Reconstruire la nation : sortir enfin de la politique du “diviser pour régner”


Dans le contexte actuel de Djibouti, marqué par une effervescence de tensions et de divisions, il est regrettable de constater que le dialogue constructif cède souvent la place au tumulte et à l’invective. 

Au lieu d’éclairer les enjeux et d’ouvrir des chemins de compromis, trop de débats publics se réduisent à des accusations véhémentes, à des critiques acerbes, à des procès d’intention et à des stratégies de disqualification qui visent les personnes plus que les idées. Les divergences d’opinion, pourtant normales dans toute société vivante, sont parfois présentées comme des trahisons, et la nuance comme une faiblesse. Pire encore, certaines prises de parole cherchent à exploiter des sensibilités tribales, religieuses ou personnelles, en opposant des appartenances, en ravivant des blessures réelles ou supposées, ou en caricaturant l’autre camp pour le rendre indigne d’écoute. 

Cette rhétorique de la suspicion, qui prétend révéler des intentions cachées au lieu de discuter des faits, fragilise la confiance sociale : elle transforme chaque désaccord en affront, chaque critique en attaque identitaire, et chaque débat en bras de fer. À cette polarisation s’ajoute un environnement aggravé par la parole libérée sur les réseaux sociaux, où l’instantanéité, l’anonymat relatif et la recherche d’audience favorisent la formule choc, le montage trompeur, l’insinuation et la rumeur. Les messages circulent plus vite que les vérifications, les émotions l’emportent sur l’analyse, et des communautés numériques se constituent en bulles qui ne se croisent plus, se répondant par captures d’écran interposées plutôt que par arguments. 

Dans cet espace, il devient tentant de confondre popularité et vérité, d’interpréter l’indignation comme une preuve, et de réduire l’adversaire à un stéréotype. Or, ces pratiques, loin de contribuer à résoudre les problèmes concrets—emploi des jeunes, coût de la vie, accès équitable aux services, qualité des institutions, cohésion des quartiers, dignité des personnes—alimentent un climat de méfiance et de discorde qui exacerbe les fractures sociales et rend toute réforme plus difficile. 

Lorsque l’on s’habitue à l’insulte, on finit par banaliser l’exclusion ; lorsque l’on s’habitue au soupçon, on finit par décourager les compétences ; lorsque l’on s’habitue à la peur de l’autre, on finit par s’enfermer dans une logique d’autodestruction où chacun perd. 

Dans un pays où les liens familiaux, professionnels et communautaires se recoupent, où l’on se côtoie dans les mêmes marchés, les mêmes services, les mêmes rues, la multiplication des discours de haine a des effets immédiats : elle empoisonne la vie quotidienne, dégrade la réputation des personnes, met en péril des solidarités utiles, et offre un terrain fertile aux manipulateurs qui prospèrent sur la division. 

C’est précisément pour cette raison qu’il est crucial d’appeler à la raison et au discernement, et de promouvoir une réflexion collective fondée sur la recherche de solutions durables et inclusives. Appeler à la raison ne signifie pas nier les problèmes ni demander le silence : cela signifie choisir des mots qui n’humilient pas, distinguer la critique des politiques de l’attaque des identités, exiger des preuves avant de condamner, reconnaître la complexité des situations, et accepter que l’autre puisse avoir une part de vérité. 

Le discernement, lui, suppose une discipline de l’esprit : vérifier les informations avant de les relayer, contextualiser les images et les citations, refuser les généralisations abusives, et se méfier des récits trop simples qui désignent un bouc émissaire unique. 

Dans un environnement où la haine et les procès d’intention semblent parfois devenir des outils stratégiques, ceux qui prônent la paix et la cohésion sociale risquent d’être moqués ou perçus comme naïfs, comme si le respect était une concession et la modération un renoncement. 

