
Note d’introduction d’auteur (sous pseudonyme)
Par « Alpha LASSINI », observateur critique de la gouvernance en République de Djibouti
L’article que vous vous apprêtez à lire n’est ni une diatribe gratuite, ni un pamphlet animé par la rancœur. Il s’agit d’un devoir de mémoire et de lucidité. Trop longtemps, le verbe a été prostitué au service de la promesse sans lendemain, du mensonge méthodique, de l’amnésie préméditée. Ce texte est une tentative de résistance par l’écrit, une interpellation lancée à ceux qui gouvernent actuellement et à ceux qui subissent.
Djibouti mérite mieux que l’oubli organisé et le mensonge répété. Mieux que l’esthétique du verbe vide. Mieux que les emprunts masqués sous les tapis rouges diplomatiques. Ce texte n’est pas un règlement de comptes. C’est un appel. Un cri. Un acte.
Titre : « Promesses oubliées, dettes répétées : une gouvernance de la mémoire courte »
Mes chers concitoyens,
Je prends aujourd’hui la parole non pas pour accuser, mais pour rappeler. Pour réveiller une mémoire collective trop souvent anesthésiée par les discours rassurants, les photos officielles et les communiqués édulcorés. Depuis 2011, notre pays vit sous l’ombre d’un ministre qui promet beaucoup et réalise peu. Ilyas Moussa Dawaleh, ministre de l’économie, est devenu le grand prêtre d’une religion de l’emprunt. Chaque projet est un château de dettes. Chaque signature est une promesse d’oubli.
Nous avons vu des zones franches sans emploi. Des infrastructures sans services. Des projets financés à crédit qui ne rapportent rien. Et pendant ce temps, les prix montent, les jeunes partent, et les ménages s’endettent à leur tour pour survivre.
Ce n’est pas une fatalité. Ce n’est pas une stratégie. C’est une fuite en avant.
Notre économie mérite mieux. Notre peuple mérite mieux. Il est temps d’exiger des comptes. Il est temps de sortir de l’amnésie organisée.
Car un ministre qui oublie ses promesses est un ministre dangereux. Et un peuple qui oublie ses droits est un peuple condamné.
Résumé :
Depuis 2011, Ilyas Moussa Dawaleh, Ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie de Djibouti, s’est imposé comme un expert incontesté des promesses à kilomètre. Sous son égide, le pays a accumulé une dette publique colossale — près de 80 % du PIB — grâce à des emprunts massifs, notamment auprès de la Chine. Pourtant, derrière les annonces triomphantes et les selfies diplomatiques, les réalisations concrètes peinent à émerger.
Cet article va essayer d’analyser l’écart abyssal entre promesses officielles et résultats tangibles. En s’appuyant sur la célèbre citation de Montaigne — « Il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses vraies et en croit beaucoup de fausses » — il dépeint un ministre capable de signer des contrats sans vraiment assurer leur mise en œuvre.
Le bilan social est alarmant : une inflation accrue, un accès au crédit bancaire limité à seulement 9 % de la population adulte, des services publics en souffrance, et une jeunesse confrontée à un chômage endémique. Les alternatives envisagées, comme les partenariats public-privé ou l’audit indépendant, sont évoquées sans être réellement appliquées.
Enfin, l’article formule des recommandations précises pour restaurer la transparence, renforcer la gouvernance, mieux impliquer la société civile et la diaspora, et privilégier une diversification économique durable. Face à un ministre maître du spectacle mais amnésique des résultats, Djibouti doit réclamer plus que des promesses : des actes concrets et une vraie stratégie de développement.
