LETTRE OUVERTE AU MINISTRE DE L’ECONOMIE, DES FINANCES ET DE L’INDUSTRIE DE DJIBOUTI


1ère Journée Nationale de la Bonne Gouvernance des Entreprises et Établissements Publics.

Première partie: 

Transparence des finances publiques : une vertu bafouée à Djibouti, royaume de la communication creuse

Introduction : Transparence ou illusion républicaine ?

La transparence des finances publiques, ce grand principe de la bonne gouvernance, est aujourd’hui reconnue comme une condition sine qua non de la stabilité macroéconomique, de la croissance durable et de la confiance citoyenne. Le Fonds Monétaire International (FMI), dans ses manuels successifs (2001, 2007), a systématisé ce principe en un ensemble de règles, structuré autour de la clarté des responsabilités, des processus budgétaires ouverts, de l’accès public à l’information et de la garantie d’intégrité. Ces principes, pourtant simples dans leur formulation, s’effondrent lorsqu’ils se heurtent à l’arrogance d’un pouvoir obsédé par la communication et l’enfumage, tel qu’on l’observe tristement à Djibouti.

Alors que le gouvernement djiboutien a promulgué il y a plus de cinq ans une série de lois ambitieuses sur la bonne gouvernance et la transparence financière, la réalité observée sur le terrain révèle un abîme béant entre l’affichage législatif et la mise en œuvre. Pis encore, cette dissonance est maquillée par une surcommunication gouvernementale, où l’on multiplie les séminaires et ateliers sous des slogans ronflants mais creux, tels des pyromanes pompiers cherchant à éteindre les flammes qu’ils ont eux-mêmes allumées.

1. Transparence financière selon le FMI : principes universels

Le Manuel du FMI sur la transparence (2007) rappelle que la transparence des finances publiques repose sur quatre piliers :

  • Une définition claire des responsabilités : chaque acteur institutionnel, du pouvoir exécutif aux entreprises publiques, doit voir ses missions et limites bien définies.
  • Des processus budgétaires ouverts, fondés sur des données réalistes, prévisibles, publiées et soumises à débat public.
  • Un accès public à l’information, permettant aux citoyens, à la société civile et aux instances de contrôle de suivre les flux financiers et les décisions politiques.
  • La garantie d’intégrité, via des audits indépendants, des mécanismes de contrôle internes rigoureux, et des normes comptables de qualité.

Ces principes, loin d’être abstraits, sont articulés à des outils concrets : budgets citoyens, rapports trimestriels, audits publics, diffusion en ligne des données, etc. L’objectif n’est pas seulement de satisfaire des partenaires techniques ou financiers, mais surtout d’ancrer une culture de redevabilité démocratique.

2. L’inversion djiboutienne : de la transparence proclamée à l’opacité cultivée

À Djibouti, la théorie s’arrête à la page des lois promulguées. Depuis 2018, plusieurs textes ont été annoncés en grande pompe pour moderniser la gestion publique : loi sur la transparence budgétaire, code de conduite des agents publics, obligation de publication des rapports d’exécution, etc. Mais où sont les résultats ?

La mise en œuvre est restée lettre morte. Aucun site institutionnel n’affiche les documents budgétaires complets ; les comptes définitifs de l’État ne sont pas publiés ; les rapports d’audit ne sont ni systématiques ni rendus publics. Les séminaires se succèdent, les slogans pleuvent, les affiches décorent les hôtels climatisés où se tiennent ces mascarades. L’outil préféré du gouvernement ? Le « séminaire », instrument de camouflage budgétaire devenu un organe de propagande. Ce théâtre politique maquille l’impuissance administrative et entretient la fiction d’un État moderne, alors même que les recettes fiscales sont englouties dans des dépenses quasi-budgétaires incontrôlées.

3. Les séminaires : nouveau théâtre de l’absurde

Il est fascinant de constater comment, à Djibouti, l’échec de la mise en œuvre des principes du FMI donne lieu à une inflation d’événements de communication. Chaque mois apporte son lot de « journées de la transparence », de « forums de redevabilité », de « campagnes de sensibilisation à la bonne gouvernance budgétaire ». Mais ces opérations n’accouchent d’aucune réforme, ni même d’un début d’application sérieuse des lois.

Cette stratégie de diversion est comparable à un pompier pyromane : l’État met lui-même le feu en pratiquant l’opacité, la corruption et la mauvaise gestion, puis organise un colloque pour s’auto-congratuler d’avoir « pris conscience du problème ». Pendant ce temps, les citoyens attendent toujours la publication du budget citoyen, l’audit des entreprises publiques ou le rapport sur la dette publique.