Pourtant, la véritable naïveté consiste à croire qu’une société peut se construire sur la rancœur ; la véritable faiblesse consiste à s’acharner à gagner des querelles de prestige au prix de perdre l’avenir commun. La cohésion sociale n’est pas un slogan : c’est une infrastructure invisible sans laquelle l’économie se grippe, l’éducation se fragilise, la sécurité se complique et la dignité s’érode. Elle se cultive par des pratiques concrètes, à commencer par la responsabilité des leaders—politiques, associatifs, religieux, médiatiques—qui doivent donner l’exemple d’une parole ferme mais juste, capable de nommer les difficultés sans attiser les haines. Elle se renforce aussi par une presse et des plateformes qui valorisent la contradiction argumentée, par des espaces de dialogue local où l’on traite les préoccupations quotidiennes avec méthode, et par une éducation civique et numérique qui apprend aux jeunes à débattre sans se détruire. 

Des initiatives simples peuvent changer le climat : des chartes de conduite pour les débats, des mécanismes de médiation communautaire, des rencontres intergénérationnelles, des campagnes de sensibilisation contre la stigmatisation, et une culture du “je critique ce que tu fais, pas ce que tu es”. 

À l’échelle individuelle, chacun peut contribuer en refusant de partager une rumeur, en corrigeant calmement une information fausse, en soutenant une personne injustement diffamée, ou simplement en choisissant le silence lorsque la colère ne produit que du bruit. 

De même, la diaspora, les étudiants et les professionnels peuvent jouer un rôle de passerelle, en ramenant des pratiques de débat apaisé, en finançant des projets collectifs, et en refusant d’exporter des querelles locales vers des espaces numériques mondialisés où tout s’enflamme. Djibouti possède des ressources morales et culturelles pour dépasser ces tensions : l’hospitalité, la solidarité, la fierté d’un vivre-ensemble forgé par l’histoire et par la diversité, ainsi qu’une conscience aiguë de l’interdépendance dans un espace limité. 

Il est donc essentiel de ne pas céder au cynisme ambiant et d’encourager les Djiboutiens à éviter le piège de l’autodestruction, en privilégiant une culture du respect mutuel et du dialogue apaisé. 

La paix sociale n’exige pas l’unanimité, mais un pacte minimal: reconnaître la dignité de chacun, protéger l’intérêt général, et accepter que la critique, lorsqu’elle est honnête et argumentée, peut être une force de progrès

Revenir à cette exigence n’est pas un luxe intellectuel ; c’est une nécessité politique et humaine, afin que les divergences deviennent des moteurs d’amélioration plutôt que des prétextes à la rupture, et que l’avenir se construise par l’écoute, la justice et la responsabilité partagée.

Il y a des mots que l’on répète à force d’en avoir vidé le sens : unité nationale, cohésion sociale, vivre-ensemble. Ils reviennent dans les discours officiels, dans les campagnes électorales, dans les communiqués après chaque crise. Mais dans la rue, dans les quartiers, dans les villages, la réalité est têtue : méfiance, lassitude, sentiment d’abandon. La nation, pour beaucoup, n’est plus un projet commun, mais un décor lointain.

Si nous voulons véritablement reconstruire la nation, il faut cesser de traiter l’unité comme un slogan et en faire une politique publique cohérente. Cela suppose de rompre avec une logique bien connue – celle du diviser pour régner – et de reconstruire un cadre où chaque citoyen se sente pleinement reconnu, respecté et représenté.

Célébrer ce qui nous rassemble, pas ce qui nous oppose

On a trop longtemps laissé s’installer un récit implicite : chacun serait d’abord défini par son origine, sa région, sa communauté, sa tribu, son clan, sa religion, son appartenance politique. Dans ce récit, l’autre est toujours un peu un rival, voire une menace. Or, une nation ne tient pas par l’addition de méfiances, mais par le choix délibéré de chercher ce qui unit.

Nos sociétés regorgent pourtant de valeurs partagées : la solidarité dans les moments difficiles, la dignité que chacun réclame pour soi et pour les siens, le respect des anciens, la fierté d’un patrimoine culturel, linguistique, historique. Mais ces valeurs ne deviennent un socle commun que si elles sont nommées, célébrées, enseignées.

