Zones franches de Djibouti: Note synthétique (PIB, emploi, recettes fiscales)Version fondée sur des sources publiques et institutions internationales (2022‑2025).


A Djiboutian woman takes part in reheasals for ribbon cutting in front of the main gate of Djibouti International Free Trade Zone (DIFTZ) before an inauguration ceremony in Djibouti on July 5, 2018. (Photo by Yasuyoshi CHIBA / AFP) (Photo credit should read YASUYOSHI CHIBA/AFP/Getty Images)

Message liminaire

Ils sont partout. Ils prolifèrent à la vitesse d’un fil Twitter / X enragé : apprentis politiciens, apprentis journalistes, apprentis éditorialistes, apprentis ingénieurs — ingénieux sans ingénierie, diplômés de l’école des évidences creuses, titulaires d’un master en « il suffit de ». On les reconnaît à leur assurance sans boussole, à leurs phrases qui commencent par « Tout le monde sait que… » et se terminent dans le brouillard, à leur passion pour les tableaux Excel anorexiques et les PowerPoint chlorophyllés — tout verts, tout rassurants, et tout vides. Ils ne doutent de rien, surtout pas d’eux-mêmes ; ils se présentent devant un auditoire djiboutien qu’ils pensent éberlué, prêt à avaler leur soupe tiède où surnagent deux ou trois mots à la mode. Ils viennent nous expliquer ce qui ne va pas dans « notre » pays — oh, l’appropriation généreuse ! —, pourquoi cela ne va pas et, par-dessus le marché, qui en est responsable. Le diagnostic est livré avec la clé anglaise du remède universel : « on n’a qu’à… ». Et la salle — maigre, car le temps des Djiboutiens se mesure en salaires qui n’augmentent pas et en factures de cartes de crédits siphonnés par Djibtelecom qui, elles, ne manquent jamais leur rendez-vous — ne les refrène pas. Non par respect, soyons sérieux : par économie d’énergie. Depuis longtemps, nous avons compris que leur redite fait perdre plus de temps qu’elle n’en fait gagner, que leur grandiloquence est un siphon et leur vérité une pièce de théâtre jouée face à un miroir.

C’est dans cet état d’esprit, déjà engagé sur les chemins sinueux de mes propres pensées — là où la colère, l’ironie et la pédagogie se rencontrent et négocient un cessez-le-feu — que je suis tombé, sans faire exprès, sur un débat organisé par la radio « La Voix de Djibouti ». Au menu, entre autres, la situation des Zones franches. Je n’attendais pas un miracle. Je craignais le pire. Et, comme souvent, le pire est arrivé à l’heure. Le fossé — non, l’abîme — de la vacuité s’est ouvert sous les pieds des intervenants : jargon sans charpente, convictions sans méthode, indignations sans indicateurs. Rien que des slogans en habits de dimanche. Le sujet pourtant exige un travail en amont, patient, documenté, chiffré : lire, croiser, vérifier, dater, comparer, contextualiser, expliciter les mécanismes. Eh bien non. À la place, nous avons eu ce cocktail de certitudes instantanées et de nostalgies préfabriquées qui se déguste tiède et laisse en bouche le goût d’un déjà-entendu rance.

D’où ma démarche : réparer, autant que possible, ce petit désastre. Reprendre ma casquette d’enseignant — elle ne me serre pas la tête, elle me tient le front —, et mettre des outils entre les mains des jeunes Djiboutiens pour que leur curiosité ne soit pas condamnée à tourner en rond dans la cage des sempiternelles accusations. Car le piège est là : quand l’analyse régresse au niveau de l’invective, on ne débat plus ; on se jauge, on s’excommunie, on se distrait. Et le pays attend, figé dans l’angle mort des postures.

Commençons donc par une hygiène intellectuelle de base. Cela paraît modeste ; c’est révolutionnaire. Première règle : définir avant d’opiner. Qu’est-ce qu’une zone franche ? Un instrument de politique industrielle et commerciale qui modifie, dans un périmètre géographique, le régime fiscal, douanier, réglementaire, parfois social, pour attirer des activités exportatrices, logistiques, de transformation ou de services. Pas un conte de fées, pas un complot, pas un talisman. Deuxième règle : citer avant d’affirmer. D’où viennent les chiffres ? Quelle série ? Quel périmètre ? Quelle année ? Troisième règle : distinguer corrélation et causalité. Une courbe qui monte avec une autre n’est pas un aveu. Quatrième règle : remonter aux mécanismes. Qui paie ? Qui encaisse ? Par quel canal ? Cinquième règle : comparer comparable. On n’évalue pas un port par la poésie de ses grues, mais par des métriques : tonnages, TEU, temps d’escale, coûts unitaires, fiabilité, intermodalité. Sixième règle : donner un calendrier aux mots. « Récemment », « depuis toujours », « bientôt » : ces adverbes ne sont pas des chiffres. Septième règle : déclarer ses angles morts et ses conflits d’intérêts. Et, pourquoi pas, huitième règle : pratiquer l’humilité comme on fait ses ablutions — non par coquetterie, par nécessité.

À ce stade, je peux déjà entendre mes « apprentis » préférés s’échauffer : « Vous compliquez, professeur, le peuple veut des réponses simples ! » Mais la simplicité n’est pas la simplification. La bonne pédagogie réduit la complexité sans l’écraser. La mauvaise rhétorique la noie sous un tapis de certitudes qui sentent la naphtaline. Qu’on se le dise : la vérité n’a pas peur des chiffres, elle a peur du théâtre.