4. Une dette qui enfle dans le brouillard

La transparence budgétaire ne saurait faire l’impasse sur la dette. Le FMI insiste sur la publication régulière, claire et accessible des niveaux d’endettement, de leur structure, de leurs échéances et des risques associés. À Djibouti, ces données sont jalousement gardées par quelques cercles proches du pouvoir, tandis que la population en subit les effets au quotidien : impôts indirects en hausse, services publics dégradés, dépendance croissante vis-à-vis des bailleurs étrangers.

Il est symptomatique que les rares informations disponibles proviennent d’institutions internationales, jamais des sources nationales. L’opacité est ici une arme politique, utilisée pour éviter les débats démocratiques et empêcher tout contrôle citoyen.

5. Les risques de l’opacité : leçons du FMI

Le second document du FMI (manuel 2001) est sans appel : le défaut de transparence aggrave les crises budgétaires, affaiblit les institutions et nourrit la défiance. Il met en garde contre :

  • La manipulation des données budgétaires, qui mène à des prévisions irréalistes et à des ajustements tardifs, souvent brutaux.
  • Les activités quasi-budgétaires cachées, qui déséquilibrent les finances publiques à long terme.
  • L’incapacité à évaluer les passifs contingents (garanties d’État, partenariats public-privé mal ficelés), qui exposent les États à des chocs budgétaires incontrôlés.

Autrement dit, ignorer les principes du FMI, c’est signer un chèque en blanc à la catastrophe. À Djibouti, cette logique est pleinement à l’œuvre : le recours abusif à des prêts opaques, notamment dans le secteur des infrastructures, sans débat ni étude d’impact, expose le pays à des crises de solvabilité majeures.

6. Communication ≠ Gouvernance

L’un des aspects les plus préoccupants de la situation djiboutienne est l’instrumentalisation de la communication politique comme substitut à la gouvernance. Le gouvernement multiplie les communiqués, les conférences de presse, les campagnes d’affichage. Tout est fait pour donner l’illusion d’un État actif, moderne, responsable.

Mais cette frénésie médiatique n’est qu’un rideau de fumée. Aucune réforme structurelle n’est suivie d’effet. Les lois sont votées mais non appliquées. Les rapports d’audit sont absents ou enterrés. Les statistiques sont soit indisponibles, soit invérifiables. Cette hypocrisie institutionnelle sape la confiance publique et affaiblit l’État de droit.

7. Vers une transparence réelle : pistes de rupture

Il est encore temps pour Djibouti de changer de trajectoire. Mais cela implique :

  • La publication immédiate et systématique du budget de l’État et de son exécution.
  • La mise en ligne des rapports d’audit, y compris ceux des entreprises publiques.
  • L’institutionnalisation d’un budget citoyen, compréhensible par tous.
  • L’indépendance effective des organes de contrôle, comme la Cour des comptes.
  • L’arrêt des séminaires coûteux sans lendemain, remplacés par des formations techniques de terrain.

En clair : moins de discours, plus d’actes. Moins de séminaires, plus de justice. Moins de communication, plus d’accountability.

Conclusion : À quand la fin de la mascarade ?

La transparence des finances publiques ne se décrète pas, elle se pratique. Ce n’est pas un slogan, c’est une discipline. Le FMI a posé les balises ; de nombreux pays s’en inspirent pour renforcer leurs institutions. À Djibouti, ces balises sont piétinées dans un théâtre permanent d’auto-promotion et de simulacre réformiste.

Mais l’heure n’est plus au maquillage. Le pays ne peut continuer à ignorer les avertissements du FMI, à étouffer la société civile et à mentir à sa population. La transparence est un impératif démocratique, pas un accessoire de communication. Et chaque jour passé dans l’opacité aggrave le coût de la vérité à venir.

Deuxième partie 

Incohérences économiques dans les constats d’échecs de la gouvernance du secteur public et la volonté du gouvernement djiboutien de régir le secteur privé, notamment en légiférant sur les horaires de travail

La gouvernance économique du gouvernement de Djibouti présente des contradictions notoires entre les dysfonctionnements institutionnels du secteur public et sa tentative d’encadrer étroitement le secteur privé. La régulation des horaires de travail, notamment évoquée dans le dernier compte rendu du Conseil des ministres ((https://diplomatie.gouv.dj/Articles/DetailArticles/169)), en est un exemple emblématique. Cette décision, bien qu’ayant pour but d’apporter une meilleure structuration et d’améliorer les conditions de travail, s’inscrit dans un contexte d’échec global de la gouvernance économique et ne répond pas aux véritables enjeux de développement. Au contraire, ces initiatives risquent d’accroître les tensions entre les secteurs public et privé tout en compliquant davantage la performance économique nationale.