Introduction : Le ministre, maître des promesses oubliées
Il est une vérité universelle, souvent constatée mais rarement formulée avec autant d’acuité que par Montaigne :
« L’homme capable de faire des promesses est aussi capable de les oublier. »
Cette maxime, qui résonne comme un avertissement pour tout gouvernant, semble avoir été adoptée en modèle par Ilyas Moussa Dawaleh, Ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie de Djibouti depuis 2011. Non pas que ce dernier ignore les réalités économiques de son pays, mais il excelle à transformer les promesses en poudre de perlimpinpin, à enchâsser les dettes sous des discours savamment construits, à faire de chaque signature d’emprunt une nouvelle étape de son spectacle politique.
Depuis plus d’une décennie, Dawaleh signe des emprunts sur des kilomètres, accumule les dossiers prometteurs, fait miroiter la croissance, la diversification, l’inclusion financière. Pourtant, si le papier officiel croule sous les annonces, les résultats concrets restent désespérément absents ou dilués dans un brouillard financier. On se demande parfois ce que ce ministre, qui n’est pourtant pas responsable direct du budget, a réellement accompli.
Cette introduction vise à poser le décor d’un constat implacable : l’art de faire des promesses n’est pas réservé à la politique, mais dans ce cas précis, il est aussi celui d’oublier ces promesses sitôt qu’elles sont faites, sans que personne ne s’en émeuve réellement. Avec un brin de sarcasme, cet article s’inspire du philosophe Montaigne, pour qui il est nécessaire que le peuple ignore certaines vérités et en croit d’autres, afin de ménager le fragile équilibre social.
En effet, sous couvert de « vision » et « stratégie », Dawaleh tisse une toile d’illusions financières et diplomatiques, où la dette colossale contractée auprès des bailleurs — et en particulier la Chine — masque les failles profondes d’une gouvernance économique que beaucoup jugent opaque et inefficace. Cette dette, aujourd’hui, dépasse les 80 % du PIB, une situation qui devrait alerter tout observateur avisé.
Cependant, derrière les chiffres, ce sont les Djiboutiens ordinaires qui paient la facture : inflation, chômage massif, accès restreint au crédit bancaire (moins de 10 % des adultes), services publics défaillants. L’écart entre les discours officiels et la réalité quotidienne est abyssal.
Dans les paragraphes suivants, nous décortiquerons les mécanismes de cette dette, la stratégie ministérielle de communication, l’impact social désastreux, avant de proposer quelques pistes réalistes de réforme. Nous inviterons aussi à une réflexion sur ce que signifie vraiment « promettre » et « oublier » dans le contexte djiboutien contemporain.
Contexte économique et premiers emprunts : la genèse d’une dette abyssale
Pour comprendre la saga des promesses oubliées de Dawaleh, il faut remonter à ses débuts à la tête du ministère en 2011. Djibouti, pays de moins d’un million d’habitants, se trouve à un carrefour stratégique, au cœur de la Corne de l’Afrique, avec un potentiel portuaire sans égal. Sauf que ce potentiel n’a jamais suffi à transformer la vie de la majorité de ses citoyens.
Au commencement, le ministre Dawaleh hérite d’une économie fragile, fortement dépendante de l’aide internationale et des revenus logistiques liés aux bases militaires étrangères. Dès lors, la tentation est grande : pour accélérer la croissance, pourquoi ne pas multiplier les emprunts ? Après tout, les grandes puissances ne manquent pas de capitaux à prêter, surtout quand il s’agit d’infrastructures visibles.
Ainsi débute une longue série d’emprunts massifs, pour lesquels Dawaleh devient le visage emblématique. Port de Doraleh, chemin de fer Addis-Abeba–Djibouti, pipelines, zones franches… tout est bon pour alimenter cette machine à dettes. Le plus ironique, c’est que Dawaleh n’est pas le gestionnaire direct du budget de l’État — non, son rôle semble avant tout celui du signataire infatigable de prêts de plusieurs milliards, un rôle plus diplomatique qu’opérationnel (mais non dénué d’une pincé auto octroyée du montant signé).
