
I. Introduction générale
La responsabilité, en droit comme en morale, est l’un des piliers fondamentaux de toute société régie par l’État de droit. Elle fonde la liberté, régule la puissance, encadre l’autorité, et protège les plus faibles des excès du pouvoir. Elle signifie qu’un individu, une institution, ou un État doit répondre de ses actes – ou de ses omissions – devant un ordre juridique, une autorité hiérarchique, ou une communauté politique. En théorie, la responsabilité est la boussole de l’action publique, la promesse d’une société équitable où nul n’est au-dessus des lois, et où chacun – puissant ou modeste – assume les conséquences de ses décisions.
Mais qu’en est-il dans un État comme celui de Djibouti ? Le constat est accablant : la responsabilité y est souvent réduite à un outil rhétorique, un alibi de gouvernance ou, pire, un moyen d’écraser les subalternes sous le poids d’une culpabilité qu’ils ne méritent pas. Dans ce petit pays de la Corne de l’Afrique, où les mots de la République cohabitent avec les pratiques féodales, le concept de responsabilité est devenu un théâtre d’ombres. On en parle dans les discours officiels, on en fait un thème de conférences, on l’imprime dans les textes juridiques – mais on s’en détourne systématiquement dans les faits. À Djibouti, la responsabilité est ce que l’on exige des faibles et ce que l’on refuse aux puissants.
La législation djiboutienne, largement inspirée du droit français, reconnaît formellement les différents types de responsabilité : civile, pénale, administrative, disciplinaire. Les institutions, quant à elles, sont censées les incarner et les faire respecter : justice, inspection générale de l’État, Cour des comptes, Assemblée nationale. Mais ce bel échafaudage normatif s’effondre à l’épreuve du réel. Car, dans les faits, la responsabilité n’est ni pratiquée, ni encouragée, ni même tolérée lorsqu’elle met en cause les cercles du pouvoir. Elle devient alors subversive, suspecte, voire criminelle.
Le gouvernement de la République, par exemple, concentre à lui seul un pouvoir quasi absolu sur toutes les institutions du pays : exécutif, législatif, judiciaire, armée, police, diplomatie. Mais en cas d’échec, d’abus ou de violation manifeste des droits fondamentaux, sa responsabilité n’est jamais engagée. L’échec devient silence, la faute devient oubli, et la démission est un mot banni du lexique politique. La responsabilité, dans cette configuration, est un mensonge d’État.
Dans l’administration, la situation n’est guère plus reluisante. Les agents publics de base sont les premiers à faire les frais d’un système fondé sur l’obéissance aveugle, la hiérarchie rigide et la dissimulation. On leur impose des règles, des protocoles, des formulaires à signer, dans une logique paranoïaque de traçabilité administrative. Mais à la moindre erreur, c’est leur faute – jamais celle de leur supérieur, jamais celle du ministre. La responsabilité, là encore, est un mécanisme inversé : elle protège ceux qui ordonnent et écrase ceux qui exécutent.
Le système judiciaire, censé être le rempart ultime de la responsabilité, est lui aussi miné par la dépendance politique, la corruption et l’instrumentalisation. Le juge n’est pas libre, le procureur obéit, l’accusé gêne. On ne juge pas les puissants, on enterre les dossiers. La justice djiboutienne, loin de faire respecter la responsabilité, en devient la principale négation.
Même au sein de la société civile, la situation est inquiétante. Les citoyens ne peuvent pas tenir leurs élus responsables. Il n’existe ni mécanisme de révocation populaire, ni consultation réelle, ni débat public pluraliste. Les médias sont muselés, les syndicats infiltrés, les ONG surveillées. La responsabilité, dans ce contexte, devient un luxe intellectuel – une idée dangereuse, une provocation inutile. Toute tentative de rappeler à l’État sa propre responsabilité est immédiatement perçue comme une attaque, un défi, une trahison.
Pire encore : l’État djiboutien, tout en s’exonérant de ses propres obligations, exige des citoyens une responsabilité maximale. L’impôt est obligatoire, les papiers doivent être à jour, l’obéissance est non négociable. Celui qui conteste ou résiste est puni, parfois sans procès. La responsabilité du citoyen devient une charge totale, sans aucun contrepoids, alors que celle des dirigeants est éthérée, lointaine, presque mystique. On est dans une perversion absolue du principe de responsabilité: une dystopie juridique où les faibles paient pour les fautes des puissants.
Cet article se propose donc de développer une critique structurée, documentée et sans complaisance du fonctionnement de la responsabilité dans le cadre de l’État de Djibouti. À travers l’analyse du droit en vigueur, des pratiques institutionnelles, des dérives politiques et des effets sociaux, il s’agira de démontrer que la responsabilité – au lieu d’être un principe structurant – est devenue une illusion savamment entretenue. Cette illusion sert à légitimer un pouvoir irresponsable, à dissimuler les échecs structurels de l’État, et à neutraliser les velléités de résistance.
Mais au-delà du constat, il importe aussi de proposer des perspectives de réforme, des pistes de transformation, des leviers juridiques, institutionnels et éthiques pour faire renaître à Djibouti une véritable culture de la responsabilité. Car sans responsabilité, il ne peut y avoir de démocratie ; sans reddition de comptes, il ne peut y avoir de confiance publique ; sans justice, il ne peut y avoir de paix.
Il ne s’agira donc pas simplement de critiquer ou de dénoncer, mais d’ouvrir un espace de réflexion pour penser l’État autrement. Non pas comme une machine opaque au service d’intérêts privés, mais comme une institution responsable, orientée vers le bien commun, et soumise à des règles claires, justes et applicables à tous – sans exception
II. Fondements juridiques de la responsabilité à Djibouti
La responsabilité, en tant que concept juridique, s’enracine dans des textes fondateurs et des principes de droit. En République de Djibouti, comme dans toute démocratie moderne – du moins en apparence – le droit établit les conditions dans lesquelles les individus, les institutions et l’État lui-même doivent répondre de leurs actes. Pourtant, ce qui est proclamé dans les textes n’a que peu de prise sur la réalité djiboutienne, marquée par un décalage béant entre le droit écrit et le droit pratiqué, entre les normes affichées et les comportements tolérés, entre l’idéal de justice et le régime de l’impunité.
1. La Constitution : texte fondateur ou vitrine politique ?
Adoptée en 1992, la Constitution de la République de Djibouti proclame fièrement dans son préambule son attachement aux droits de l’homme, à l’État de droit, à la démocratie et à la responsabilité politique. Plusieurs articles font explicitement référence à la responsabilité des dirigeants devant le peuple, à la reddition de comptes, et à l’égalité de tous devant la loi. Sur le papier, le cadre est clair, inspiré du modèle français et des standards internationaux.
L’article 1er de la Constitution dispose que « la République de Djibouti est une République indivisible, laïque et démocratique. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race, de sexe ou de religion. » Ce principe d’égalité suppose logiquement une égale responsabilité des citoyens devant la loi. Mais cette égalité est rapidement démentie dans les faits.
En matière de responsabilité politique, la Constitution prévoit une responsabilité du président de la République en cas de « haute trahison » (article 72), mais cette disposition reste théorique. Depuis l’indépendance, aucun président n’a jamais été mis en cause ou interrogé sur ses décisions, aussi désastreuses soient-elles. La responsabilité présidentielle est donc constitutionnellement prévue, mais politiquement inopérante.
Le Parlement, censé jouer un rôle de contrôle, est dans la pratique inféodé à l’exécutif. Les motions de censure, les enquêtes parlementaires, les interpellations de ministres – outils classiques de la responsabilité politique – sont inexistants ou bloqués par des majorités dociles. Quant à la Cour constitutionnelle, elle est étroitement contrôlée par le pouvoir exécutif, et son rôle de gardien de la Constitution est devenu purement décoratif.