Revenons à ces Zones franches, objets de fantasmes autant que d’ignorances. Plaçons, si vous le voulez bien, la barre au niveau du minimum vital d’une discussion sérieuse. Le cadre juridique : quelles lois, quels décrets, quelles autorités de supervision ? Le régime incitatif : quelles exonérations, pour combien de temps, sous quelles conditions de performance (emploi, export, transfert de compétences) ? La gouvernance : qui décide, qui arbitre, qui contrôle ? L’infrastructure : ports, routes, énergie, fibre ; fiabilité et coût. Le tissu d’entreprises : combien, dans quels secteurs, quel taux de survie ? Les emplois : nombre, qualifications, salaires, trajectoires. Les effets d’entraînement : sous-traitance locale, services, formation, innovation. Les externalités : foncières, environnementales, urbaines. Les indicateurs : investissement cumulé, valeur ajoutée créée, recettes et dépenses publiques, part d’export, taux de localisation de la chaîne de valeur. Les risques : capture réglementaire, rente foncière, dépendance à un seul client, surendettement, diplomatie des infrastructures. Voilà ce que j’appelle, non pas la vérité, mais son vestibule. On ne parle pas de politique publique sans passer par l’inventaire des boulons.

Certains objecteront : « Mais vous, vous prenez parti ! » Oui. Je prends parti pour la méthode. Je prends parti pour l’exigence. Je prends parti pour la jeunesse djiboutienne qui mérite mieux que des batailles d’ego entre orateurs en mal d’applaudimètres. Je prends parti contre l’hypnose des certitudes rapides, cette drogue dure des plateaux où l’on confond l’éloquence avec la rigueur. Et s’il faut nommer les travers, allons-y : ces « cancrelats » — comme j’appelle, par ironie volontaire, les soi-disant élites quand elles se conduisent en siphons de la chose publique — prospèrent au soleil des demi-vérités. Ils vous diront que les Zones franches sont la panacée quand cela les arrange, et le diable quand ça les desservira demain. Ils ont des convictions à géométrie parfaitement variable, calibrées sur l’intérêt du moment. Qu’on ne s’y trompe pas : je ne vise pas des personnes, je vise une méthode de nuisance. Et ma satire n’est pas une condamnation à perpétuité ; c’est une invitation à revenir à la table de travail.

Permettez que je propose un kit de survie intellectuelle pour les jeunes auditeurs, lecteurs, citoyens — bref, pour les « nains » magnifiques que nous sommes tous quand nous décidons de grimper sur les épaules des géants de la pensée, plutôt que de ramper dans l’ombre des slogans.

1. Le glossaire avant la gloire. Faites-vous un lexique : zone franche, zone économique spéciale, incitation, exonération, règle d’origine, effet d’éviction, avantage comparatif, cluster, externalité, capex/opex, valeur ajoutée, TEU, throughput. Un mot mal compris fabrique dix erreurs propres et vingt reprises par mimétisme.

2. La carte des institutions. Notez qui fait quoi : ministère, agence, régulateur, opérateur, partenaire étranger, municipalité. Tracez les flux : décisions, budgets, redevances, concessions. Une bonne carte vaut cent éditos.

3. Les chiffres dans leur contexte. Un indicateur isolé est une lanterne sans batterie. Toujours demander : sur quelle période, comparé à quoi, avec quelle méthode de calcul ? Et toujours deux ou trois points de comparaison régionale. Sans comparaison, pas d’évaluation.

4. Les questions qui fâchent, tout de suite. Qui gagne ? Qui perd ? Où est le goulot d’étranglement ? Quel est le coût d’opportunité ? Si l’on exempte d’impôt ici, que prévoit-on pour compenser là ? Quelles clauses de sortie ?

5. Le temps long. Les infrastructures ne parlent pas la langue des plateaux ; elles parlent la grammaire des décennies. Exiger des résultats trimestriels d’un système portuaire relève de la superstition.

6. Le terrain. Trois visites de site valent un colloque. Allez voir. Parlez aux dockers, aux gestionnaires, aux transporteurs, aux comptables. La réalité concrète a le sens de l’humour : elle dégonfle les ballons rhétoriques en une seconde.

7. Les biais et les preuves. On a tous une préférence ; il faut la déclarer et la mettre à l’épreuve. Une thèse qui ne survit pas à la confrontation avec des données n’est pas une thèse, c’est une humeur.

8. L’éthique de la parole publique. N’affirmez pas ce que vous ne seriez pas prêt à signer de votre nom et à défendre devant un contradicteur compétent. La parole a un coût : elle engage.

Revenons un instant sur l’architecture intellectuelle d’un vrai débat sur les Zones franches. Il commencerait par un rappel historique : pourquoi ce choix ? À quel moment ? Avec quelle promesse ? Il poursuivrait par une description du montage institutionnel : la répartition des rôles, des droits, des obligations. Ensuite, on ouvrirait le tiroir des données : investissements engagés, types d’entreprises, emplois créés et maintenus, rémunérations, formation, parts de marché, connectivité logistique, coûts unitaires, productivité des terminaux et entrepôts. On examinerait la chaîne de valeur : quelle part est captée localement, où s’évadent la marge et l’innovation. On placerait enfin la question dans son environnement géopolitique et concurrentiel : quelles routes maritimes, quels hubs voisins, quelles complémentarités et quels différenciateurs ? À ce stade seulement — oui, seulement — on pourrait commencer à discuter des choix : le régime incitatif est-il trop généreux ou trop frileux ? Les objectifs sont-ils crédibles ? Les garde-fous existent-ils ? L’urbanisation suit-elle ou subit-elle ? Le solde fiscal, sur la durée, est-il soutenable ?

Vous voyez ? Rien de spectaculaire, rien qui fasse vibrer les sonomètres des studios. Mais c’est là que se décide la qualité d’un pays : dans sa capacité à préférer la preuve à la posture, l’architecture au décor. Nous n’avons pas besoin d’oracles de studio, nous avons besoin d’artisans de la réalité.

