaiter en préserver d’autres.
- L’évolution socio-économique : si la pastoralité recule au profit d’autres modes de vie, les règles foncières et les solidarités claniques s’affaiblissent, le Xeer perd de sa centralité.
- La reconnaissance internationale : dans certains cas, les droits coutumiers sont reconnus officiellement, à condition de respecter un « noyau dur » de droits humains (ex. interdiction des peines inhumaines). Cela pourrait être une voie de compromis pour le Xeer Ciise.
11. Conclusion générale
11.1. Synthèse des points de convergence et de divergence
Au terme de cette longue analyse (qui s’est efforcée de dépasser la simple juxtaposition), on peut dégager les éléments suivants :
- L’expérience juridique
- Philosophie du droit occidentale : plutôt institutionnelle, formelle, avec une certaine distance entre le justiciable et le juge.
- Xeer Ciise : communautaire, oral, participatif, reposant sur la proximité et la médiation.
- Les sources du droit
- Tradition occidentale : écriture, hiérarchie des normes, État souverain.
- Xeer Ciise : coutume orale, consensus des anciens, absence de codification formelle.
- La normativité
- Occident : fondée sur la coercition étatique, la menace de sanction légale, la légitimité institutionnelle.
- Xeer Ciise : fondée sur la pression sociale, la peur de la honte, l’honneur du clan, l’autorité morale des anciens.
- Les finalités
- Occident : justice formelle, ordre public, droits individuels.
- Xeer Ciise : harmonie communautaire, prévention des conflits, réparation (compensation).
- Les mécanismes de résolution des conflits
- Occident : tribunaux, magistrats, procédures codifiées, décisions impersonnelles.
- Xeer Ciise : assemblées d’anciens, négociation, consensus, rituel de réconciliation.
- Justice réparatrice vs punitive
- Occident : tradition rétributive dominante, évoluant progressivement vers des formes restauratives.
- Xeer Ciise : réparation, indemnisation, réintégration du fautif, avec un fort ancrage communautaire.
- Tradition vs innovation
- Occident : réformes législatives « d’en haut », évolution lente mais institutionnalisée.
- Xeer Ciise : adaptation coutumière par consensus, moins formelle, mais parfois freinée par les hiérarchies internes.
- Pluralisme juridique
- Occident : souvent une conception moniste (l’État détient le monopole), mais reconnaissant parfois les coutumes locales.
- Xeer Ciise : s’impose de fait dans les zones où l’État est absent ou peu légitime, conduisant à un pluralisme de fait (ou partiellement reconnu).
- Questions contemporaines
- Occident : universalité des droits de l’homme, législation sur l’égalité, etc.
- Xeer Ciise : défis de l’égalité des genres, pression pour moderniser certaines pratiques, coexistence avec les droits humains.
11.2. Perspectives pour la philosophie du droit et les droits coutumiers
La comparaison entre Les grandes questions de la philosophie du droit et le Xeer Ciise ouvre plusieurs perspectives :
- Remise en question du monopole étatique : les systèmes coutumiers prouvent qu’une régulation sociale efficace peut exister sans État fort, du moins dans certaines conditions (forte cohésion communautaire, ressources partagées).
- Reconnaissance de la diversité des modes de normativité : le droit n’est pas seulement la loi écrite ; il est aussi interaction sociale, culture, pouvoir symbolique.
- Redécouverte des approches réparatrices : le Xeer Ciise et d’autres traditions montrent qu’il est possible de donner la priorité à la réconciliation et à la réparation plutôt qu’à la punition. Cela résonne avec les mouvements de justice restaurative en Occident.
- Nécessité d’un cadre protecteur : toutefois, la philosophie du droit ne peut ignorer les risques de dérives coutumières (discriminations, violences légitimées par la tradition). Il convient donc de trouver un équilibre entre respect des identités locales et protection des droits fondamentaux.
11.3. Le Xeer Ciise comme exemple d’un pluralisme juridique fécond
Le Xeer Ciise n’est pas qu’une curiosité ethnique ou un vestige du passé. Il illustre l’idée qu’il existe des formes de régulation sociale adaptées à des contextes particuliers (vie pastorale, structures claniques) et capables de maintenir l’ordre sans recourir à l’État. Son accent sur la participation communautaire, la médiation, la réparation est susceptible d’inspirer ceux qui cherchent à humaniser ou à rapprocher la justice des populations.
Bien sûr, son adaptation à la modernité soulève des défis : l’égalité de genre, la compatibilité avec les droits humains, l’interaction avec un État central, etc. Mais on peut imaginer un pluralisme négocié où le Xeer Ciise conserverait sa compétence dans certains domaines (conflits fonciers locaux, médiation familiale) tout en laissant à la loi étatique (ou islamique, selon le contexte) d’autres champs. Cette hybridation est déjà à l’œuvre dans beaucoup de sociétés africaines ou asiatiques.
En définitive, confronter la philosophie du droit (centrée sur la théorie étatique, la hiérarchie des normes, la justice formelle) et le droit coutumier Xeer Ciise (fondé sur l’oralité, le consensus, l’harmonie communautaire) nous rappelle que le droit est pluralité. La notion de « loi » n’est pas universelle dans sa forme ; ce qui demeure universel, c’est la nécessité de règles pour organiser la vie en société, prévenir et trancher les conflits. Le Xeer Ciise nous enseigne ainsi qu’il existe une autre voie, où la force du lien social et de la tradition peut remplacer, dans une large mesure, la contrainte étatique. Cependant, pour relever les défis du XXIᵉ siècle, cette voie doit continuer à évoluer et à se confronter au principe d’égalité et de respect des droits fondamentaux, principes que la philosophie du droit moderne a érigés en objectifs universels.