Ces premiers emprunts — en particulier ceux contractés auprès de la Chine — sont vendus comme le ticket d’entrée vers la modernité et la croissance. Avec des taux d’intérêt présentés comme « raisonnables » et des périodes de grâce généreuses, ils apparaissent comme une aubaine. Mais, en réalité, ces chiffres occultent la dépendance croissante à un seul prêteur, et la fragilité financière qui s’installe.
À la même époque, le FMI commence à tirer la sonnette d’alarme : le ratio dette/PIB explose, dépassant déjà les 70 %. Mais Dawaleh persiste, martelant que les projets en cours rapporteront suffisamment pour assurer le remboursement sans grever le budget national. Des promesses qu’il est facile de faire lorsque l’on se limite à des prévisions optimistes et que l’on oublie de prendre en compte les réalités du terrain.
Car le terrain, lui, reste sourd à ces discours : un accès au crédit bancaire quasi inexistant pour la population, des infrastructures sociales sous-développées, et un chômage endémique qui atteint des sommets alarmants, surtout chez les jeunes.
En somme, ces premiers emprunts ne sont rien d’autre que le début d’une spirale infernale : un ministre transformé en signature volante, qui promet monts et merveilles mais oublie rapidement les conséquences.
Une dette à ciel ouvert, des négociations en coulisses
Au fil des années, le style Dawaleh s’affirme : signer, rassurer, voyager. Et surtout, endetter sans trembler. À mesure que les projets s’empilent — ligne de chemin de fer, port multifonctions, zone franche internationale, câble sous-marin, parc industriel — la dette s’alourdit. Mais pour le ministre, ce n’est pas une dette : c’est un « investissement stratégique ». Autrement dit, un pari sur l’avenir… sauf que ce sont les générations futures qui paieront l’addition.
En 2018, le chiffre devient vertigineux : la dette publique dépasse les 104 % du PIB. Ce n’est plus un signal d’alerte, c’est une sirène hurlante. Les institutions internationales, FMI en tête, commencent à évoquer une situation de détresse de la dette. Mais qu’importe, Dawaleh continue de clamer que tout est sous contrôle. Que les revenus des infrastructures compenseront largement les échéances. Qu’il ne s’agit que d’une transition.
La Chine, principale créancière, détient alors plus de 70 % de la dette extérieure de Djibouti. Pour certains analystes, la situation frôle la dépendance économique absolue, pour d’autres, c’est déjà une forme de mise sous tutelle silencieuse. Mais dans les discours officiels, tout est présenté comme un partenariat gagnant-gagnant.
À ce stade, la diplomatie économique devient un théâtre où Dawaleh excelle. Il voyage de Beijing à Bruxelles, de Washington à Riyad, et présente Djibouti comme le modèle de la stabilité économique régionale. Il signe avec tout le monde, tout le temps. À Paris, il pose avec la Banque européenne d’investissement pour financer l’eau. À Washington, il rencontre les dirigeants du FMI pour parler réforme fiscale. À Abou Dhabi, il promet des zones industrielles. Il parle d’inclusion financière, de transition numérique, de hub logistique global.
Mais pendant que les communiqués de presse pleuvent, que les photos sont retweetées, les remboursements, eux, s’accumulent, les arriérés aussi. En 2023, les retards de paiement sur la dette extérieure atteignent 6 % du PIB, un fardeau pour un budget déjà sous tension. En réponse, la Chine concède un moratoire partiel sur certaines tranches (notamment pour la ligne de chemin de fer). Un aveu discret que les prévisions flamboyantes de rentabilité… n’ont pas tenu.
Et pourtant, le discours du ministre ne change pas. Il continue de se présenter comme l’homme de la prévoyance, du long terme. Il vante une dette « sous contrôle », et accuse les critiques d’être prisonniers de « vieilles grilles de lecture ». Un vrai tour de force : faire passer l’endettement massif pour une marque d’intelligence stratégique. Ou comment transformer une dépendance en vision, à condition que personne n’aille trop voir ce qui se passe sous les tapis diplomatiques.