2. Le droit civil et pénal : un arsenal normatif désarmé
Le Code civil djiboutien, hérité du droit français, établit clairement la responsabilité civile comme l’obligation de réparer le dommage causé à autrui. L’article 1382 (anciennement 1240 depuis la réforme du Code civil français) proclame : « Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. » La faute, le dommage et le lien de causalité forment la trilogie classique de la responsabilité civile.
Mais dans la pratique djiboutienne, les citoyens ordinaires peuvent difficilement faire valoir leurs droits devant les tribunaux, surtout lorsque le responsable du dommage est une autorité publique, un militaire, un agent de l’État ou une personnalité politique. La justice est lente, coûteuse, opaque et sélective. Les dossiers impliquant l’administration sont enterrés, ajournés, ou frappés d’irrecevabilité. Le principe de réparation est réduit à une chimère.
En droit pénal, le Code djiboutien affirme également la responsabilité individuelle : nul n’est responsable que de ses propres actes. Il distingue entre responsabilité pour faute intentionnelle et non intentionnelle, et prévoit des peines proportionnées aux infractions. Pourtant, la pénalisation sélective est la norme. Les délits économiques, les abus de pouvoir, les détournements de fonds publics sont rarement poursuivis, à moins qu’ils ne servent à régler des comptes internes au régime.
À l’inverse, les infractions mineures commises par des citoyens ordinaires (retards de paiement, manifestations non autorisées, critiques sur les réseaux sociaux) sont durement réprimées. Le droit pénal devient alors un outil de contrôle social, un levier de peur, et non un instrument de justice impartiale. Le citoyen est présumé coupable ; le dirigeant est présumé intouchable.
3. Le droit administratif : la responsabilité sans responsabilité
En théorie, le droit administratif reconnaît la responsabilité de l’administration en cas de faute de service, ou même, dans certains cas, sans faute (responsabilité pour risque ou pour rupture d’égalité devant les charges publiques). Mais ces principes, bien que reconnus, ne sont quasiment jamais appliqués.
Les victimes de dysfonctionnements administratifs – erreurs médicales, maltraitance dans les établissements publics, abus policiers, accidents dus à la négligence d’agents – n’obtiennent quasiment jamais réparation. Les mécanismes de recours sont inconnus du public, peu accessibles, et rarement efficaces. Aucune culture du contentieux administratif ne s’est développée, et l’État ne craint pas d’être poursuivi. L’irresponsabilité administrative est la norme.
Par ailleurs, l’absence d’un véritable Conseil d’État ou d’un juge administratif indépendant empêche le développement d’une jurisprudence protectrice. Il n’existe pas de juridiction spécialisée pouvant juger efficacement l’action de l’administration. Tout au plus, certains recours devant les tribunaux de première instance sont possibles, mais ceux-ci manquent de moyens, de compétences et, surtout, d’indépendance.
4. Les engagements internationaux : vitrines sans effet
Djibouti est signataire de nombreux traités internationaux qui imposent une responsabilité de l’État en matière de droits humains, de lutte contre la corruption, de bonne gouvernance, et de justice. Ces textes incluent notamment :
- La Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH)
- La Convention des Nations Unies contre la corruption (CNUCC)
- La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples
- La Convention internationale sur les droits de l’enfant
- Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques
Ces engagements, pourtant solennels, ne sont suivis d’aucune application effective. Les rapports périodiques sont remplis de formulations creuses, les recommandations des organes onusiens ou africains sont ignorées, et les mécanismes de suivi sont inopérants. La responsabilité internationale de Djibouti est donc engagée en théorie – mais impunie en pratique.
Pire encore : ces engagements servent parfois à maquiller les pratiques autoritaires sous un vernis de respectabilité diplomatique. Ils sont utilisés comme argument de communication, non comme outil de transformation juridique. L’État djiboutien affirme être responsable devant la communauté internationale, tout en réprimant férocement ses propres citoyens.
Ainsi, si l’architecture juridique de la responsabilité existe bel et bien à Djibouti, elle est essentiellement formelle. Les textes sont là, les principes sont énoncés, les codes sont disponibles – mais leur application est sélective, détournée, souvent inexistante. La responsabilité juridique devient un mirage : visible de loin, inaccessible de près.
Le droit, au lieu d’être un instrument de justice, devient un bouclier pour les puissants, et une arme contre les faibles. C’est dans ce décalage entre le droit proclamé et le droit pratiqué que réside l’une des plus grandes failles de l’État djiboutien. Il ne reste plus qu’à analyser, dans la section suivante, comment cette irresponsabilité se manifeste sur le plan politique, où elle atteint son paroxysme
III. Responsabilité politique : inexistence programmée
Dans les systèmes démocratiques, la responsabilité politique constitue l’un des fondements essentiels de la légitimité du pouvoir. Elle signifie que les dirigeants élus ou nommés doivent rendre compte de leurs décisions devant le peuple, par l’intermédiaire de mécanismes constitutionnels, parlementaires ou électoraux. Cette responsabilité s’exerce à plusieurs niveaux : le président répond devant la nation, les ministres devant le Parlement, et les élus locaux devant leurs administrés. Dans un État fonctionnel, le pouvoir se conjugue à la reddition de comptes.
À Djibouti, cette architecture institutionnelle est théoriquement présente. Le président de la République, les ministres, les parlementaires, les présidents de région et les maires sont censés être responsables devant les citoyens. Mais en pratique, cette responsabilité est neutralisée, détournée, et même inversée. Ceux qui devraient rendre des comptes en exigent, ceux qui détiennent le pouvoir échappent à toute forme de contrôle, et les citoyens sont transformés en figurants passifs d’un théâtre politique verrouillé.
1. Le président de la République : intouchable par construction
Le président djiboutien concentre, depuis l’indépendance, l’essentiel des leviers du pouvoir. Chef de l’État, chef de l’armée, chef du gouvernement de facto, il nomme les ministres, les préfets, les juges, les ambassadeurs, les membres des institutions de contrôle. Il préside les conseils de ministres, promulgue les lois, signe les décrets, et intervient dans la vie politique, économique, judiciaire, militaire, diplomatique. C’est une hyper-présidence dans toute sa splendeur – un régime ultra-présidentialiste, quasi monarchique dans ses usages.
Et pourtant, cette puissance ne s’accompagne d’aucune responsabilité réelle. L’article 72 de la Constitution prévoit que le président peut être destitué « en cas de haute trahison ». Mais ce mécanisme n’a jamais été activé, ni même envisagé. Aucun précédent, aucun débat parlementaire, aucun acte de mise en accusation. Cette disposition reste une clause ornementale, utile à des fins de légitimation juridique, mais inapplicable en pratique.
Pire : même les échecs patents – pauvreté chronique, chômage massif, exil des jeunes, corruption endémique, dépendance économique, répression politique – ne donnent lieu à aucun acte de responsabilité. Le président reste au sommet, immuable, sanctuarisé, protégé par la structure même de l’État. Il n’a jamais présenté de bilan en bonne et due forme, jamais répondu à une commission d’enquête, jamais confronté à la moindre sanction politique. Son irresponsabilité n’est pas seulement tolérée : elle est institutionnalisée.
2. Le gouvernement : serviteurs et fusibles
Les ministres sont censés être politiquement responsables de leur portefeuille : éducation, santé, finances, défense, justice, etc. Mais dans les faits, ils n’agissent que sur ordre du président. Leur pouvoir est limité, leur autonomie quasi inexistante, leur rôle souvent décoratif. Ce sont des exécuteurs, pas des décideurs. Lorsqu’un scandale éclate, ils peuvent être remplacés – rarement poursuivis – mais jamais ceux qui les ont nommés ne sont inquiétés.
Cette logique de « fusibles politiques » est bien connue : les ministres tombent, le système reste. Il est rare qu’un ministre reconnaisse une erreur ou assume une défaillance. Plus souvent, ils adoptent une stratégie de déni, de fuite ou d’accusation. Lorsqu’une école publique s’effondre, c’est la faute d’un entrepreneur. Quand des médicaments manquent dans les hôpitaux, c’est un problème logistique. Quand des fonctionnaires grèvent, ce sont des saboteurs. La responsabilité est toujours ailleurs.
