
Introduction : un abus de langage révélateur
Dans le débat public, l’expression « SWIFT chinois » circule souvent comme un raccourci. Elle est utile politiquement — parce qu’elle suggère un substitut immédiat à l’infrastructure financière occidentale — mais elle est techniquement imprécise. SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est avant tout un réseau de messagerie financière sécurisée : il standardise et transporte des instructions (qui paie qui, quel montant, quelle devise, quelles références), sans être lui-même un système de compensation ou de règlement. À l’inverse, l’initiative chinoise la plus fréquemment citée comme alternative est CIPS (Cross-border Interbank Payment System), qui est un système de paiement de gros (wholesale) pour la compensation et le règlement des paiements transfrontaliers en RMB (yuan). CIPS n’est donc pas une copie conforme de SWIFT ; il répond à une logique différente : réduire les frictions des paiements en RMB, étendre l’usage international du yuan et, à terme, limiter la vulnérabilité de la Chine à des dépendances géopolitiques.
Cette distinction est plus qu’un point de vocabulaire. Elle éclaire une reconfiguration progressive des « plomberies » de la finance internationale : montée de standards communs (ISO 20022), diversification des corridors de paiement, recherche de résilience face aux sanctions, et stratégies d’internationalisation monétaire. Pour des économies charnières comme Djibouti, insérées dans le commerce mondial, l’enjeu est concret : comprendre ces infrastructures pour arbitrer entre opportunités de financement, gestion du risque de change et maintien de l’accès aux circuits dominants (dollar et SWIFT).
1) SWIFT : messagerie, réseau, gouvernance — et pourquoi il est si difficile à « remplacer »
SWIFT est décrit par l’organisation elle‑même comme une coopérative mondiale, détenue par ses membres, fournissant des services de messagerie financière sécurisée et connectant plus de 11 000 institutions financières. Son rôle est de rendre interopérables des milliers de banques et d’infrastructures de marché grâce à des standards, des identifiants (BIC) et des canaux sécurisés.
Deux idées reçues méritent d’être corrigées :
- SWIFT n’est pas « un système de paiement » au sens strict : il n’exécute pas le règlement final comme le ferait un RTGS domestique (TARGET en zone euro, Fedwire aux États‑Unis) ou une chambre de compensation. Il facilite la circulation des messages qui déclenchent ces règlements via des comptes correspondants, des infrastructures locales et des banques de règlement.
- La performance de SWIFT s’est fortement modernisée au cours de la dernière décennie (notamment via le programme gpi). Dans un rapport de 2024, SWIFT indique que 90% des paiements transfrontaliers sur son réseau atteignent la banque bénéficiaire en moins d’une heure, et que 86% des paiements se font directement ou avec un seul intermédiaire, ce qui nuance l’idée d’interminables chaînes de correspondants.
Enfin, SWIFT n’est pas « un bras armé » d’un État : son site rappelle qu’il est basé en Belgique et gouverné / supervisé par des banques centrales, dont la Banque nationale de Belgique, la Réserve fédérale américaine et la BCE. Dans la pratique, l’usage politique des infrastructures financières découle surtout des régimes de sanctions (UE, États-Unis, etc.) et de la conformité des banques mondiales — plus que d’un contrôle opérationnel direct de SWIFT. C’est précisément cette zone grise (juridique, réglementaire et réputationnelle) qui nourrit la recherche d’alternatives.
2) CIPS : mandat, nature et trajectoire (2015 → aujourd’hui)
CIPS est officiellement présenté comme un système de paiement de gros autorisé par la Banque populaire de Chine (PBOC), spécialisé dans la compensation et le règlement des paiements transfrontaliers en RMB, avec un objectif explicite : fournir des services « fiables, efficaces, pratiques et à faible coût ».
Le calendrier est important : la PBOC a lancé la construction de CIPS en 2012 et la phase 1 a été mise en service le 8 octobre 2015 avec 19 participants directs et 176 indirects. La phase 2 a ensuite renforcé les capacités (modes de règlement, horaires, fonctionnalités de marché).
Sur le plan stratégique, CIPS répond à trois objectifs structurels :
- Internationaliser l’usage du RMB en réduisant les frictions (coûts, délais, dépendance aux correspondants) quand une transaction est naturellement libellée en yuan (commerce avec la Chine, BRI, chaînes d’approvisionnement).
- Renforcer la souveraineté financière : disposer d’une infrastructure domestique pouvant soutenir des flux transfrontaliers même en cas de stress géopolitique.
- Servir l’ouverture financière graduelle (investissements, marchés de capitaux, connectivité) tout en conservant une architecture compatible avec les exigences de conformité et de gestion des risques.
3) Comment fonctionne CIPS : architecture opérationnelle et « plomberie » du règlement
Le fonctionnement de CIPS peut se résumer ainsi : un participant initie un paiement transfrontalier en RMB, CIPS traite l’instruction, applique les règles de conformité et exécute la compensation/règlement selon les mécanismes du système.
Plusieurs éléments techniques sont déterminants :
a) Participants directs vs indirects
CIPS repose sur une structure à deux niveaux :
- Participants directs : institutions qui se connectent et règlent directement dans CIPS.
- Participants indirects : institutions qui accèdent à CIPS via un participant direct (modèle proche de l’accès indirect à un RTGS).
Au 30 novembre 2025, CIPS comptait 190 participants directs et 1 567 indirects, localisés dans 124 pays et régions, avec une couverture indirecte de plus de 5 000 institutions bancaires dans 190 pays et régions.