Projets en trompe-l’œil : quand la dette ne construit que l’apparence
On pourrait croire que toute cette dette accumulée, ces kilomètres d’engagements, ces poignées de mains médiatisées et ces PowerPoint animés auraient transformé Djibouti en Singapour de la mer Rouge. Après tout, c’était bien la promesse : transformer un port poussiéreux en hub logistique ultra-connecté, hisser un micro-État au rang de géant régional. Sauf que… non.
Commençons par le joyau de la couronne : la ligne ferroviaire Djibouti–Addis-Abeba. 4 milliards de dollars, des prêts chinois, une inauguration en grande pompe en 2018, promue comme « le premier chemin de fer électrifié d’Afrique de l’Est ». Résultat ? Un service lent, des pannes régulières, un déficit d’exploitation chronique. Même le FMI a reconnu que les revenus générés ne suffisaient pas à rembourser les échéances. Ironie suprême : en 2023, le gouvernement sollicite un moratoire sur les remboursements auprès d’ExIm Bank of China. Tout ça pour un train à moitié vide et une dette bien remplie.
Autre exemple : le pipeline d’eau entre l’Éthiopie et Djibouti, projet présenté comme un chef-d’œuvre de coopération transfrontalière, censé résoudre le problème d’approvisionnement en eau. Huit ans après sa mise en service, certains quartiers de Djibouti-ville n’ont toujours pas d’eau potable courante. Parfois, les robinets débitent… du sable. Ou rien du tout. L’État explique que « des ajustements techniques sont en cours ». Pendant ce temps, les habitants s’organisent avec des bidons. Et Dawaleh, lui, poursuit ses réunions sur « l’accès universel aux services de base à l’horizon 2035 ».
Et que dire des zones franches industrielles ? Là encore, les annonces sont impressionnantes : Doraleh Free Trade Zone, un investissement de plusieurs milliards, inaugurée avec tambours et fanfares. Mais dix-huit mois plus tard, les hangars restent désespérément vides. Les investisseurs privés attendent. Certains hésitent. D’autres fuient. Les emplois locaux promis se font rares. Pourtant, sur les réseaux sociaux du ministère, la zone est décrite comme une « success story régionale ». Dans le réel ? Une zone morte, mais bien éclairée.
Quant à la digitalisation administrative, autre grande marotte du ministre, elle avance… à coups de conférences et de brochures. La plateforme numérique de services publics est censée simplifier la vie des citoyens. Sauf que ceux-ci, dans leur majorité, n’y ont pas accès. La fracture numérique est abyssale : plus de la moitié de la population ne dispose ni d’ordinateur, ni de connexion Internet stable. Le résultat ? Des guichets toujours aussi archaïques, des délais interminables, et un joli site web qui ne sert qu’à faire joli.
Dans tout cela, une constante : l’illusion d’avancement, soigneusement entretenue par les rapports d’étapes, les annonces de “lancement de projet”, les visites protocolaires. Le peuple, lui, observe. Et subit.
La dette, loin d’être un levier de transformation, s’est muée en instrument de décoration. On construit des façades, on plante des panneaux, on coupe des rubans. Mais derrière ces effets de vitrine, la maison reste vide, et le pays croule sous des engagements financiers qu’il ne parvient plus à honorer.
L’art du storytelling ministériel : comment faire croire sans rien faire
Il faut reconnaître à Ilyas Moussa Dawaleh un talent rare, presque artistique : celui de faire passer des dettes pour des victoires, des demi-échecs pour des réussites, et des projets vides pour des symboles d’excellence. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon managérial, du storytelling de haut vol. Ou plus trivialement : de la poudre aux yeux.
Le ministre est partout. Littéralement. Dans les conférences internationales sur la dette africaine, dans les forums de la francophonie, dans les panels du FMI, dans les forums d’investissement du Golfe, dans les interviews fleuves accordées à des journaux dont personne n’a jamais entendu parler — mais qu’importe, l’essentiel est de remplir les moteurs de recherche avec sa photo et ses slogans.