Il n’existe à Djibouti aucun mécanisme solide de contrôle parlementaire des ministres : pas d’auditions publiques, pas de véritables commissions d’enquête, pas d’obligation de bilan annuel. Le ministre agit dans l’opacité, et répond parfois aux médias – mais jamais devant le peuple, et encore moins devant une institution indépendante.
3. Le Parlement : chambre d’enregistrement
Dans une démocratie parlementaire digne de ce nom, le Parlement constitue le cœur de la responsabilité politique. Il vote les lois, contrôle le gouvernement, interroge les ministres, vote les budgets, mène des enquêtes, peut censurer l’exécutif. Il est le lieu du débat, du pluralisme, et de la confrontation des idées. Mais à Djibouti, l’Assemblée nationale n’est qu’une chambre d’enregistrement, dominée par une majorité fidèle au président, souvent élue dans des conditions discutables.
Les parlementaires ne disposent pas de pouvoir réel d’investigation. Les rares voix dissidentes sont muselées, marginalisées ou cooptées. Aucune motion de censure sérieuse n’a jamais abouti. Aucune grande enquête parlementaire n’a mis en cause un ministre ou une politique publique. L’opposition parlementaire, lorsqu’elle existe, est réduite au silence ou à l’insignifiance. Le Parlement ne contrôle pas l’exécutif : il l’avalise.
Cette absence de contre-pouvoir parlementaire est l’un des piliers de l’irresponsabilité politique à Djibouti. Le président gouverne sans surveillance, les ministres agissent sans comptes à rendre, et les élus du peuple deviennent les otages d’un système qui les empêche de représenter véritablement ceux qui les ont choisis – quand bien même ils auraient été élus librement, ce qui est loin d’être garanti.
4. Les collectivités locales : irresponsabilité décentralisée
La décentralisation administrative, en théorie, offre l’opportunité d’une meilleure responsabilité politique locale : les maires et présidents de région, élus par les citoyens, sont censés rendre des comptes à leurs administrés. Mais ici encore, l’illusion est totale. Ces élus sont choisis non pour leur compétence, mais pour leur loyauté au régime. Leur pouvoir est limité, leur budget contrôlé depuis le sommet, et leur action dictée par des instructions venues de la présidence ou du ministère de l’intérieur.
Lorsqu’un projet échoue, une route n’est pas construite, un marché est corrompu, le maire blâme les techniciens. Lorsqu’un maire est critiqué, il est remplacé sans explication. Il n’existe aucun audit public, aucune obligation de reddition de comptes locale. Le citoyen ne peut interpeller directement ses élus, et les rares conseils municipaux réellement actifs sont marginalisés ou ignorés.
5. L’électeur : spectateur désabusé
Dans une démocratie, le peuple est le juge suprême. Le suffrage universel permet d’engager la responsabilité politique par le vote. On reconduit les bons, on sanctionne les mauvais. À Djibouti, ce mécanisme est dévoyé. Les élections sont rarement libres, souvent entachées d’irrégularités, organisées sans véritable pluralisme ni débat démocratique. L’opposition est empêchée, intimidée, parfois emprisonnée. Le citoyen est réduit à un électeur sans choix, ou à un abstentionniste résigné.
La fraude électorale, l’achat de voix, la manipulation des listes, la propagande d’État, le contrôle des médias – tout concourt à priver l’électeur de son pouvoir fondamental : celui de juger ses dirigeants dans les urnes. Il ne peut ni punir, ni récompenser. Il ne peut qu’observer, impuissant, la reproduction d’un système figé. La responsabilité politique est donc coupée à sa racine.
La responsabilité politique, à Djibouti, est volontairement désactivée. Le président est irresponsable par structure, les ministres par délégation, les députés par complicité, les maires par impuissance, et les électeurs par exclusion. Cette configuration produit un système politique profondément vicié, où les erreurs, les abus, les violations restent sans conséquences.
Ce n’est pas un dysfonctionnement accidentel, mais un programme. Le système est construit pour empêcher toute véritable reddition de comptes. Il repose sur l’effacement des mécanismes de responsabilité, au profit d’un pouvoir personnel, vertical, centralisé et opaque. À mesure que nous avançons dans notre démonstration, nous verrons que cette irresponsabilité politique est intimement liée à une irresponsabilité administrative tout aussi organisée
IV. Responsabilité administrative et bureaucratique : déni structurel
À mesure que la responsabilité politique se dilue au sommet de l’État djiboutien, elle se déverse vers le bas de la hiérarchie, écrasant sous son poids des agents publics sans pouvoir, des cadres intermédiaires précaires, des fonctionnaires jetables. Le système administratif djiboutien, au lieu de garantir une responsabilité fondée sur l’imputabilité et le mérite, organise une chaîne de commandement qui protège les donneurs d’ordres et sacrifie les exécutants. Il s’agit moins d’un État de droit que d’une architecture de déni : tout le monde obéit, personne ne répond.
1. Le haut de la pyramide : autorité sans redevabilité
Dans toute administration, la responsabilité est censée suivre la hiérarchie : plus on monte, plus les responsabilités sont lourdes. Mais à Djibouti, c’est l’inverse. Plus un responsable est haut placé, moins il est exposé à l’obligation de rendre compte. Les ministres, les secrétaires généraux, les directeurs généraux, les inspecteurs d’État, les préfets, les hauts cadres – tous jouissent d’une immunité informelle mais redoutablement efficace. Ils décident, commandent, orientent, mais disparaissent dès qu’une erreur survient.
Cette irresponsabilité est institutionnalisée par l’absence de mécanismes de contrôle internes. Les inspections, lorsqu’elles existent, sont téléguidées ; les audits sont superficiels ou biaisés ; les rapports de mission sont censurés ou enterrés. La sanction disciplinaire d’un haut fonctionnaire est rarissime, et lorsqu’elle survient, elle est souvent dictée par des luttes de pouvoir, non par un véritable souci de régulation.
Un directeur général limogé, par exemple, ne l’est jamais pour incompétence ou faute grave : on invoque des « raisons personnelles » ou un simple « remaniement ». Aucun compte n’est rendu, aucun rapport n’est publié. L’administration djiboutienne est construite comme un sanctuaire bureaucratique dans lequel la responsabilité est une idée dangereuse, presque subversive.
2. L’effet domino : transfert de la faute vers le bas
Quand une erreur éclate – une mauvaise gestion de projet, une fraude, un accident, un retard dans la livraison d’un marché public – la chaîne hiérarchique réagit immédiatement pour identifier un coupable. Mais jamais là où se prennent les décisions : la recherche du fautif s’opère toujours en aval.
Un secrétaire d’administration devient responsable d’une erreur de budget. Un médecin-chef est blâmé pour une rupture de stock de médicaments. Un proviseur est suspendu pour des résultats scolaires médiocres dans un système éducatif en ruine. Un fonctionnaire local est sanctionné pour une irrégularité imputable à des instructions absurdes venues du ministère. C’est la logique du fusible généralisé : on isole un agent, on le punit, on fait taire les critiques – et le système continue.
Cette mécanique engendre une peur diffuse, une culture de la méfiance et de la dissimulation. L’administration djiboutienne n’incite pas à l’initiative ou à la transparence : elle récompense l’obéissance, la passivité, la capacité à couvrir les fautes de ses supérieurs tout en déchargeant les siennes sur ses subordonnés. On ne monte pas par compétence, mais par loyauté aveugle.
3. La tyrannie de la traçabilité administrative
Dans les services publics djiboutiens, la culture administrative est obsédée par le formalisme. Chaque action doit être couverte par une autorisation, chaque décision validée par une hiérarchie multiple, chaque document signé par trois ou quatre responsables, y compris pour les opérations les plus anodines. Cette surcharge de précautions bureaucratiques ne protège pas contre les erreurs – elle protège les chefs contre la responsabilité.