Concrètement, cela signifie repenser nos symboles, nos fêtes, nos programmes scolaires. Une fête nationale ne devrait pas seulement commémorer une date ou une victoire, mais mettre à l’honneur la diversité de celles et ceux qui font vivre le pays au quotidien : enseignants, agriculteurs, soignants, travailleurs informels, artistes, volontaires associatifs. L’école devrait raconter une histoire nationale qui inclut toutes les régions, toutes les langues, toutes les contributions, et non une version tronquée où certains ne se reconnaissent jamais.

L’unité n’est pas l’effacement des différences : c’est la décision de construire une maison commune où chaque différence a sa place.

Mettre fin à la politique cynique du “diviser pour régner”

Il serait naïf de croire que les divisions ne sont que des accidents de l’histoire. Elles ont souvent été entretenues, attisées, manipulées. Jouer une région contre une autre, une communauté contre une autre, promettre à certains ce qu’on refuse à d’autres, distribuer les postes et les ressources en fonction de la loyauté plutôt que du mérite: voilà le carburant de la fragmentation.

Cette stratégie profite à quelques-uns, mais elle affaiblit durablement l’État, la démocratie et la confiance. Quand les citoyens se convainquent que tout se joue dans l’appartenance et le clientélisme, ils ne croient plus aux institutions. Quand le pouvoir se légitime par la division, il n’a plus intérêt à la cohésion.

Rompre avec cette logique suppose des actes forts.

  • Des réformes politiques qui obligent les partis à se structurer autour de projets de société plutôt que d’identités fermées.
  • Une administration publique fondée sur la compétence, où les nominations ne dépendent plus de liens personnels ou communautaires.
  • Des mécanismes de réconciliation qui reconnaissent les injustices passées, donnent la parole aux victimes et construisent des garanties pour l’avenir.

Une nation ne se reconstruit pas sur le déni. Elle se reconstruit sur la vérité, la justice et un engagement clair : plus jamais la division comme méthode de gouvernement.

Des institutions fortes, transparentes et proches des citoyens

L’unité nationale ne repose pas seulement sur les intentions, mais sur des institutions capables de traduire ces intentions dans les faits. Quand les citoyens voient que la loi n’est pas la même pour tous, que les riches et les puissants échappent aux sanctions, que les budgets publics disparaissent dans l’opacité, ils décrochent. Et sans confiance institutionnelle, l’appel à l’unité sonne creux.

Il est temps de mettre la transparence au cœur du contrat social. Budgets, marchés publics, grands projets d’infrastructures doivent être publiés, débattus, contrôlés. Des organes de contrôle indépendants doivent pouvoir enquêter sur la corruption, sans pression politique. Les responsables reconnus coupables doivent être sanctionnés, réellement, durablement.

Mais la confiance ne repose pas seulement sur la lutte contre la corruption. Elle exige aussi des institutions modernes et accessibles :

  • des services publics numérisés qui épargnent au citoyen des heures de démarches humiliantes ;
  •  des fonctionnaires formés à l’éthique, au service de l’usager, à l’égalité de traitement ;
  •  une justice plus proche, plus rapide, plus équitable, y compris pour les plus pauvres et les plus éloignés.

À cela doit s’ajouter une véritable décentralisation : des régions dotées de moyens réels et contrôlées par leurs citoyens, des conseils locaux où les habitants peuvent participer aux décisions concernant leur quotidien. On ne peut pas demander aux populations de se sentir parties prenantes d’un État qui ne se manifeste que par des promesses lointaines et des visites officielles ponctuelles.

Dialogue intergénérationnel et interculturel : recoudre le tissu social

Une société qui ne se parle plus commence à se déchirer. Aujourd’hui, les fractures ne sont pas seulement politiques ou économiques, elles sont aussi intergénérationnelles et interculturelles.

Les jeunes accusent les anciens d’avoir laissé pourrir la situation ; les anciens reprochent aux jeunes d’être ingrats ou impatients. Certaines communautés se replient sur elles-mêmes, persuadées que les autres sont favorisées ou hostiles. Ces perceptions, parfois exagérées, parfois fondées, ne peuvent être dépassées que par des espaces de dialogue structurés.