Le slogan préféré du ministre ? « Djibouti, hub de stabilité et de croissance. » Un mantra qu’il répète à chaque tribune, à chaque conférence, à chaque rapport de 60 pages. L’expression a l’avantage d’être vague, optimiste, et surtout invérifiable. Elle s’imprime facilement sur une bannière, se répète bien en anglais, et offre à ses auditeurs l’illusion que quelque chose se passe. En réalité ? Un hub de promesses, oui, mais dont la piste d’atterrissage est encore en construction.
Autre arme redoutable de la communication dawalesque : le lexique technique. On ne dit plus « endettement excessif », on parle de « leviers d’investissement mixte à rendement long terme ». On ne dit pas « retard de paiement », on parle de « recalibrage des échéances dans une logique de soutenabilité dynamique ». Et surtout, on ne dit jamais « échec », mais « apprentissage stratégique en contexte contraint ».
Ce qui frappe, c’est l’écart vertigineux entre les paroles et les actes. Par exemple, en 2022, le ministre publie un rapport intitulé « Cap vers l’innovation inclusive : financements, talents, transparence ». Un bijou rhétorique. Pourtant, la même année, la plupart des PME locales dénoncent leur incapacité à obtenir des crédits, et les étudiants formés à l’« entrepreneuriat digital » finissent livreurs à vélo. L’innovation, apparemment, se limite à inventer de nouvelles façons de camoufler l’inaction.
Mais là où le ministre excelle véritablement, c’est dans la mise en scène du progrès. À chaque pose de première pierre, à chaque signature de prêt, à chaque visite d’un bailleur, une communication soignée : photographes, bannières, vidéos, citations, hashtags. Et derrière, toujours le même schéma : rien ou presque ne sera livré dans les délais, les coûts réels dépasseront le budget, les retombées sociales seront inexistantes — mais tout cela aura été magnifiquement communiqué.
Le problème, ce n’est pas l’absence de résultats. C’est la capacité à faire croire qu’il y en a, à noyer le réel dans un flux continu de discours bienveillants, graphiques colorés et promesses recyclées. Le ministre Dawaleh ne fait pas de politique économique. Il fait de la gestion de perception, avec le peuple comme spectateur passif et les bailleurs comme public privilégié.
Dawaleh ou le Montaigne du prêt perpétuel : penser l’oubli comme outil de gouvernement
Il est des hommes qui font de la philosophie sans le savoir. Des hommes qui, par leurs gestes, leurs silences, leurs discours, appliquent à la lettre des idées profondes qu’ils n’ont jamais lues. Ilyas Moussa Dawaleh est de ceux-là. Il ne cite pas Montaigne, ne le lit sans doute pas, mais il l’incarne malgré lui.
« Il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses vraies et en croit beaucoup de fausses. » — écrivait Montaigne dans Les Essais. C’était une remarque sur la condition humaine, sur l’ordre social. Chez Dawaleh, c’est devenu un mode opératoire.
Depuis 2011, le ministre a bâti un régime discursif fondé sur la saturation narrative : trop de promesses, trop de chiffres, trop de plans, trop de projections, jusqu’à étouffer la question fondamentale : et concrètement, qu’avez-vous fait ? Une question qu’on ne pose plus, parce qu’on est noyé dans les formules creuses, les perspectives 2035, les dettes restructurées et les tableaux Excel à trois colonnes.
Mais cette surabondance n’est pas un échec de communication : c’est sa stratégie. Elle repose sur un triptyque montaignien à peine travesti :
- Dire, pour qu’on n’aille pas voir.
- Promettre, pour différer le jugement.
- Oublier, pour gouverner en paix.
L’oubli n’est pas une défaillance dans la logique dawalesque. Il est la condition de son pouvoir. Car tout ministre de l’économie qui aurait à rendre compte de chaque promesse non tenue, de chaque prêt non remboursé, de chaque projet inachevé, verrait son discours s’écrouler. Il lui faut donc une mémoire sélective. Et il faut, surtout, que le peuple en ait une encore plus floue.