Dans un hôpital public, par exemple, une opération chirurgicale urgente nécessitera la validation d’un supérieur administratif, la signature d’un directeur technique, et parfois l’aval du ministère – autant d’étapes chronophages qui retardent ou empêchent la prise en charge du patient. Mais si l’opération échoue ou n’a pas lieu, la responsabilité retombera sur le chirurgien ou le personnel de santé, jamais sur ceux qui ont bloqué le processus. Le parapluie administratif est devenu l’instrument de la déresponsabilisation des décideurs.
Ce phénomène s’observe aussi dans les écoles, les préfectures, les bureaux de l’état civil, les mairies. Tout le monde signe, personne n’assume. L’administration se protège par l’inflation des procédures – quitte à étouffer les usagers dans une bureaucratie kafkaïenne où la responsabilité se perd dans les couloirs.
4. L’irresponsabilité par délégation
Un autre mécanisme fréquent dans l’administration djiboutienne est celui de la délégation sans reddition de comptes. Les chefs hiérarchiques délèguent leurs fonctions à des subalternes (adjoints, assistants, chargés de mission), sans les accompagner ni les former, et surtout sans leur fournir de marge d’action réelle. Le subalterne devient alors à la fois exécutant sans autonomie et coupable désigné en cas d’échec.
Il n’est pas rare qu’un directeur confie un dossier sensible à un agent contractuel sans expérience, avec des instructions floues ou contradictoires, et l’abandonne à son sort. Si le projet réussit, le directeur s’en attribue le mérite ; s’il échoue, c’est l’agent qui est blâmé, parfois publiquement. La délégation de tâches devient ainsi un instrument cynique de transfert de responsabilité – une manière de diriger sans jamais rendre de comptes.
5. L’illusion de la responsabilité collective
Face aux critiques sur l’irresponsabilité de l’administration, les dirigeants djiboutiens invoquent souvent le concept de « responsabilité collective ». Les décisions seraient prises « collégialement », les politiques « validées en conseil », les erreurs « partagées ». En apparence, ce discours peut sembler rassurant – il suggère une gestion démocratique, équilibrée, fondée sur la concertation.
Mais en réalité, cette « responsabilité collective » est une illusion destinée à diluer la responsabilité dans l’anonymat institutionnel. Aucune décision n’est réellement assumée : on se réfugie derrière le groupe, le comité, le protocole. Personne ne porte la faute, car tout le monde est censé l’avoir commise – ce qui revient à dire que personne ne l’a faite. La responsabilité collective devient ainsi un outil de dissimulation : une manière élégante d’évacuer toute forme d’imputabilité réelle.
L’administration djiboutienne repose sur un paradoxe central : elle exige une discipline absolue de ses agents, tout en leur refusant les conditions d’une responsabilité véritable. Les décideurs agissent sans rendre de comptes ; les exécutants obéissent sans pouvoir répondre. La hiérarchie protège les coupables et punit les subalternes ; les procédures étouffent la vérité et la responsabilité se dilue dans des chaînes bureaucratiques opaques.
Ce déni structurel de la responsabilité ne produit pas seulement une inefficacité chronique. Il engendre un climat de peur, de cynisme, de désengagement, dans lequel les agents publics perdent tout sens du service, et les usagers toute confiance dans l’administration. Il participe d’un effondrement silencieux du pacte républicain, où l’État cesse d’être un acteur responsable pour devenir un appareil opaque, déshumanisé, voire hostile.
Il convient désormais d’examiner le rôle de la justice dans cet échafaudage de l’irresponsabilité. Car si l’administration échoue à assumer ses fautes, on pourrait espérer que le pouvoir judiciaire en exige réparation. Hélas, il n’en est rien.
V. Responsabilité judiciaire : illusion d’impartialité
Dans un État de droit, la justice est le dernier rempart contre l’arbitraire. Elle est censée incarner la neutralité, la rigueur et l’équité. C’est elle qui doit arbitrer les conflits, sanctionner les abus, garantir les libertés, et, surtout, engager les responsabilités, quelles que soient la position sociale ou la fonction politique de celui qui faut. La justice est, ou devrait être, l’institution où tous les citoyens – puissants ou faibles – se retrouvent égaux, face à la loi.
Mais à Djibouti, la justice n’est ni indépendante, ni efficace, ni équitable. Elle est instrumentalisée, subordonnée, et profondément discréditée. Au lieu d’être le levier de la responsabilité, elle est devenue l’un des piliers de l’irresponsabilité d’État. Son apparente neutralité masque une soumission chronique au pouvoir exécutif. Le droit y est détourné, la procédure utilisée comme arme, et les juges – loin de défendre l’intérêt général – deviennent, trop souvent, les scribes du régime.
1. Une justice dépendante par construction
La Constitution djiboutienne proclame en son article 71 que « l’autorité judiciaire est indépendante du pouvoir exécutif ». Ce principe fondamental est repris dans les discours officiels et les documents de coopération internationale. En réalité, cette indépendance est théorique. Dans la pratique, la justice est placée sous le contrôle direct de l’exécutif à travers plusieurs mécanismes :
- Le président de la République préside le Conseil supérieur de la magistrature, organe qui décide des nominations, des promotions, des sanctions et des affectations des magistrats. Il est donc à la fois juge suprême et justiciable potentiel.
- Les procureurs sont hiérarchiquement soumis au ministre de la Justice, lui-même membre du gouvernement, donc partie intégrante de l’exécutif.
- Les magistrats vivent dans une précarité statutaire qui les rend vulnérables aux pressions : affectations arbitraires, promotions conditionnées à la loyauté, risques de sanctions disciplinaires pour « manquement à la réserve ».
Cette situation crée une justice « couchée », incapable d’engager la moindre responsabilité contre ceux qui occupent des fonctions de pouvoir. Le juge n’est plus un contre-pouvoir, mais un organe auxiliaire du pouvoir.
2. Une justice à deux vitesses
Ce déséquilibre structurel donne naissance à une justice à deux vitesses : une justice expéditive, répressive et rigoureuse pour les citoyens ordinaires ; une justice indulgente, lente ou inexistante pour les puissants et leurs proches.
- Lorsqu’un jeune manifestant est arrêté, il est jugé en comparution immédiate, sans avocat, avec une peine ferme à la clé.
- Lorsqu’un opposant politique publie une critique sur les réseaux sociaux, il est poursuivi pour « incitation à la haine », « atteinte à l’ordre public » ou « propagation de fausses nouvelles ».
- Lorsqu’un ministre détourne des fonds, aucun dossier n’est ouvert, aucune enquête diligentée, aucun juge ne s’en saisit.
La responsabilité judiciaire, dans ce contexte, est un principe sélectif. Elle fonctionne à géométrie variable, selon des critères politiques, claniques, ou économiques. Elle n’est pas déclenchée en fonction des faits, mais des personnes. Le droit pénal devient un outil de tri social et de gestion du pouvoir, non un instrument de justice universelle.
3. La justice comme arme politique
À Djibouti, la justice ne se contente pas d’ignorer les fautes des puissants. Elle est aussi utilisée activement contre ceux qui contestent le système ou menacent l’ordre établi. Le recours au droit comme instrument de répression politique est courant :
- Les opposants sont poursuivis pour des infractions vagues ou artificielles : atteinte à la sûreté de l’État, tentative de déstabilisation, trouble à l’ordre public.
- Les journalistes sont condamnés pour diffamation, divulgation d’informations « sensibles » ou collaboration avec des entités étrangères.
- Les syndicalistes sont harcelés judiciairement, poursuivis pour incitation à la grève ou obstruction au fonctionnement du service public.