Alors, me direz-vous, que faire du spectacle ? Car il faut bien, paraît-il, de la dramaturgie. Fort bien : faisons du style notre serviteur, pas notre maître. Je n’ai rien contre l’argument rhétorique quand il vient éclairer, rien contre l’ironie quand elle vient percer un ballon de baudruche, rien contre la colère quand elle s’appuie sur un dossier solide. Ce que je refuse, c’est la mise en scène de l’ignorance comme vertu. L’ignorance peut être une étape ; elle n’est jamais un programme.

Je reviens à ce débat radiophonique qui m’a servi d’étincelle. Ce n’est pas la première fois que j’entends ce genre de musique. Mais il y avait, ce soir-là, un crescendo de lieux communs qui m’a rappelé les mauvaises heures des tables rondes où la ronde tourne sans table. C’est précisément pour sortir de cette boucle que je propose ici un pacte : demandons, exigeons, organisons de la contradiction informée. Pas de ces face-à-face où chacun vient réciter son catéchisme pour cocher la case « contradiction », mais de vrais dispositifs où l’on expose ses sources, où l’on accepte de corriger en direct, où l’on distingue ce qu’on sait, ce qu’on pense, et ce qu’on ignore encore.

« Encore » : le plus beau mot de la connaissance. Ce que nous ignorons « encore », voilà le carburant de notre marche. Les « apprentis » dont je parle, eux, ignorent « déjà » — et s’en contentent. Leur « déjà » est une camisole. Notre « encore » sera une échelle.

Permettez-moi une précision sur le ton. Oui, je suis critique. Oui, je suis sarcastique. Ce n’est pas par caprice de plume ; c’est par hygiène civique. La complaisance est une corruption molle. Le sarcasme, bien dosé, est un antiseptique. Il pique, il brûle peut-être, mais il désinfecte. Je ne propose pas l’aigreur, je propose l’exigence. Je ne veux pas humilier, je veux élever — et si cela suppose de railler le faux sérieux, je m’en charge, la conscience tranquille.

Car, au fond, de quoi parlons-nous ? De l’avenir d’une jeunesse qui mérite que ses efforts se heurtent à des obstacles réels, pas à des mirages. De la dignité d’un débat public qui mérite des adultes, pas des figurants. De la construction d’un État qui mérite des ingénieurs de la décision, pas des bricoleurs de slogan. Nous ne reconstruirons pas la confiance avec des mots-valises. Nous la reconstruirons avec des procédures, des évaluations, des bilans, des corrections — et, oui, des rêves, mais des rêves tenus par une charpente.

Je sais que l’on me reprochera d’« intellectualiser » des sujets « concrets ». C’est une vieille ficelle : disqualifier l’analyse au nom du réalisme, comme si la pensée était un luxe et non un outil. Ce qui est concret, c’est un contrat bien négocié. Ce qui est concret, c’est un horaire de train tenu, un terminal qui délivre, une facture qui baisse parce que l’efficacité augmente. Ce qui est concret, c’est un étudiant qui sort d’une formation avec un métier et pas seulement un diplôme. Le concret n’a jamais eu peur de la pensée ; ce sont les simulacres qui tremblent quand on allume la lumière.

Alors voici ma promesse, en préface à ce travail : je serai de parti pris, celui de la précision. Je nuancerai, quitte à perdre quelques spectateurs pressés. Je chiffrerai, quitte à fâcher quelques improvisateurs. Je corrigerai, quitte à agacer ceux qui confondent rectification et humiliation. J’ouvrirai les fenêtres, même s’il fait un peu de vent. Je parlerai parfois fort, mais je n’élèverai pas la voix contre les personnes ; je l’élèverai pour les exigences.

Et voici mon invitation : devenez les co-auteurs de cette exigence. Vous, jeunes Djiboutiens, soyez producteurs de questions mieux posées. Un pays se redresse d’abord par la qualité de ses questions. Si vous voulez déstabiliser les « cancrelats » de plateau, posez-leur calmement trois ou quatre questions dont la simple énonciation exige des sources. La vacuité se fissure au premier « pourquoi » suivi d’un « comment le savez-vous ? ». Ne cédez pas à la violence rhétorique ; cédez à la patience des faits.

Certains soirs, vous aurez l’impression de reculer. Vous entendrez, encore, le cliquetis des théories à l’emporte-pièce. Rappelez-vous alors que la constance est une vertu politique. Les pays qui tiennent leurs institutions finissent, malgré les crises, par tenir leur promesse. Les autres tiennent leurs slogans — et cela ne dure jamais.

Je n’ignore pas, hélas, la tentation de l’amertume. Elle vient vite quand on mesure l’écart entre ce que nous pourrions faire et ce que nous faisons. Mais l’amertume est paresseuse. L’ironie, elle, peut être féconde si elle nous pousse à bâtir, à vérifier, à enseigner. Voilà ma casquette : enseignant, pas censeur. J’ouvre cette préface comme on ouvre un chantier : avec des plans, des mesures, des normes et l’espoir d’un bâtiment qui tiendra aux premières pluies.

Que cette entreprise commence par un mea culpa : nous avons tous, un jour, goûté au plaisir coupable de l’opinion instantanée. Nous avons tous cliqué « envoyer » trop vite. Nous avons tous considéré notre indignation comme un diplôme. À partir d’aujourd’hui, essayons autre chose : nous exercer à l’exactitude. Nous découvrirons très vite que la réalité, loin d’être ennuyeuse, est romanesque : elle a des personnages, des conflits, des rebondissements, des triomphes, des renoncements. Elle mérite mieux qu’un slogan ; elle mérite un récit lucide, au service d’une action mesurée.