C’est là le génie involontaire du personnage : il ne gouverne pas par l’action, mais par la gestion contrôlée de la mémoire. Chaque promesse est faite pour être oubliée — mais remplacée à temps par une nouvelle. Une dette chasse l’autre, une promesse écrase la précédente, et le peuple — épuisé par les urgences du quotidien — n’a pas le luxe de compiler les manquements.
Dawaleh ne cache pas la vérité. Il la noie dans l’abondance. Il ne ment pas frontalement. Il dilue le réel dans l’espérance calculée. Il ne nie pas ses engagements. Il les enterre dans un cimetière de PowerPoint, où même les analystes internationaux se perdent.
Et le plus saisissant ? C’est que cela fonctionne. Pendant que les ONG tirent la sonnette d’alarme, que les jeunes diplômés fuient, que les artisans ferment boutique, le ministre est réinvité à Pékin. Parce que dans le monde d’aujourd’hui, ce n’est pas la véracité du bilan qui importe. C’est la qualité du storytelling.
Ce qui nous amène à une conclusion provisoire : à Djibouti, il ne faut pas tant chercher des preuves de réussite qu’un récit maîtrisé de réussite. Et en cela, Dawaleh est imbattable. Montaigne aurait souri. Peut-être applaudi. Ou peut-être pleuré.
Austérité invisible, inflation palpable : le peuple paie les promesses oubliées
Si la dette est un mot abstrait pour les technocrates et les ministres, elle est une douleur concrète pour les Djiboutiens ordinaires. Pour ceux qui n’ont ni attaché parlementaire, ni attaché bancaire. Pour ceux qui attendent, espèrent, et finissent par survivre.
Car derrière les discours lissés, la dette a un coût. Et ce coût, ce ne sont pas les bailleurs qui le paient. Ni les ministres. Ni même les communicants. Ce sont les familles, les jeunes, les petits commerçants. Ceux qui vivent dans des quartiers où l’électricité saute, où l’eau manque, où les loyers montent, où les prix explosent sans explication autre qu’un haussement d’épaules ministériel.
Depuis 2018, l’inflation moyenne tourne autour de 5 à 7 % — mais sur certains produits de première nécessité (riz, farine, huile), la hausse réelle atteint 30 à 50 % sur cinq ans. Officiellement, tout est maîtrisé. Officieusement, les mères de famille font des miracles avec rien. Les salaires stagnent. Les aides sociales, promises à grand renfort de slides dans les forums internationaux, peinent à toucher les foyers. Certains sont inscrits dans trois programmes différents… et ne reçoivent rien de concret.
Le secteur informel, que Dawaleh évoque toujours comme une « zone d’opportunité à structurer », s’est en fait transformé en zone de refuge pour les oubliés. Marchands ambulants, petits réparateurs, vendeuses de beignets — ils sont des milliers à vivre dans une précarité rampante, étranglés par la hausse des prix et l’absence de protection. Le ministère, lui, annonce fièrement un « plan national d’inclusion financière numérique à horizon 2026 ». Et pendant ce temps, la queue s’allonge devant les bornes de D-Money, les files d’attente devant les guichets manuels de microfinances — quand ceux-ci ne sont pas en grève.
Et que dire des jeunes ? Cette fameuse jeunesse djiboutienne, tant citée dans les discours du ministre. On la qualifie de « ressource nationale », de « levier de croissance endogène ». Très bien. Mais selon les chiffres mêmes de la Banque mondiale, plus de 80 % des jeunes de moins de 30 ans sont sans emploi formel. Et les quelques programmes de formation professionnelle financés à coups de prêts internationaux ne débouchent souvent sur rien d’autre que… la frustration.