Ces pratiques créent un climat de peur, où chacun sait que la justice peut être mobilisée à tout moment contre lui, sur simple ordre venu d’en haut. Cette politisation du droit détruit la confiance des citoyens dans l’institution judiciaire et verrouille toute tentative d’exiger la responsabilité des dirigeants.
4. Le déni des droits fondamentaux
La défaillance de la justice ne s’arrête pas à la question de la responsabilité. Elle s’étend aux droits fondamentaux des justiciables, qui sont régulièrement bafoués :
- Absence d’assistance juridique pour les plus pauvres.
- Détention provisoire abusive, sans jugement pendant des mois voire des années.
- Conditions carcérales inhumaines, sans suivi médical ni accès aux droits élémentaires.
- Jugements rendus sans motivation sérieuse, dans un langage abscons ou avec des copier-coller de jurisprudences hors sujet.
Ces violations ne sont pas des accidents, mais des pratiques courantes. Elles traduisent un profond mépris pour le principe de responsabilité morale du juge, qui devrait, en théorie, être guidé par la recherche de justice, et non par l’obéissance ou la peur.
5. L’impunité judiciaire
Paradoxalement, les magistrats eux-mêmes ne sont quasiment jamais inquiétés, même lorsqu’ils commettent des erreurs grossières, des abus de pouvoir, ou des fautes déontologiques. Il n’existe pas de véritable conseil supérieur de la magistrature indépendant, capable de sanctionner les dérives. Les procédures disciplinaires sont rares, opaques, souvent étouffées.
Un juge qui prononce une décision manifestement injuste ou infondée n’en subit aucune conséquence. Un procureur qui classe sans suite une affaire sensible reste en poste. Un magistrat qui refuse d’enregistrer une plainte contre un agent de l’État est promu. Cette impunité interne désarme les victimes, démobilise les avocats, et dissuade les magistrats intègres de faire leur devoir.
6. La justice internationale : un recours illusoire
Face à l’inefficacité du système judiciaire national, certains citoyens ou ONG tentent de se tourner vers les juridictions internationales, comme la Cour africaine des droits de l’homme ou les mécanismes onusiens. Mais ces recours restent limités :
- Les procédures sont longues, complexes, coûteuses.
- Les décisions n’ont pas toujours force exécutoire.
- L’État djiboutien, lorsqu’il est mis en cause, refuse souvent d’appliquer les recommandations.
La justice internationale reste donc un recours symbolique, utile pour attirer l’attention, mais inefficace pour engager une responsabilité effective. Elle ne peut pallier durablement l’effondrement de la justice nationale.
La justice djiboutienne, loin d’incarner la responsabilité, en est le déni le plus achevé. Conçue pour être indépendante, elle est dépendante. Censée protéger les citoyens, elle les expose. Destinée à sanctionner les abus, elle les légitime. Le juge n’est plus le gardien du droit, mais un agent de l’irresponsabilité systémique.
Dans un tel contexte, l’exigence de responsabilité devient un combat contre le système lui-même. Car le droit, au lieu d’être un outil de régulation, devient un instrument de domination. Et tant que la justice restera aux ordres, aucune autre forme de responsabilité – politique, administrative, morale – ne pourra s’imposer.
Il est temps désormais d’observer comment cette irresponsabilité pénètre jusque dans les rapports les plus quotidiens entre l’État et les citoyens, à travers le prisme de la responsabilité civile et pénale
VI. Responsabilité civile et pénale : l’inversion des charges
Dans toute société de droit, la responsabilité civile et la responsabilité pénale constituent les deux mécanismes essentiels de la régulation sociale : la première répare, la seconde punit. La responsabilité civile oblige une personne à réparer le dommage qu’elle a causé, la peine à répondre d’une infraction commise. Ces deux régimes, censés être personnels, proportionnés et équitables, ont pour but de protéger l’ordre social et de garantir que nul n’échappe à la loi. Mais à Djibouti, ces principes sont vidés de leur substance. Loin de corriger les abus, la responsabilité civile et pénale est pervertie pour inverser les charges : les coupables se dérobent, les innocents trinquent.
1. Le fardeau du citoyen ordinaire
Dans la vie quotidienne à Djibouti, tout citoyen est potentiellement responsable, au civil comme au pénal, dès qu’il interagit avec l’État ou l’administration. Mais il ne dispose d’aucune garantie effective pour se défendre, contester ou réparer équitablement. Il est souvent seul face à des institutions rigides, opaques et expéditives.
Prenons un exemple simple : un usager de la route impliqué dans un accident. Quelle que soit la cause réelle – route dégradée, signalisation absente, comportement fautif d’un fonctionnaire en mission – c’est toujours le conducteur « lambda » qui est tenu responsable. Il paie l’amende, répare les dégâts, parfois sans même bénéficier d’un procès équitable ou d’une expertise indépendante.
En matière civile, un citoyen peut être condamné à des dommages-intérêts sans procédure contradictoire digne de ce nom, et sans aide juridique. En matière pénale, les audiences sont souvent menées sans respect des droits de la défense, notamment en cas de détention préventive. Dans les deux cas, la faiblesse sociale est un facteur aggravant : plus on est pauvre, moins on est défendu, plus on est condamné.
2. L’irresponsabilité protégée des puissants
À l’opposé de cette sévérité à géométrie constante pour les faibles, les personnes au pouvoir jouissent d’une forme d’impunité civile et pénale de fait. Un ministre ou un haut fonctionnaire accusé de négligence administrative, de harcèlement ou de malversation n’est quasiment jamais poursuivi. Il est « protégé » par la hiérarchie, la frilosité des juges, et l’absence de volonté politique.
Lorsque des millions disparaissent dans un marché public mal attribué, personne n’est inquiété. Quand un patient meurt à l’hôpital en raison de l’absence d’équipement, on blâme un infirmier, mais jamais le ministre ou le directeur général. Lorsqu’une école s’effondre, on parle de fatalité, pas de faute administrative. La responsabilité pénale est neutralisée dès qu’elle menace un détenteur de pouvoir.
Même les infractions graves, comme les violences policières, les détentions arbitraires ou les atteintes à la vie privée, sont rarement poursuivies. Le recours au droit pénal contre l’État ou ses agents est illusoire. Pire : c’est souvent la victime qui finit par être inculpée pour « outrage », « diffamation » ou « trouble à l’ordre public ».
3. L’impossibilité d’engager la responsabilité de l’État
Le droit djiboutien prévoit théoriquement que l’État peut être tenu responsable des fautes commises par ses agents dans le cadre de leurs fonctions (faute de service), ou même sans faute, dans certaines situations de risque exceptionnel. Mais en pratique, cette responsabilité est très difficile à engager.
- Les victimes ne savent pas à qui s’adresser.
- Les procédures sont complexes, coûteuses, chronophages.
- Les juridictions rechignent à reconnaître la faute de l’administration.
Quand un service public échoue – par exemple, l’absence d’ambulance lors d’une urgence ou l’incapacité de l’éducation nationale à délivrer des diplômes – l’usager est sans recours. Il ne peut poursuivre ni le ministère, ni l’agent responsable, ni l’État lui-même. La réparation des préjudices devient une fiction juridique.
Il n’existe pas, en l’état, de mécanisme indépendant d’indemnisation des victimes de l’administration, ni de juridiction administrative spécialisée. La responsabilité civile de l’État est donc un droit théorique, verrouillé par l’inertie institutionnelle.
4. La pénalisation des fautes administratives subalternes
Dans un paradoxe cruel, les seuls agents publics que l’on voit jugés pénalement sont ceux de rang subalterne. Un enseignant accusé d’absentéisme, une infirmière accusée de négligence, un agent d’état civil fautif sur un dossier – ce sont eux qui subissent les procédures disciplinaires, les poursuites pénales, voire l’emprisonnement.