1. Dysfonctionnements structurels et contextuels de la gouvernance du secteur public

Le secteur public à Djibouti constitue une composante essentielle de l’économie nationale. Néanmoins, il souffre de graves défaillances structurelles, qui nuisent non seulement à ses propres performances, mais également à celles du secteur privé, qui dépend d’une gouvernance stable et performante pour évoluer de manière compétitive.

1.1. Manque de transparence et inefficacité dans la gestion publique

La répartition et l’utilisation des fonds publics sont souvent marquées par un manque de transparence. Depuis plusieurs années, des allégations récurrentes concernant une mauvaise gestion des ressources publiques et un favoritisme dans l’octroi de contrats publics ont affaibli la confiance des investisseurs, tant locaux qu’étrangers. Ces pratiques soulignent une absence de responsabilisation et d’audit efficace dans les institutions publiques. Dans un tel contexte, les réformes économiques manquent souvent d’un cadre cohérent et d’une vision globale, ce qui limite leurs impacts.

En outre, les projets publics, bien qu’ambitieux et souvent largement financés par l’endettement international, ne produisent pas les résultats attendus. Par exemple, de nombreuses infrastructures construisent des capacités excédentaires (tels que certains ports ou installations ferroviaires) sans une planification minutieuse permettant de maximiser les bénéfices.

1.2. Une lente décentralisation dans la gestion administrative

Malgré les discours officiels soulignant l’importance de la décentralisation pour favoriser un développement plus équilibré, Djibouti reste fortement centralisé. Les régions périphériques, telles que Dikhil et Tadjourah, reçoivent une part minoritaire des investissements publics, tandis que la majorité des ressources reste concentrée à Djibouti-ville. Cette inégalité aggrave les disparités territoriales et limite l’intégration économique, ce qui nuit profondément à la création d’un marché interne fluide. Le secteur privé, particulièrement en dehors de la capitale, s’en trouve marginalisé et entravé dans son expansion.

1.3. Une absence de priorités cohérentes dans les politiques publiques

Le gouvernement djiboutien s’est engagé dans de nombreux programmes de développement accéléré, mais ces initiatives se heurtent à des incohérences stratégiques. Les budgets, bien qu’alloués à des projets d’ampleur nationale, tendent à privilégier des secteurs surreprésentés (notamment les infrastructures logistiques liées au port) au détriment d’autres secteurs essentiels, comme l’agriculture, la santé ou l’éducation. Cette allocation disproportionnée des ressources ne permet pas de diversifier l’économie et freine les gains globaux de productivité.

Les inefficacités internes du secteur public reflètent donc l’absence d’une vision réaliste à long terme, compromettant des secteurs indispensables pour le développement durable.

2. L’encadrement rigide du secteur privé : régulation asymétrique ou incohérente**

2.1. Légifération des horaires de travail : un paradoxe économique**

La décision du gouvernement djiboutien de réguler davantage les horaires de travail dans le secteur privé, telle qu’annoncée dans les réformes récentes, illustre une volonté de contrôle étatique renforcé. Si l’objectif affiché est d’améliorer les conditions socio-économiques des employés et de garantir une meilleure distribution du temps de travail et des droits des travailleurs, cette approche est marquée par des incongruités.

La première contradiction réside dans le fait que le secteur public, qui devrait incarner un modèle en termes de gouvernance et d’efficacité, est lui-même en situation de défaillance. Avant de vouloir imposer des mesures strictes au secteur privé, il est crucial de traiter les faiblesses internes du secteur public. L’absence de leadership exemplaire réduit l’efficacité des réglementations tout en risquant d’éroder la confiance entre l’État et les entreprises.

De plus, le cadre économique de Djibouti repose largement sur des industries nécessitant une flexibilité dans les horaires de travail (comme le transport maritime, la logistique, ou encore les services liés à la zone portuaire). Une régulation rigide pourrait perturber les processus économiques et affecter négativement la compétitivité de ces secteurs essentiels à l’économie nationale.

2.2. Charges supplémentaires pour les entreprises privées

En imposant des restrictions ou des standards plus contraignants, l’État génère des charges supplémentaires pour les entreprises privées. Ces dernières, déjà confrontées à un environnement des affaires marqué par des défis comme le coût élevé de l’électricité et l’instabilité des politiques fiscales, risquent de voir leur compétitivité encore amoindrie. Nombre d’entreprises locales pourraient être contraintes de reporter des investissements ou d’ajuster leur main-d’œuvre en réponse à ces nouvelles contraintes bureaucratiques.

Cette réalité affecterait particulièrement les petites et moyennes entreprises (PME), qui constituent une part importante du tissu économique djiboutien. Leur capacité à s’ajuster aux réglementations strictes est bien plus limitée que celle des grandes multinationales opérant dans le pays. Or, ce sont ces PME qui jouent un rôle crucial dans la création d’emplois et le soutien aux économies locales.