La santé publique ? Les investissements annoncés sont réels, sur papier. Mais dans les hôpitaux, les médicaments manquent, les files d’attente s’allongent, les personnels désertent ou fuient à l’étranger. Et dans les zones rurales, certains dispensaires ferment par manque de financement, pendant que le ministre annonce fièrement le lancement d’un centre de télémédecine avec un partenaire qatari ou indien.
Cette politique économique, prétendument vertueuse, a donc accouché d’une vérité brutale : le pays vit une austérité invisible, une cure d’amaigrissement budgétaire qui ne dit pas son nom. Pas de coupes spectaculaires, non. Juste une lente asphyxie des services, un tarissement progressif des aides, une incapacité à investir dans l’humain. Et un gouvernement qui, face à cela, se contente d’annoncer… plus de prêts.
Parce qu’à Djibouti, on ne résout pas les problèmes. On les refinance.
Les réformes évitées, les pistes ignorées : chronique d’un autre avenir possible
On pourrait croire, à écouter Ilyas Moussa Dawaleh, que Djibouti n’avait pas d’autre choix. Que la dette était une fatalité. Qu’il fallait, bon gré mal gré, signer ces prêts comme on avale une pilule amère, parce que le développement avait un prix. Mais cette posture fataliste, à la fois commode et désinvolte, ne résiste pas à l’analyse.
Car des alternatives, il y en avait. Et il y en a encore. Mais elles ont été, méthodiquement, contournées, minimisées, repoussées. Pourquoi ? Parce qu’elles demandent autre chose que des signatures sur des accords de prêts. Elles demandent de la volonté politique, du courage administratif, de la lucidité stratégique — autant de qualités qui semblent avoir été laissées au vestiaire de la diplomatie.
Première réforme manquée : la transparence.
À aucun moment, le ministère de Dawaleh n’a mis en place un mécanisme public de suivi de la dette. Pas de site en temps réel, pas de publication détaillée des contrats, pas d’accès aux annexes financières. Les citoyens, les journalistes, les chercheurs sont réduits à consulter des rapports de bailleurs, souvent obsolètes, parfois volontairement flous. Résultat : la dette est opaque, ses conditions réelles connues de quelques-uns, ses échéances repoussées dans le brouillard des hypothèses.
Deuxième occasion manquée : la diversification réelle de l’économie.
Le ministre parle sans cesse de « diversification », de « croissance verte », d’« économie bleue ». Très bien. Mais sur le terrain, l’économie repose toujours sur trois piliers aussi fragiles que dépendants : les services portuaires, les bases militaires étrangères, et la rente foncière. L’agriculture, marginalisée. L’industrie, embryonnaire. Les technologies, sous-exploitées. Le tourisme, anecdotique. Où est donc passé le grand plan de diversification annoncé en 2015, puis en 2018, puis en 2021 ? Il repose, apparemment, dans un tiroir au fond d’un bureau climatisé.
Troisième piste ignorée : les partenariats public-privé (PPP) encadrés.
Plutôt que de tout financer à crédit, Dawaleh aurait pu créer un cadre légal clair, transparent et incitatif pour attirer des investisseurs privés dans des projets structurants. C’est ce qu’ont fait plusieurs pays africains avec succès. Mais cela aurait supposé de partager le pouvoir, les risques, et les rendements, ce qui va à l’encontre d’un modèle de contrôle centralisé des grands projets.
Quatrième oubli : la mobilisation de la diaspora.
Les Djiboutiens de l’étranger envoient chaque année des millions de dollars à leurs familles. Mais aucune stratégie cohérente n’a été mise en place pour canaliser ces ressources vers l’investissement productif. Des plateformes d’investissement collectif, des fonds mixtes diaspora/État, des incitations fiscales : tout cela est resté au stade de la note de service, quand ce n’est pas purement ignoré.
Enfin, cinquième réforme avortée : la responsabilisation institutionnelle.