Je referme ce message liminaire en revenant au point de départ : cette émission de radio et sa parabole involontaire. Elle m’a rappelé ceci : un micro n’est pas un diplôme. Une audience n’est pas une validation. Une tempête de mots n’est pas un programme. Nous pouvons, nous devons faire mieux. Et nous le ferons si nous consentons à cette petite révolution : exiger la méthode avant la morale, la preuve avant la posture, la pédagogie avant la proclamation. Le reste suivra, parfois trop lentement au goût des impatients — mais durablement, au rythme de ceux qui construisent plutôt que de s’enivrer.

À vous, jeunes lectrices, jeunes lecteurs, qui avez déjà compris que votre temps est précieux, je propose un pacte : je vous devrai la clarté, vous me devrez la curiosité. Je vous devrai la rigueur, vous me devrez la contradiction. Je vous devrai la transparence, vous me devrez la patience. Ensemble, nous apprendrons à reconnaître les faux experts, non par le timbre de leur voix, mais par le vide de leurs sources. Ensemble, nous remettrons le pays à l’endroit, non par incantation, mais par articulation : des faits, des causes, des effets, des choix. Ensemble, nous ferons mentir la fatalité du « c’est comme ça ». Non, ce n’est pas « comme ça ». C’est comme on le décide et comme on le vérifie.

Cet essaie — ces pages qui viennent — ne seront pas un écrit de plus, mais un manuel d’exigence joyeuse. Joyeuse, oui, car il y a un plaisir profond à comprendre, à déplier, à mettre de l’ordre. La joie de l’intelligence n’est pas l’ennemie de l’engagement ; elle en est la condition. Alors, mettons-nous à l’ouvrage. La prochaine fois que vous entendrez « il suffit de… », respirez, souriez, et répondez : « Il suffira… de travailler. » Et si l’on vous accuse d’être « complexes », remerciez : c’est le plus beau compliment qu’on puisse faire à ceux qui refusent d’être simplistes.

Allez, assez parlé de ceux qui parlent trop. Place à ceux qui veulent comprendre pour mieux agir. Place aux étudiants, aux ouvriers, aux entrepreneuses, aux fonctionnaires, aux chercheuses, aux marins, aux chauffeurs, à toutes celles et ceux qui savent que la dignité se nourrit de travail bien fait. Place aux « nains » qui, loin d’insulter l’avenir, grimpent déjà sur les épaules de la méthode pour voir plus loin que le prochain slogan. Place, enfin, à la parole qui construit. Nous avons une route, des outils, des raisons. Nous avons, surtout, mieux à faire que d’écouter les apprentis en tous genres nous dicter le programme de notre découragement.

Qu’ils continuent, s’ils le veulent, à confondre amplitude et profondeur, buzz et bilan, posture et politique. Nous, nous choisirons le camp des preuves. Ce n’est pas le plus bruyant. C’est le plus solide. Et, à la fin, c’est celui qui tient.

Résumé exécutif

La stratégie djiboutienne de développement s’appuie sur un continuum ports – zones franches – corridors qui articule infrastructures de classe mondiale et incitations fiscales étendues. Deux zones structurent l’écosystème : la Djibouti Free Zone (DFZ, 40 ha, 2004), tournée vers la logistique régionale, et la Djibouti International Free Trade Zone (DIFTZ, phase I : 240 ha, 2018), vitrine du modèle « port‑parc‑ville » codéveloppé avec China Merchants, appelée à s’étendre jusqu’à 4 800 ha. En 2023‑2025, la DIFTZ revendique 404 entreprises et une saturation de ses entrepôts logistiques. (dpfza.gov.dj)

Sur le PIB, les ports, la logistique et les réexportations vers l’Éthiopie – environ 80 % des volumes traités – restent le moteur de la croissance et expliquent une large part de sa variabilité. L’activité portuaire à elle seule a généré autour de 400 millions USD de redevances annuelles au pic du cycle, et le secteur «transport‑stockage‑communications» progresse en valeur ajoutée (mesure nationale en DJF). Mais la mesure directe de la contribution spécifique des zones franches au PIB demeure lacunaire : on s’appuie alors sur des proxys (composition sectorielle, séries « PIB des transports », annonces et projections officielles). (The World Bank Docs)

Sur l’emploi, les chaînes portuaires et logistiques comptent environ 6 500 emplois directs (plus 6 000 à 8 000 emplois indirects), pour l’essentiel hors industrie manufacturière, tandis que le chômage global reste très élevé (environ 47 %, jusqu’à 86 % chez les 15‑24 ans). Les quotas d’emploi local en zone franche (30 % la première année, 70 % à cinq ans) existent en droit mais se heurtent à une “offre de compétences limitée”(selon les déclarations des opérateurs; éléments pouvant être sujets à insincérité, vu le niveau de salaires exigés par les djiboutiens,) ce qui restreint l’effet emploi domestique.

Du point de vue des recettes publiques, le Code des zones franches (2004, modifié 2008‑2009) accorde aux entreprises des exonérations très larges – jusqu’à 50 ans – de tout impôt direct ou indirect, hors TVA à laquelle elles demeurent assujetties selon le Code général des impôts ; les salaires versés en zone franche restent imposables (ITS). Les recettes fiscales djiboutiennes ont reculé autour de 11,4–11,5 % du PIB, dans un contexte d’exonérations estimées à 19 % du PIB (toutes niches confondues), soulignant un arbitrage coûts‑bénéfices délicat entre attractivité et base taxable. (Droit-Afrique)

Ce court essai  (inspiré par les innombrables questions que se posent aussi bien les journalistes que les auditeurs de la radio “La Voix de Djibouti” ) qui suit tente de détailler au grand public: (1) la cartographie des zones franches et leur cadre institutionnel ; (2) les fondements juridiques et fiscaux ; (3) la contribution au PIB (indicateurs, proxys et scénarios) ; (4) l’emploi (volumes, qualité, multiplicateurs) ; (5) les recettes fiscales (mécanismes, effets d’éviction) ; (6) un bilan coûts‑avantages et (7) des pistes de réforme pragmatiques.