2.3. Le rôle ambivalent de l’État envers le secteur privé

En théorie, l’État devrait jouer un rôle facilitateur pour le secteur privé, en réduisant les barrières administratives et en promouvant des incitations économiques. Cependant, la posture djiboutienne semble refléter une double approche :

  •  D’un côté, des déclarations officielles promettent un meilleur cadre légal et fiscal pour stimuler les investissements privés.
  •  De l’autre, des mesures comme l’encadrement rigide des horaires traduisent une approche de hyper-contrôle, souvent perçue comme hostile par les acteurs économiques privés.

Cette contradiction rend difficile l’établissement d’une collaboration constructive entre les autorités publiques et les entreprises commerciales. Ce climat peu accueillant risque même de décourager certains investissements étrangers directs, essentiels pour soutenir la balance commerciale et encourager le transfert technologique.

2.4. Exemples de fragmentation dans la législation économique

L’histoire récente de Djibouti illustre d’autres exemples de décisions contradictoires affectant le secteur privé. Le gouvernement s’est montré particulièrement interventionniste dans certains domaines, comme la révision des contrats liés à la gestion des infrastructures portuaires. Ces interventions, bien que parfois légitimes pour protéger les intérêts nationaux, ont été critiquées pour leur manque de transparence et leurs implications négatives sur la prévisibilité des investissements. Cela met en évidence une incohérence dans la manière dont l’État gère ses relations avec le secteur privé.

3. Conséquences économiques et sociales des incohérences gouvernementales

L’ensemble de ces dynamiques produit des impacts profonds sur l’économie et la société djiboutienne :

3.1. Une compétitivité en déclin

Au niveau régional, Djibouti se positionne comme un carrefour stratégique pour le commerce. Cependant, la régulation excessive et les incohérences politiques risquent de réduire significativement cet avantage compétitif. Les investisseurs peuvent être attirés par d’autres pays d’Afrique de l’Est offrant un environnement plus favorable et moins restrictif.

3.2. Accroissement des inégalités socio-économiques**

Les régions périphériques, souvent les plus impactées par l’inadéquation des politiques publiques, risquent d’être encore plus marginalisées. Les nouvelles réglementations, bien que intentionnées pour protéger les droits des travailleurs, pourraient avoir un effet inverse en limitant la création d’emplois et la formalisation du travail dans ces régions.

3.3. Fragmentation du dialogue social

La perception selon laquelle le gouvernement impose unilatéralement des réformes sans consulter les entreprises et les syndicats accentue les tensions sociales. Cela fragilise le climat général du dialogue, essentiel pour des réformes structurelles d’envergure.

4. Recommandations pour réconcilier secteur public et secteur privé

Pour répondre aux défaillances identifiées, Djibouti doit adopter une approche plus équilibrée et progressive entre la gouvernance publique et la régulation du privé.

4.1. Réforme prioritaire du secteur public

Avant tout encadrement supplémentaire du secteur privé, l’État devrait s’assurer que la gestion publique soit réformée. La transparence, une répartition équitable des ressources et une décentralisation accrue sont des impératifs.

4.2. Favoriser une régulation souple et adaptable

Les mesures législatives relatives aux horaires de travail et aux réglementations du secteur privé doivent être élaborées en concertation avec les acteurs concernés. Une approche plus souple, adaptée aux réalités économiques des secteurs stratégiques, est nécessaire pour éviter les perturbations majeures.

4.3. Renforcer le climat des affaires

L’État devrait promouvoir des incitations claires, réduire les lourdeurs administratives et garantir un cadre juridique transparent. Cela renforcerait la confiance des investisseurs publics et privés, locaux et étrangers.

4.4. Institutionnaliser le dialogue social

L’intégration des syndicats, des organisations patronales et des régions marginalisées dans les processus décisionnels pourrait permettre de trouver des équilibres entre réglementation et développement économique.

 Conclusion

L’interventionnisme du gouvernement djiboutien dans la régulation du secteur privé, bien qu’animé par de nobles intentions, reflète une incompréhension profonde de l’articulation nécessaire entre performances administratives et cadres économiques. Réglementer sans d’abord résoudre les dysfonctionnements du secteur public représente un risque qui pourrait affecter non seulement la compétitivité du pays, mais aussi son développement à long terme. Une adaptation des politiques publiques, associée à une réforme administrative sincère, est essentielle pour éviter que ces incohérences ne conduisent à un affaiblissement structurel durable.

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Alpha Lassini

Surgir, Agir et Disparaitre pour que la semence porte du fruit. (Rise, Act and Disappear so that the seed bears fruit)