Dans un pays où le ministre de l’Économie peut s’endetter sans rendre publiquement compte à une Assemblée nationale faible, où les rapports de la Cour des comptes ne sont jamais publiés et vulgarisés, où la société civile est tenue à distance — les réformes structurelles n’ont aucune chance de prospérer. Elles deviennent de simples éléments de langage pour bailleurs, jamais des leviers réels de transformation.
En somme, Ilyas Moussa Dawaleh a eu l’opportunité de redessiner l’économie djiboutienne. Mais il a préféré redessiner sa vitrine. Il avait le choix entre le changement de modèle et le maintien du mirage. Il a choisi… le miroir.
Conclusion : contre l’oubli organisé, le devoir de lucidité
Il y a quelque chose de tragique, presque comique si ce n’était pas aussi grave, à observer la longévité politique d’un homme comme Ilyas Moussa Dawaleh. Ministre de l’Économie depuis 2011, signataire infatigable de dettes, architecte d’une croissance fictive, il incarne une génération de dirigeants pour qui promet équivaut à gouverner, et oublier à durer.
Tout au long de cette analyse, une constante s’impose : le divorce total entre la parole publique et la réalité vécue. Dawaleh promet l’inclusion bancaire, et seuls 9 % des Djiboutiens ont accès à un crédit. Il promet la croissance verte, et l’économie est à genoux dès que les bailleurs éternuent. Il promet la diversification, et l’on continue à vivre de la rente portuaire et militaire. Il promet des réformes, mais ne réforme que les présentations PowerPoint.
Mais le plus inquiétant, ce n’est pas qu’il mente. Ce n’est même pas qu’il échoue. C’est qu’il a réussi à créer un climat où l’échec devient une routine, et l’amnésie une condition de gouvernabilité. À chaque échec, il suffit de raconter une nouvelle histoire. À chaque désastre, un nouveau projet. À chaque critique, une nouvelle promesse. La spirale de l’oubli remplace l’exigence de résultats.
Et le peuple ? Le peuple n’oublie pas. Il endure. Il observe. Il soupire. Parfois, il émigre. Plus souvent, il se tait. Parce que dans un pays où la communication écrase la reddition des comptes, où les institutions sont affaiblies, où la presse est muselée, le silence devient une stratégie de survie. Mais ce silence n’est pas du consentement. Il est un volcan social en sommeil.
Alors que faire ? D’abord, rompre avec le mythe de l’inéluctabilité. Non, Djibouti n’était pas condamné à la dette. Non, ce n’était pas « ça ou rien ». Il y avait, et il y a encore, des chemins alternatifs. Ce qu’il faut, c’est un changement de logiciel. Une révolution douce mais ferme : celle de la transparence, de la responsabilité, du refus de l’enfumage perpétuel.
Ensuite, repolitiser l’économie. Sortir les chiffres du domaine des experts pour les ramener dans les débats citoyens. Publier les contrats. Exiger des audits. Impliquer l’université, les syndicats, les entrepreneurs. Bref, démocratiser ce que Dawaleh a technocratisé à l’extrême.
Enfin, nommer les choses. Dire qu’un projet raté est un projet raté. Dire qu’une dette impayée est un fardeau, pas une « opportunité différée ». Dire qu’un ministre qui oublie systématiquement ses engagements est un ministre dangereux. Et exiger qu’il s’explique, ou qu’il parte.
Car un pays ne se construit pas à coups de slogans. Il se construit à coups de lucidité, d’honnêteté et d’audace. Tout ce que cette décennie d’oubli organisé nous a volé.
Alors oui, comme le disait Montaigne, il est besoin que le peuple ignore certaines vérités et croit certaines faussetés. Mais il est surtout besoin, aujourd’hui, que le peuple cesse de croire aux faussetés qu’on lui vend, et qu’il commence à réclamer les vérités qu’on lui cache.
Et si cela doit commencer par l’évaluation impitoyable du bilan d’Ilyas Moussa Dawaleh, alors soit. Il est temps.

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