Mais ces fautes sont souvent les symptômes d’un système mal conçu : surcharge de travail, absence de matériel, incohérence des instructions, pression hiérarchique. Ce sont des fautes d’exécution dans un contexte de chaos organisationnel. Pourtant, la justice ne remonte jamais à la source. Elle frappe les derniers maillons de la chaîne, parce qu’ils sont accessibles, exposés, vulnérables.
Ainsi, on juge un infirmier, mais pas le ministre de la Santé. On sanctionne un secrétaire, mais pas le directeur général. Cette application à sens unique de la responsabilité pénale produit un sentiment d’injustice permanent dans la fonction publique – et favorise la culture du silence, de la peur et de la démission morale.
5. L’exclusion des pauvres de la justice réparatrice
En matière civile comme pénale, les citoyens pauvres sont particulièrement désavantagés. Ils ne peuvent pas payer un avocat, ne connaissent pas leurs droits, et n’ont aucun appui institutionnel. Le service d’aide juridictionnelle est quasi inexistant ou inefficace. Les procès civils sont inaccessibles financièrement. Les amendes infligées aux justiciables sont souvent disproportionnées par rapport à leurs revenus.
À l’inverse, les puissants ont les moyens de retarder les procédures, de mobiliser des avocats influents, voire de soudoyer des magistrats ou des greffiers. Le système judiciaire civil et pénal à Djibouti ne protège pas les faibles : il les assomme. Il n’indemnise pas les victimes : il les culpabilise. Il ne dissuade pas les fautifs puissants : il les rassure.
6. Une culture du règlement informel, par défaut de justice
Face à l’inefficacité et à la partialité du système judiciaire, de nombreux Djiboutiens se tournent vers des formes parallèles de gestion des conflits : arrangements familiaux, arbitrage tribal, médiation religieuse. Ces mécanismes, s’ils peuvent parfois résoudre des litiges mineurs, ne remplacent pas un véritable accès à la responsabilité civile ou pénale. Pire, ils consacrent une forme d’inégalité de traitement selon l’origine, le sexe ou le statut social.
Un père de famille influent pourra ainsi éviter la condamnation de son fils pour violences. Un notable pourra négocier une indemnisation dérisoire pour une faute grave. Ces règlements informels entretiennent une culture de l’impunité et sapent la confiance dans le système judiciaire formel. Ils sont le symptôme d’un État démissionnaire, qui a abandonné sa mission de justice.
La responsabilité civile et pénale à Djibouti est l’objet d’une inversion structurelle : les puissants s’en affranchissent, les faibles en subissent l’arbitraire. Les agents d’État fautifs sont couverts, les citoyens sans défense sont exposés. Le droit devient un outil d’exclusion, non d’équilibre. La réparation est inaccessible, la sanction inéquitable, la justice discréditée.
Loin d’être un levier d’émancipation, la responsabilité juridique devient un instrument de répression et de résignation. Il ne s’agit plus de garantir des droits, mais d’imposer des devoirs. La République y perd son sens, et le contrat social sa légitimité.
À ce stade, il devient crucial d’analyser la dimension plus intangible, mais tout aussi centrale : celle de la responsabilité morale et éthique, qui, dans un tel climat, finit elle aussi par s’effondrer
VII. Responsabilité morale et éthique : les décombres d’une conscience publique
Si le droit définit les contours extérieurs de la responsabilité – civile, pénale, administrative – la morale et l’éthique en constituent la substance intérieure. Là où la règle juridique s’arrête, commence la responsabilité éthique : celle qui ne découle pas de la loi, mais de la conscience. Dans toute société digne de ce nom, c’est cette responsabilité morale qui fonde la grandeur des hommes d’État, la dignité des fonctionnaires, l’engagement des citoyens, et la confiance mutuelle dans la communauté politique. Or, à Djibouti, cette responsabilité immatérielle est en ruines. Elle a été détruite méthodiquement, étouffée par la peur, dévoyée par le cynisme, remplacée par l’obéissance aveugle et le culte de l’impunité.
1. La démission morale des élites dirigeantes
L’un des traits marquants du pouvoir djiboutien contemporain est l’absence absolue de responsabilité morale chez ceux qui le détiennent. On y cherche en vain une parole de vérité, un mea culpa sincère, une reconnaissance d’échec, un sursaut d’intégrité. Même face aux scandales les plus criants – corruption avérée, népotisme flagrant, abus de pouvoir manifeste – les élites politiques djiboutiennes se réfugient dans le silence, la justification creuse ou la fuite en avant.
Il ne s’agit pas seulement d’une stratégie de survie politique : c’est une pathologie structurelle. Les responsables ne se sentent pas responsables. Ils ne reconnaissent pas d’obligation morale envers les citoyens. Ils n’éprouvent ni honte ni remords, ni même doute, face aux conséquences de leurs décisions. Ils gouvernent sans introspection, sans vision éthique, sans autre boussole que la conservation du pouvoir.
Cette démission morale est encore plus perverse qu’un simple manquement à l’éthique : elle devient doctrine. Être responsable, à Djibouti, c’est être fort. Assumer ses fautes, c’est être faible. Reconnaître ses erreurs, c’est donner des armes à l’adversaire. Dans ce climat, la lâcheté devient prudence, la compromission devient pragmatisme, et l’absence de conscience devient un avantage compétitif.
2. L’effondrement de la responsabilité dans la haute fonction publique
Ce cynisme n’est pas l’apanage des politiques. Il infuse aussi dans l’appareil administratif, où la responsabilité morale – autrefois synonyme de sens du service public, d’honneur professionnel, de loyauté envers la nation – est désormais assimilée à une naïveté dangereuse.
Les hauts fonctionnaires, censés être les gardiens de la continuité républicaine, sont devenus des rouages dociles, qui signent sans discuter, exécutent sans interroger, et justifient sans croire. Le service public n’est plus perçu comme une mission, mais comme un espace de promotion personnelle. Les principes sont réduits à des slogans, les règles à des obstacles, la vérité à une variable d’ajustement.
Il suffit d’assister à une réunion de direction dans un ministère djiboutien pour mesurer l’étendue du désastre : chacun tente de se couvrir, d’éviter les conflits, de plaire au sommet. On ne débat pas, on acquiesce. On ne dénonce pas les dysfonctionnements, on les maquille. On ne défend pas les usagers, on se protège de leur colère. La responsabilité éthique a cédé la place à une culture de l’alignement, du repli, de la servilité bureaucratique.
3. L’autocensure comme réflexe moral
Dans ce climat, les rares agents publics dotés d’un sens éthique profond finissent par se taire, ou quitter le pays. L’autocensure devient un réflexe de survie. Mieux vaut ne pas faire de vagues, ne pas signaler les irrégularités, ne pas proposer d’initiatives. La verticalité du système rend impossible tout acte moralement audacieux : il sera perçu comme une rébellion, un acte politique, une trahison de groupe.
Ce processus de répression douce est d’autant plus efficace qu’il est intériorisé. Il n’est pas besoin d’ordres explicites : chacun comprend ce qu’il ne faut pas dire, ce qu’il ne faut pas faire, ce qu’il ne faut pas remettre en question. Le conformisme devient une vertu. Le silence devient une stratégie. La lâcheté devient un réflexe pavlovien. On ne désobéit pas à un supérieur même lorsqu’il est dans l’erreur. On ne refuse pas de signer un document même s’il est faux. On ne remet pas en cause une décision même si elle est injuste.
4. La morale comme théâtre de propagande
En même temps, le régime multiplie les références à la morale dans ses discours publics. Les déclarations officielles sont saturées de mentions à l’éthique, à la responsabilité, à la « bonne gouvernance ». Les ministres jurent fidélité à l’intérêt général, les présidents de commission proclament leur intégrité, les campagnes médiatiques célèbrent les « bonnes pratiques ».
Mais cette surproduction morale est une mascarade. Elle ne vise pas à susciter une conscience publique, mais à désamorcer les critiques. Elle remplace l’action morale par la communication morale. Elle fabrique des slogans à la place des valeurs. Elle produit des chartes que personne ne lit, des codes de déontologie que personne n’applique, des engagements solennels que tout le monde oublie.