1) Cartographie et gouvernance des zones franches de Djibouti

Un système à deux étages :

  • Djibouti Free Zone (DFZ), 40 ha entre le port historique et l’aéroport (2004). Offre entrepôts, parcelles viabilisées et unités légères, avec liberté de propriété étrangère, libre rapatriement du capital et incitations fiscales et non fiscales. (dpfza.gov.dj)
  • Djibouti International Free Trade Zone (DIFTZ) (2018), phase I : 240 ha (investissement initial 370 M USD) destinée à l’international et adossée à Doraleh et aux nouveaux terminaux. Le programme complet vise 4 800 ha et 3,5 Mds USD d’investissement à l’horizon 2028. La zone est opérée dans le cadre d’un partenariat DPFZA–China Merchants et s’inscrit dans le modèle « port‑parc‑ville ». (dpfza.gov.dj)

Intégration au corridor éthiopien : Djibouti est la porte d’entrée maritime de l’Éthiopie ; environ 80 % des marchandises traitées dans les ports djiboutiens sont du transit et des réexportations vers ce voisin enclavé, générant à elles seules ≈ 400 M USD de redevances portuaires annuelles au pic du cycle. Les zones franches jouent le rôle de « zones tampons » de valeur ajoutée et de services autour des terminaux (magasins sous douane, cross‑docking, entrepôts, e‑commerce, etc.). (The World Bank Docs)

DPFZA, pivot régulateur : l’Autorité des ports et des zones franches (DPFZA) administre et contrôle les zones franches, fixe les barèmes de redevances et sert de guichet unique pour l’immatriculation et les licences. Cette centralisation, prévue par la loi, vise à réduire les frictions administratives et à homogénéiser le cadre d’affaires. (Droit-Afrique)

État des lieux des implantations : selon la DIFTZ, 404 entreprises opèrent dans la zone (taux d’occupation des entrepôts : 100 %), ce qui confirme l’attractivité logistique à court terme, même si le mix sectoriel demeure encore largement orienté vers l’entreposage et le négoce plutôt que vers la transformation industrielle. (Diftz)

2) Fondements juridiques et fiscaux : le Code des zones franches

2.1. Périmètre, droits et administration

Le Code des zones franches (Loi n° 53/AN/04 du 17 mai 2004, modifiée par la LFR 2008 et la LF 2009) définit les zones franches comme des espaces extraterritorialisés sur le plan douanier où les marchandises ne sont pas réputées sur le territoire douanier au regard des droits et taxes à l’importation. Les activités industrielles, commerciales, financières et de services y sont admises sous agrément de la DPFZA, qui dispose de pouvoirs réglementaires (barèmes de redevances, amendes, normes HSE & construction) et agit comme guichet unique (licences, enregistrement). (Droit-Afrique)

2.2. Emploi et contingents nationaux

Le Code encadre l’emploi : liberté d’embauche, mais obligation d’au moins 30 % de nationaux à la fin de la première année, portée à 70 % au bout de cinq ans. Le droit du travail national s’applique sauf dérogations spécifiques et les travailleurs djiboutiens doivent être affiliés à la protection sociale. Ces dispositions visent la transmission de compétences et la localisation d’une partie de la valeur ajoutée salariale, mais leur effectivité dépend, légalement, de l’offre de compétences locales mais surtout des mécanismes de contrôle (inexistants). (Droit-Afrique)

2.3. Régime fiscal et douanier

Point cardinal : Article 32.

  • Les salariés en zone franche sont assujettis à l’ITS (impôt sur les traitements et salaires).
  • Les entités de zone franche ne sont assujetties à aucun impôt direct ou indirect, TVA exceptée (application du Code général des impôts).
  • L’exonération s’applique pour une durée allant jusqu’à cinquante années, renouvelable.
  • Les biens importés/fabriqués en zone franche sont exempts de droits et taxes, sauf lorsqu’ils entrent dans le territoire douanier national ; dans ce cas, droits et taxes à l’importation s’appliquent. (Droit-Afrique)

Observation : « 10 ans » vs « 50 ans ». Certains documents d’investissement étrangers évoquent une exonération de « jusqu’à 10 ans ». La base juridique nationale en vigueur (Code) prévoit jusqu’à 50 ans, et le FMI confirme, en 2024, l’existence de congés fiscaux allant jusqu’à 50 ans dans les régimes d’incitation (Code des investissements et Code des zones franches). La divergence s’explique par (i) des résumés non juridiques visant l’investisseur et (ii) la coexistence de plusieurs régimes d’incitation aux périmètres différents. (U.S. Department of State)

3) Contribution au PIB : constats, proxys et scénarios

3.1. Contexte macro : une économie de services, tirée par la mer

En 2024, le PIB courant de Djibouti avoisine 4,09 Mds USD soient 4090 milliards de DjF (Banque mondiale). Les services dominent (≈ 85 % en 2023, AfDB / DG Trésor), reflet d’une spécialisation logistique, tandis que l’industrie (≈14 %) et l’agriculture (≈1 %) pèsent peu. La croissance 2023‑2024 a été rehaussée par la reprise de la demande éthiopienne et par l’essor du transbordement dans un contexte de reroutage partiel du trafic de la mer Rouge. (World Bank Open Data)