Imaginons des programmes de mentorat où des retraités expérimentés accompagnent des jeunes entrepreneurs ou étudiants, dans un échange gagnant-gagnant de savoirs et de perspectives. 

Imaginons des jumelages entre régions, des festivals qui mettent en scène les langues, les musiques, les traditions de tout le pays, non pas comme des curiosités folkloriques, mais comme des composantes égales d’un même héritage.

Apprendre quelques mots de la langue d’une autre région, découvrir sa cuisine, écouter ses récits, ce n’est pas anecdotique : c’est politique. 

Cela construit de la reconnaissance mutuelle. Et sans reconnaissance mutuelle, l’unité reste abstraite.

L’unité passe aussi par le porte-monnaie

On ne bâtit pas l’unité sur un gouffre social. Quand une partie du pays vit dans le chômage de masse, sans services de base, sans perspectives, tandis que d’autres zones concentrent les investissements, l’injustice devient explosive. 

Une économie inclusive n’est pas un luxe moral, c’est une condition de stabilité.

Soutenir les petites et moyennes entreprises, financer la formation professionnelle, particulièrement pour les jeunes, investir dans les métiers d’avenir (transition énergétique, agriculture durable, numérique) : ce sont autant de politiques qui donnent des raisons d’espérer. C’est dans l’accès à l’emploi, au revenu, à des infrastructures correctes que l’idée de nation prend corps.

La question de la répartition des ressources est centrale : les richesses naturelles, les grands projets, les recettes fiscales ne peuvent plus être capturées par une minorité ou par quelques régions privilégiées. Il faut des mécanismes clairs de redistribution, des fonds spécifiques pour les territoires longtemps oubliés, des règles qui garantissent qu’une part des bénéfices reste là où la richesse est produite.

Un leadership qui incarne le changement ou qui l’empêche

Rien de tout cela ne sera possible sans un leadership différent. Les citoyens n’attendent pas des dirigeants parfaits, mais des dirigeants cohérents : des responsables qui appliquent à eux-mêmes ce qu’ils demandent au reste de la population.

Cela commence par une exigence simple : l’exemplarité. Déclaration publique de patrimoine, refus des privilèges indus, transparence sur les conflits d’intérêts, présence régulière sur le terrain, écoute réelle des critiques. Cela implique aussi d’ouvrir le champ politique : laisser émerger des jeunes leaders, des femmes, des acteurs de la société civile, et pas seulement recycler les mêmes visages dans les mêmes postes.

Un pays qui confisque la décision à une petite élite close se prive de son plus grand atout : l’intelligence collective de son peuple.

Mesurer, corriger, persévérer

Reconstruire une nation n’est pas un coup d’éclat, c’est un processus. Il faut accepter de mesurer les progrès, d’admettre ce qui ne fonctionne pas, de corriger la trajectoire. Des indicateurs de cohésion sociale, de confiance institutionnelle, de réduction des inégalités peuvent et doivent être suivis régulièrement. Des rapports indépendants doivent être rendus publics. C’est à ce prix que les citoyens accepteront de croire, à nouveau, que les choses peuvent changer.

La question n’est donc plus de savoir si nous voulons l’unité nationale – tout le monde s’en réclame. La vraie question est : sommes-nous prêts à en payer le prix politique, social et moral ? Sommes-nous prêts à renoncer à la facilité de la division, à l’impunité de la corruption, au confort du cynisme ?

Reconstruire la nation, c’est décider que nous valons mieux que la somme de nos peurs et de nos fractures. C’est faire le choix, enfin, d’un avenir où l’on ne demande plus : “De quel camp es-tu ?”, mais : “Que pouvons-nous construire ensemble ?”.

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Alpha Lassini

Surgir, Agir et Disparaitre pour que la semence porte du fruit. (Rise, Act and Disappear so that the seed bears fruit)