Dans cette logique, la morale devient une posture, non une conviction. Elle est un outil d’affichage, pas un moteur d’action. Elle ne sert pas à juger, mais à justifier. Ce théâtre permanent de la vertu finit par désensibiliser la population : on n’y croit plus. On rit jaune en entendant un ministre appeler à « la transparence » ou un chef de cabinet dénoncer « l’indiscipline administrative ». On sait que ces mots n’engagent à rien.
5. L’effondrement de la responsabilité individuelle
Cette érosion de la morale publique a une conséquence directe : l’effondrement de la responsabilité individuelle. Dans une société où l’éthique est méprisée, où les principes sont ridiculisés, où la vérité est réprimée, chacun finit par adopter une stratégie de désengagement personnel. On se dit : « Ce n’est pas mon problème. » Ou pire : « Pourquoi moi ? »
Le fonctionnaire ne s’indigne plus des abus. L’enseignant se désintéresse de la réussite de ses élèves. Le policier ferme les yeux sur les violences. Le médecin laisse mourir les patients sans équipement. Le journaliste ne publie plus ce qu’il sait. Le citoyen s’abstient ou se tait. Chacun se protège, s’enferme, se justifie. Et plus personne n’assume rien.
Cette disparition de la responsabilité morale produit une société désaffiliée, fragmentée, où l’indifférence remplace la solidarité, où l’égoïsme remplace le civisme, où la survie remplace l’engagement. Le tissu social se désagrège lentement, sans bruit, sans révolte – mais irrémédiablement.
La responsabilité morale et éthique, à Djibouti, n’a pas simplement été négligée : elle a été méthodiquement détruite. L’État a remplacé la conscience par l’obéissance, la loyauté par la ruse, la vertu par le calcul. Il a créé un climat où la peur de la sanction prime sur le souci du juste, où la promotion passe par la complicité, où la dignité se paie d’exclusion.
Dans ce désert moral, aucune réforme juridique ne suffira. Car sans conscience, il n’y a pas de responsabilité authentique. Sans valeurs, il n’y a pas d’engagement sincère. Sans éthique, il n’y a pas de République possible. Ce n’est donc pas seulement la structure de l’État qu’il faut revoir – c’est son âme.
Avant d’envisager des pistes de refondation, il convient d’examiner un dernier aspect de cette mécanique perverse : la manière dont l’État djiboutien retourne la responsabilité contre ses propres citoyens, exigeant d’eux une exemplarité qu’il se refuse à lui-même
IX. Cas pratiques et anecdotes révélatrices
Au-delà des analyses conceptuelles, des schémas juridiques et des réflexions politiques, c’est dans les faits concrets, dans les situations vécues, que se manifeste avec le plus de violence le déni de responsabilité qui caractérise l’État djiboutien. Les cas pratiques, les anecdotes et les micro-scandales ignorés ou étouffés par la presse officielle dévoilent le fonctionnement réel d’un pouvoir qui se protège systématiquement au détriment de ses citoyens, de ses agents et de ses institutions.
1. L’hôpital public sans oxygène : qui est responsable ?
En 2023, à l’hôpital général Peltier, un jeune patient atteint d’une crise respiratoire grave décède faute d’oxygène disponible dans le service d’urgence. L’enquête interne est menée à huis clos, sans publication des résultats. Aucune sanction politique. Aucun ministre ne s’exprime. Aucun communiqué officiel ne reconnaît la défaillance.
En revanche, une infirmière de garde est suspendue. Elle aurait « mal vérifié » les stocks. On omet de mentionner que le système d’approvisionnement est centralisé, que les appels d’offre sont opaques, que les budgets sont détournés ou affectés à des projets vitrines. Le drame humain devient une faute individuelle, non une défaillance structurelle. Le directeur d’hôpital est muté discrètement. Le ministre reste en poste. Le président de la République inaugure une nouvelle aile de l’hôpital un mois plus tard, sans faire allusion au décès.
Cette affaire incarne la mécanique classique : invisibilisation de la responsabilité politique, transfert de la faute vers la base, instrumentalisation du silence administratif. Le système tue, mais c’est l’infirmière qui paie.
2. L’effondrement d’une école publique : une fatalité ?
À Balbala, en 2022, une salle de classe s’effondre sur une vingtaine d’élèves. Par miracle, il n’y a pas de morts, mais plusieurs blessés graves. Les parents protestent, la société civile s’indigne, mais l’affaire est vite étouffée. Une commission technique conclut à un « défaut de structure non détecté à temps ». En réalité, le bâtiment avait été signalé comme dangereux un an plus tôt, mais aucun budget n’avait été débloqué pour sa réhabilitation.
Qui est responsable ? Pas le ministre de l’Éducation. Pas le chef du département infrastructure. Pas le gouverneur de la région. C’est le proviseur de l’établissement qui est suspendu pour « manquement au devoir de signalement ». Encore une fois, la chaîne hiérarchique se défausse, le sommet se tait, et la base encaisse. Les enfants sont traumatisés. Les parents reçoivent des promesses. Les coupables réels restent dans leurs bureaux climatisés.
3. Le scandale du marché fantôme
En 2021, une entreprise locale obtient un contrat de plusieurs milliards de francs pour la construction d’un marché moderne à Tadjourah. Le projet est annoncé en grande pompe, avec coupure de ruban, discours du préfet et photo du ministre de l’Économie. Deux ans plus tard, aucun marché n’a été construit. Le terrain est resté en friche. L’entreprise a disparu. L’argent, lui, s’est volatilisé.
Une enquête parlementaire est brièvement évoquée, mais ne voit jamais le jour. Le responsable du marché public est transféré à une autre direction. Le directeur général des marchés est promu. Le ministre, interrogé par des journalistes indépendants, parle d’« aléas techniques » et de « révision stratégique ». La population, elle, continue d’acheter ses denrées à même le sol, sans abri, sous 45 degrés.
Ce scandale, parmi tant d’autres, révèle comment l’irresponsabilité se nourrit de l’opacité : personne ne sait qui a signé, combien a été versé, à quelle échéance, selon quels critères. La transparence est inexistante, donc la responsabilité est impossible.
4. Le fonctionnaire jeté en pâture
En 2020, un agent de l’administration fiscale est arrêté pour avoir fait fuiter un document interne prouvant que plusieurs hauts responsables du régime n’étaient pas à jour dans le paiement de leurs impôts. Plutôt que d’ouvrir une enquête sur ces cas d’évasion fiscale, l’administration déclare que l’agent a « violé le secret professionnel ». Il est radié de la fonction publique, incarcéré, puis libéré sous condition après plusieurs mois de détention.
Dans cette affaire, la vérité n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est de punir celui qui a osé briser l’omerta. L’État djiboutien ne récompense pas la loyauté à la vérité, mais la soumission à l’ordre établi. La responsabilité devient, ici encore, une arme punitive. Celui qui agit moralement est broyé ; ceux qui trichent sont couverts.
5. Les jeunes manifestants désignés coupables
En 2019, plusieurs jeunes de la banlieue de Djibouti-ville organisent une manifestation spontanée contre le chômage massif qui les frappe. Ils bloquent brièvement une route, scandant des slogans contre le gouvernement. Les forces de sécurité interviennent violemment. Plusieurs arrestations. Des blessures graves. Des peines de prison ferme. Aucun dialogue. Aucune médiation.
On ne cherche pas à comprendre leurs revendications. On ne reconnaît pas la responsabilité de l’État dans la précarité qui les touche. On ne remet pas en cause les politiques d’emploi inefficaces. On ne questionne pas l’échec du système éducatif ou les discriminations à l’embauche. Non : on condamne les manifestants pour « trouble à l’ordre public ».