Élasticité croissance‑ports : le FMI souligne que l’activité portuaire explique l’essentiel de la variabilité de la croissance. Cette dépendance souligne l’importance des périphériques de valeur (zones franches) pour amplifier l’effet multiplicateur local (logistique aval, services aux entreprises, maintenance, e‑commerce B2B). (IMF eLibrary)

3.2. Proxys sectoriels pour approcher la part « zones franches »

L’absence de séries officielles « PIB des zones franches » oblige à mobiliser des proxys cohérents :

  • Transit/Éthiopie : ≈ 80 % des volumes portuaires, ≈ 400 M USD de redevances portuaires annuelles (ordre de grandeur). Une part de cette valeur se prolonge dans les zones franches via entreposage, manutention, services douaniers, distribution, réparation, etc. (The World Bank Docs)
  • Séries nationales « PIB des transports et communications » : le PIB du transport atteint 130,5 Mds DJF soit 725,000,000 USD en 2024 (pic historique), en hausse par rapport à 2023. Même si ce poste dépasse le seul périmètre des zones franches, il constitue un baromètre de la valeur ajoutée logistique dans laquelle les zones sont enchâssées. (Trading Economics)
  • Capacités / implantation : la DIFTZ (phase I) a 240 ha opérationnels, 404 entreprises, des entrepôts saturés. Le projet complet (4 800 ha) est calibré pour héberger des chaînes de valeur plus capitalistiques (industrie légère, assemblage, services régionaux), ce qui renforce l’hypothèse d’une progression tendancielle de la contribution indirecte des zones au PIB. (dpfza.gov.dj)

3.3. Projections officielles et prudence empirique

Des annonces de 2018‑2019 évoquaient, pour la phase pilote DIFTZ (2,4 km²), une contribution au PIB de l’ordre de 200 M USD (≈ 6–11 % du PIB de l’époque selon les sources) et, à terme, des centaines de milliers d’emplois. Ces chiffres sont projetés et non mesurés, et doivent être lus à l’aune des contraintes de capacité (compétences, demande industrielle régionale, logistique intérieure) : en 2023‑2025, la réalité reste plutôt logistico‑commerciale que manufacturière. (Oxford Business Group)

3.4. Ordre de grandeur plausible (exercice illustratif)

À défaut de données « PIB des zones », on peut esquisser un intervalle illustratif pour la contribution directe des zones (hors effets induits), sans prétendre à l’exhaustivité :

  • Base : activités logistiques sous douane, entreposage, distribution régionale, services B2B (douane, contrôle, assurance, TIC), et une frange de manufacturing léger.
  • Hypothèse conservative : si 404 entreprises en DIFTZ génèrent en moyenne 200 000 à 500 000 USD de valeur ajoutée annuelle (fourchette usuelle pour des PME logistiques/négoce en environnement hub), l’ordre de grandeur s’établirait entre 80 M et 200 M USD soit entre 14,4 milliards de DjF   360 milliards DjF pour la DIFTZ seule, hors DFZ, sans compter les effets induits (transport intérieur, services professionnels, services aux travailleurs). Cet exercice n’est pas un fait observé ; il se veut un outil de cadrage jusqu’à disponibilité de séries officielles par périmètre.

Ce type de scénario appelle la création, par l’INSD et la DPFZA, d’un compte satellite « zones franches » (VA, emploi, balance commerciale intra‑zone vs domestique), afin d’ancrer le débat public et budgétaire sur des mesures plutôt que des promesses. (Analyse de l’auteur, à finaliser avec des micro‑données fiscales et sociales.)

4) Emploi : volumes, qualité et multiplicateurs

4.1. L’état du marché du travail

Le chômage de masse (≈ 47 % au global, ≈ 86 % chez les 15‑24 ans) constitue la contrainte sociale majeure. La majorité des actifs travaillent dans l’administration publique ou l’informel, le privé formel ne représentant qu’≈ 8 % de l’emploi. La capacité des zones à absorber de la main‑d’œuvre dépend donc d’une diversification au‑delà de la seule logistique. (The World Bank Docs)

4.2. Emplois logistiques : un noyau relativement restreint

Hors promesses, les emplois directs du complexe portuaire‑logistique sont estimés autour de 6 500, auxquels s’ajoutent 6 000 à 8 000 emplois indirects. Ces chiffres englobent le cœur du corridor (terminaux, manutention, transitaires, entreposage) et incluent partiellement les zones franches. L’effet volume est réel, mais reste modeste au regard de la population active et du chômage des jeunes.

4.3. Quotas d’emploi local et contrainte de compétences

Le Code impose une montée en charge de l’emploi djiboutien en zone franche (30 % à 1 an, 70 % à 5 ans). Or, le déficit d’offre de compétences techniques (maintenance, conduite d’engins, supply chain, qualité, TIC, langue de travail) freine la substitution ; le FMI note que des postes qualifiés sont encore occupés par des expatriés faute de vivier. Cela plaide pour des programmes ciblés (lycées techniques, apprentissage, certifications logistiques, anglais des affaires) adossés aux besoins des entreprises de zone. (Droit-Afrique)

4.4. Multiplicateurs et industrialisation naissante

Des sources officielles ont parfois avancé qu’un emploi en zone franche crée deux emplois hors zone ; c’est plausible dans la logistique de hub, mais conditionné par la densité de fournisseurs locaux. Dans l’industrie légère, 892 emplois ont été créés en 2018 (tous établissements confondus), principalement par des filiales étrangères. Cette base reste faible et doit s’étoffer (textile, assemblage, agro‑transformation, maintenance lourde, réparation navale) pour que les zones jouent pleinement un rôle absorbeur d’emplois jeunes et féminins. (french.xinhuanet.com)

5) Recettes publiques : mécanismes et effets d’éviction

5.1. Comment les zones « payent » l’État

Compte tenu des exonérations massives prévues par la loi :

  • Impôt sur les sociétés / BIC : exonération en zone franche (article 32), donc faible contribution directe.
  • TVA : due (régime de droit commun) par les entités de zone sur les opérations taxables ; la TVA collectée au cordon douanier reste un pivot des recettes nationales.
  • Fiscalité salariale : ITS dû par les salariés des zones (retenue à la source par l’employeur).
  • Droits et taxes à l’importation : dus lorsque des biens sortent de la zone vers le marché local.
  • Redevances/parafiscalité : barèmes fixés par la DPFZA (licences, baux, redevances d’infrastructure) et dividendes des entités publiques ou parapubliques (ex. holdings portuaires). (Droit-Afrique)

5.2. Une base fiscale érodée, des ratios dégradés

Le FMI dresse en 2024 le tableau d’une assiette étroite, d’un C‑efficiency TVA faible (0,37) et d’un rendement de l’impôt sur les bénéfices autour de 1,5 % du PIB (contre ≈ 3 % dans les pairs), en partie du fait de régimes préférentiels (dont zones franches). La Banque mondiale relève que les exonérations (tous dispositifs confondus) ont atteint ≈ 19 % du PIB en 2022, pendant que les recettes fiscales reculaient vers 11,4–11,5 % du PIB (2019‑2023). Le message‑clef : l’arbitrage entre attractivité et mobilisation des recettes devient serré. (IMF)

5.3. Ce que paient (encore) les chaînes portuaires

Malgré l’exonération IS en zone franche, les chaînes portuaires alimentent le budget par douane/TVA à l’importation, redevances et dividendes : un rapport MEFI chiffre la contribution budgétaire du Port de Djibouti à 20–25 % des recettes de l’État, ce qui illustre l’importance du cordon douanier et des flux parafiscaux dans un pays « hub ». Il faut toutefois distinguer impôts (recettes fiscales) et autres revenus (redevances, loyers, dividendes).

6) Bilan coûts‑avantages : ce que les zones apportent… et ce qu’elles coûtent

6.1. Les gains observables

  • Ancrage de valeur autour des ports : la DIFTZ et la DFZ allongent la chaîne locale (entreposage, différenciation retardée, services B2B, PCS/guichet unique), renforçant le rôle de plate‑forme. (dpfza.gov.dj)
  • Résilience conjoncturelle : en 2023‑2024, la diversification vers le transbordement a soutenu la croissance face aux chocs régionaux, avec une hausse notable des volumes traités. (World Bank)
  • Attractivité : procédures centralisées (DPFZA), occupation élevée des entrepôts, effet d’entraînement sur des services connexes (assurance, inspection, TIC, restauration, maintenance). (Diftz)

6.2. Les coûts et risques

  • Érosion fiscale : congés fiscaux longs (jusqu’à 50 ans) et largeur d’assiette réduite ; rendement TVA et IS inférieur au potentiel ; risque d’arbitrage des bases (localisation d’activités dans les périmètres les plus exonérés). (Droit-Afrique)
  • Emploi : effets quantitatifs modestes jusqu’ici et contrainte de compétences; délai de montée en gamme de l’industrie légère. (The World Bank Docs)
  • Dépendance : concentration sur un client unique (Éthiopie) et sur des chaînes maritimes susceptibles d’être réorientées ; nécessité de soutenir la demande intrarégionale et la fabrication pour stabiliser l’activité. (The World Bank Docs)

6.3. Où se situe le point d’équilibre ?

  • À court terme, les zones franches accroissent la valeur ajoutée de services et l’efficience logistique ; leur impact fiscal net demeure faible par conception, mais elles optimisent des postes non fiscaux (redevances, dividendes portuaires).
  • À moyen terme, le relèvement du taux d’intégration locale (sous‑traitance, assemblage, agro‑transformation) conditionnera la traduction de l’activité de zone en profits domestiques, salaires imposables et consommation taxée (TVA), donc en recettes pérennes. (Insha’Allah)
  • À long terme, la durée des exonérations doit être corrélée à des engagements de performance (emplois nationaux, exportations hors Éthiopie, dépenses locales, formation certifiante) et révisée périodiquement.

7) Pistes de réforme pragmatiques

  1. Cibler et conditionner les incitations : suivre la recommandation du FMI — réserver les avantages « zone franche » aux activités hautement mobiles et exportatrices, plafonner la durée effective (par ex. 10–15 ans), conditionner à des contrats de performance (emplois nationaux, contenu local, R&D/formation), et clore les « dérogations ad hoc » hors cadre législatif. (IMF)
  2. Mesurer pour gouverner : instituer un compte satellite « zones franches» (VA, capital productif, exportations, masse salariale, ITS, TVA, import‑content). Publier un rapport annuel zones franches co‑signé DPFZA/Finances/INSD. (Analyse de l’auteur.)
  3. Relancer la productivité TVA : relever progressivement le C‑efficiency (élargissement d’assiette, limitation des exemptions hors panier de base, meilleure gestion des crédits et des remboursements), numériser intégralement la chaîne TVA/douanes (SIGTAS/ASYCUDA) et suivre la TVA des opérateurs de zones. (IMF)
  4. Accélérer la montée en compétences : aligner les quotas d’emploi local avec de vrais pipelines (lycées techniques/logistique, apprentissage dual, anglais technique, maintenance portuaire) cofinancés par les zones (fonds de formation abondé par m² loué ou par tête). (Droit-Afrique)
  5. Élargir la base manufacturière : cibler quelques chaînes d’assemblage (textile, montage électrique, pièces automobiles, agro‑transformation) adossées aux avantages logistiques de Djibouti (rotation conteneurs, cold chain) et aux marchés COMESA/AfCFTA. (Oxford Business Group)
  6. Maximiser les retombées fiscales indirectes :
    • Normer le contenu local dans les achats des opérateurs de zones (transport intérieur, catering, maintenance, sécurité), pour mutualiser l’effet emploi/TVA.
    • Sécuriser le prélèvement de l’ITS et des cotisations sociales (déclarations e‑payables, contrôle fondé sur la donnée) pour maximiser la contribution salariale. (Analyse de l’auteur.)
  7. Gouvernance et transparence : publier les barèmes de redevances DPFZA, les dividendes parapublics, et l’inventaire des exonérations par régime (coût budgétaire). La Banque mondiale signale que les exemptions pèsent lourdement ; la transparence en facilitera la rationalisation. (World Bank)