Cette affaire illustre à la perfection l’inversion de la responsabilité : les victimes de l’inaction de l’État deviennent les coupables du désordre. Le désespoir est réprimé au lieu d’être entendu. Le politique se dérobe. Le judiciaire sanctionne. Et la jeunesse perd espoir.
Ces cas, bien que divers dans leur nature, racontent tous la même histoire : celle d’un État qui refuse d’assumer, qui ne sait pas reconnaître ses fautes, qui préfère punir que réparer. À Djibouti, la chaîne de responsabilité est conçue comme un entonnoir inversé : plus on monte, plus la responsabilité s’évapore ; plus on descend, plus elle s’alourdit.
Les drames humains sont transformés en incidents techniques. Les scandales sont traités comme des erreurs administratives. Les fautes systémiques sont maquillées en anomalies locales. La politique devient gestion de crise permanente, sans mémoire, sans leçon, sans justice.
Ces anecdotes ne sont pas marginales : elles sont le quotidien. Et elles prouvent qu’aucune réforme ne sera possible tant que cette culture de l’irresponsabilité institutionnalisée ne sera pas arrachée à sa racine.
Il est donc temps, après ce long constat, de proposer des pistes pour une refondation radicale du principe de responsabilité dans l’État djiboutien
X. Perspectives de réformes et restauration du principe de responsabilité
Le constat est posé : à Djibouti, la responsabilité est systématiquement inversée, détournée, étouffée. L’État, au lieu d’en être le garant, en est le fossoyeur. Mais cette réalité, aussi accablante soit-elle, n’est pas une fatalité. La restauration du principe de responsabilité – politique, juridique, morale, administrative – n’est pas seulement possible, elle est indispensable. Car sans elle, aucune réforme durable, aucun progrès démocratique, aucun contrat social viable ne pourra émerger.
Il ne s’agit pas de proposer un catalogue technocratique de « bonnes pratiques » décontextualisées, mais d’identifier les leviers concrets, à la fois structurels et culturels, qui permettraient de renverser l’architecture actuelle de l’irresponsabilité d’État.
1. Réformer la Constitution et encadrer les pouvoirs du président
Toute refondation passe d’abord par un geste fort : démystifier la figure du président. Il ne peut y avoir de responsabilité dans un régime où le chef de l’État concentre tous les pouvoirs sans contrepoids. Il faut :
- Introduire un véritable régime de responsabilité présidentielle, incluant la possibilité de mise en accusation pour manquements graves, abus de pouvoir ou crimes d’État.
- Rétablir la limitation stricte des mandats présidentiels, comme fondement de l’alternance et de la redevabilité politique.
- Réduire les pouvoirs de nomination directe du président sur les institutions de contrôle (justice, cour des comptes, commission électorale…).
- Interdire formellement le cumul des fonctions exécutives et judiciaires dans les mains d’un seul homme.
Ce n’est qu’en limitant la verticalité autoritaire du pouvoir qu’une culture de responsabilité pourra émerger. Un président qui sait qu’il peut être jugé gouverne autrement.
2. Redonner son autonomie à la justice
La restauration de la responsabilité passe nécessairement par la refondation du système judiciaire. Il faut briser la dépendance actuelle de la magistrature envers l’exécutif. Cela implique :
- La refonte du Conseil supérieur de la magistrature, pour le rendre indépendant, avec des membres élus par les magistrats eux-mêmes, sans présidence du chef de l’État.
- La nomination des juges et procureurs par concours et non par décret présidentiel, selon des critères objectifs et transparents.
- La création d’un ministère public indépendant, protégé de toute ingérence politique dans les affaires sensibles.
- Le renforcement de la formation éthique et déontologique des magistrats, accompagnée de sanctions effectives en cas de manquement.
La justice doit redevenir une autorité, non un auxiliaire. Elle doit avoir les moyens de faire comparaître les puissants, pas seulement les pauvres. Sans cette indépendance, la responsabilité restera une fiction.
3. Instaurer la transparence comme norme de gouvernement
L’opacité est l’alliée naturelle de l’irresponsabilité. Il faut instaurer une culture radicale de la transparence, à tous les niveaux de l’État :
- Obligation de publier tous les budgets publics détaillés, y compris ceux des ministères dits « sensibles ».
- Création d’une plateforme ouverte des marchés publics, avec appels d’offres, résultats, et audits accessibles en ligne.
- Mise en place d’un registre des conflits d’intérêts pour les hauts fonctionnaires et élus.
- Publication obligatoire des rapports d’audit, de contrôle et d’évaluation des politiques publiques.
Cette transparence ne doit pas être seulement documentaire. Elle doit s’accompagner de mécanismes de participation citoyenne : consultations, pétitions recevables, enquêtes publiques. Plus l’information circule, plus la responsabilité devient possible.
4. Protéger les lanceurs d’alerte et les agents intègres
L’un des piliers de la responsabilité est le courage individuel : celui de dire la vérité, de dénoncer les abus, de résister aux ordres illégitimes. Aujourd’hui, à Djibouti, ce courage est puni. Il faut donc créer un cadre légal et politique protecteur :
- Adoption d’une loi sur les lanceurs d’alerte, garantissant anonymat, protection judiciaire, et interdiction de représailles.
- Création d’un organe indépendant de signalement des abus, doté d’un pouvoir d’enquête et de saisine du parquet.
- Réhabilitation publique des fonctionnaires sanctionnés pour avoir dénoncé des fautes ou refusé de les couvrir.
- Intégration d’une formation éthique obligatoire dans tous les cursus de la fonction publique.
Il ne peut y avoir de responsabilité collective sans responsabilité individuelle. Et celle-ci doit être soutenue, valorisée, protégée.
5. Réhabiliter le Parlement comme instance de reddition des comptes
Le Parlement ne peut plus rester une chambre d’enregistrement. Il doit redevenir une institution centrale dans le processus de contrôle du pouvoir. Cela suppose :
- L’élection pluraliste et équitable des députés, avec égalité d’accès aux médias, financements de campagne transparents, et supervision par une commission électorale indépendante.
- Le renforcement des commissions parlementaires, avec pouvoir d’enquête, d’audition, et de convocation.
- L’obligation pour les ministres de rendre un rapport annuel devant la représentation nationale, avec débat public et vote symbolique.
- La possibilité de motion de censure effective, même si elle reste politiquement difficile.
Redonner du sens à la représentation, c’est créer les conditions d’une responsabilité politique réelle. Sans cela, le lien entre gouvernés et gouvernants reste fictif.
6. Renverser la logique de la peur
Enfin, au-delà des dispositifs juridiques et institutionnels, c’est une culture politique nouvelle qu’il faut instaurer. Une culture qui valorise le débat, la contradiction, l’erreur reconnue et corrigée, l’engagement citoyen. Cela suppose :
- La fin des intimidations contre les journalistes, les militants, les avocats, les universitaires.
- Le droit à la critique comme fondement de l’intérêt général.
- La libération des espaces publics de discussion, y compris dans les médias nationaux.
- L’encouragement à penser l’État comme une responsabilité partagée, et non comme une machine à imposer le silence.
Cette transformation est lente, incertaine, difficile. Mais elle est possible. Elle commence par des gestes simples : un ministre qui démissionne après un échec, un directeur général qui publie un rapport critique sur son service, un député qui conteste une loi injuste, un président qui reconnaît publiquement une faute.
Refonder la responsabilité à Djibouti, ce n’est pas seulement réécrire des lois. C’est rééduquer le pouvoir, désacraliser la hiérarchie, réconcilier les citoyens avec la parole publique, et surtout restaurer la confiance dans la justice et dans la vérité. Car là où la responsabilité recule, la violence finit toujours par prendre sa place.
La République ne tient ni par la force, ni par la peur. Elle tient par le devoir d’assumer, d’expliquer, de répondre, de réparer. C’est à cette exigence que devra se soumettre, un jour ou l’autre, l’État djiboutien, s’il veut survivre autrement que comme une caricature de lui-même

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