Conclusion : vers une « zone franche » de seconde génération

Les zones franches de Djibouti fonctionnent : elles lock‑in une partie de la valeur des flux portuaires, accélèrent la manutention et la distribution, et renforcent la position de hub, ce qui soutient la croissance du PIB dans une économie de services. Mais leur promesse sociale (emplois) et leur rendement fiscal (recettes) ne se matérialiseront pleinement que si l’on passe d’une zone logistique à une zone industrielle‑de‑services plus dense en compétences locales et en contenu local.

Trois priorités ressortent :

  1. Mesurer rigoureusement (compte satellite, rapport annuel) pour sortir du débat entre promesses et perceptions ;
  2. Conditionner et cibler les incitations (durée, secteurs, exportations, emploi) selon des contrats de performance révisables ;
  3. Investir dans les compétences et les chaînes d’assemblage où Djibouti peut combiner avantage logistique et densité d’emplois.

À ce prix, les zones franches pourront évoluer vers une seconde génération qui crée davantage d’emplois locaux, élargit la base fiscale (via salaires et TVA plutôt que via l’IS) et stabilise la croissance au‑delà des seuls aléas du trafic maritime et de la conjoncture éthiopienne. (IMF eLibrary)


Références (sélection commentée, citées dans le texte)

  • Cadre légal : Code des zones franches (Loi n° 53/AN/04, mod. 2008‑2009) – administration par DPFZA, quotas d’emploi national (30 % → 70 %), exonérations jusqu’à 50 ans, assujettissement TVA et ITS, régime douanier. (Droit-Afrique)
  • DPFZA / Zones : fiches DFZ (40 ha) et DIFTZ (phase I : 240 ha ; projet 4 800 ha ; 404 entreprises ; entrepôts saturés). (dpfza.gov.dj)
  • Chaîne portuaire / Éthiopie : ≈ 80 % des volumes, ≈ 400 M USD de redevances (World Bank, Country Economic Memorandum). (The World Bank Docs)
  • PIB / structure : PIB courant ≈ 4,09 Mds USD (2024) ; services ≈ 85 % (AfDB/DG Trésor). (World Bank Open Data)
  • Variabilité croissance : l’activité portuaire explique ≈ 80 % de la variation de la croissance (FMI, Article IV 2024). (IMF eLibrary)
  • PIB des transports (proxy) : 130,5 Mds DJF (2024). (Trading Economics)
  • Emploi : 6 500 emplois directs logistique + 6 000–8 000 indirects ; port = 20–25 % des recettes de l’État (MEFI/DFE).
  • Marché du travail : chômage ≈ 47 % (jeunes ≈ 86 %), privé formel ≈ 8 % des emplois (World Bank CEM). (The World Bank Docs)
  • Fiscalité : rendement TVA faible (C‑efficiency 0,37), IS ≈ 1,5 % du PIB, régimes préférentiels jusqu’à 50 ans (FMI, Selected Issues 2024). (IMF)
  • Exonérations : coût ≈ 19 % du PIB (BM 2024) ; recettes fiscales11,4–11,5 % du PIB (2019–2023). (World Bank)
  • Projections DIFTZ : 200 M USD au PIB (phase pilote) ; annonces d’emplois massifs (à manier avec prudence). (Oxford Business Group)

Annexes : extraits essentiels du cadre légal (rappel)

  • Art. 10 : guichet unique (licences, immatriculation) par la DPFZA. (Droit-Afrique)
  • Art. 12 : pouvoir réglementaire DPFZA : barèmes de redevances, amendes, normes. (Droit-Afrique)
  • Art. 29 : 30 % de nationaux à 1 an, 70 % à 5 ans. (Droit-Afrique)
  • Art. 32 : ITS dû par les salariés ; exonération d’impôts pour les entreprises jusqu’à 50 ans ; TVA applicable (droit commun). (Droit-Afrique)
  • Art. 35–38 : exonération douanière en zone ; droits et taxes lors d’une mise à la consommation sur le territoire douanier national. (Droit-Afrique)

Remarque finale de méthode

Pour préserver la rigueur empirique, les chiffres non disponibles par périmètre  («PIB des zones », emplois strictement en zones) ont été signalés comme tels et approchés par des proxys (comptes nationaux sectoriels, séries « PIB des transports », données DPFZA, documents BM/FMI, annonces officielles) ou des scénarios transparents. La priorité statistique recommandée est la mise en place d’un compte satellite dédié aux zones franches, afin d’objectiver la contribution nette (PIB, emploi, recettes) de ce pilier de la stratégie « port‑parc‑ville ». (Trading Economics)

Fin.

Alpha LASSINI

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Alpha Lassini

Surgir, Agir et Disparaitre pour que la semence porte du fruit. (Rise, Act and Disappear so that the seed bears fruit)