La même publication donne un éclairage géographique utile : parmi les participants indirects, 1 150 sont en Asie (dont 565 en Chine continentale), 261 en Europe, 65 en Afrique, 34 en Amérique du Nord, 33 en Amérique du Sud et 24 en Océanie.
b) Modes de règlement : RTGS + mécanisme hybride
CIPS phase 2 introduit, à côté du RTGS (Real-Time Gross Settlement), un mécanisme de DNS (Deferred Net Settlement) pour économiser la liquidité et proposer un modèle hybride, ce qui est typique des infrastructures de paiements de gros modernes.
c) Amplitude horaire
Les horaires opérationnels ont été étendus de 5×12h à 5×24h + 4h, couvrant « presque tous les marchés financiers de tous les fuseaux horaires », afin de faciliter le règlement intrajournalier en RMB pour des acteurs non asiatiques.
d) Fonctions de marché
CIPS ne se limite pas au paiement « commercial ». Il supporte des schémas comme DvP, PvP, CCP et d’autres transactions transfrontalières en RMB — ce qui relie directement l’infrastructure de paiement à la montée en puissance du RMB comme devise d’investissement (et pas seulement de commerce).
4) Taille et dynamique : CIPS croît vite, mais dans un périmètre monétaire spécifique
L’un des indicateurs les plus parlants est le volume annuel. CIPS indique un volume annuel 2025 (« Annual Business Volume ») de 180 trillions de RMB, soit 180 000 milliards de yuans.
Pour 2024, des sources institutionnelles locales indiquent un traitement d’environ 175 000 milliards de RMB, en hausse d’environ 43% sur un an.
Deux lectures économiques s’imposent :
- Effet de base : CIPS part d’un niveau historiquement faible comparé à l’ensemble de la finance transfrontalière mondiale, mais sa croissance est rapide car elle capte des flux « naturels » (commerce Chine‑reste du monde, corridors BRI, et certaines substitutions induites par le risque de sanctions).
- Spécialisation RMB : CIPS est un système puissant parce qu’il est concentré sur le RMB. Cette spécialisation est aussi sa limite : un système de paiement transfrontalier ne devient universel que si la devise qu’il sert est universellement détenue, librement convertible, et adossée à des marchés profonds et liquides à toutes maturités.
5) Interopérabilité : la compétition est réelle, mais la co‑existence domine
La tentation est grande d’opposer CIPS et SWIFT comme deux blocs hermétiques. En réalité, l’équilibre actuel est hybride : CIPS vise l’autonomie fonctionnelle, mais la finance mondiale repose sur des couches d’interopérabilité.
Deux tendances convergentes renforcent cette interopérabilité :
- Standard ISO 20022 : la « langue » commune des paiements mondiaux. SWIFT indique que la période de coexistence CBPR+ s’est terminée le 22 novembre 2025, marquant une étape majeure vers l’ISO 20022 pour les paiements transfrontaliers sur son réseau.
- Alignement industriel : CIPS met en avant l’intégration de standards de données (LEI, ISO 20022) dans ses produits et services, ce qui facilite l’industrialisation des paiements RMB dans des chaînes de valeur internationales.
Autrement dit : plus les standards convergent, plus la concurrence se déplace du format de message vers (i) la liquidité, (ii) la facilité d’accès, (iii) le coût total de règlement, (iv) la conformité, (v) la gouvernance et (vi) le risque géopolitique.
6) Le moteur géopolitique : sanctions, résilience et « finance weaponization »
Le choc de 2022 (sanctions financières et exclusions de banques russes de certains circuits) a mis en évidence une réalité que les économistes connaissent bien : la finance internationale est un réseau, et tout réseau peut devenir un point de pression.
La stratégie chinoise ne consiste pas seulement à « remplacer SWIFT », mais à réduire la dépendance systémique à un seul corridor (messagerie + devise dominante + correspondance bancaire). Cela se traduit par :
- la consolidation de CIPS comme infrastructure RMB transfrontalière,
- la promotion active du RMB dans les paiements internationaux (notamment via les entreprises publiques et les banques commerciales), et
- l’exploration de technologies ou architectures alternatives (blockchain, monnaies numériques, etc.).
Ce point est essentiel : les systèmes de paiement ne sont pas neutres, non parce qu’ils seraient conçus comme des armes, mais parce que l’accès à leurs rails dépend de la conformité, de la réglementation et des alliances — donc de la politique.
7) mBridge et le yuan numérique : innovation monétaire, mais pas encore un « nouveau SWIFT »
Deux termes sont souvent confondus avec CIPS : e‑CNY (yuan numérique) et mBridge.
- e‑CNY est la monnaie numérique de la banque centrale chinoise, dont Pékin souhaite aussi étendre l’usage international. En juin 2025, le gouverneur de la PBOC a déclaré vouloir promouvoir le yuan numérique et a évoqué la création d’un centre international d’opérations e‑CNY à Shanghai, dans une logique de système monétaire « multipolaire ».
- mBridge est une plateforme de paiements transfrontaliers basée sur des CBDC de gros (wholesale), développée initialement avec la BIS Innovation Hub et plusieurs banques centrales (Chine, Hong Kong, Thaïlande, EAU) ; la BIS a indiqué qu’elle se retirait / « passait la main » à mesure que le projet mûrissait. Reuters rapporte que la BIS a annoncé son départ du projet et rappelle que mBridge avait atteint un stade de « minimum viable product » en 2024, tout en n’étant pas encore prêt pour un déploiement opérationnel.
Implication analytique : CIPS est un rail opérationnel pour le RMB aujourd’hui. mBridge est une piste d’innovation (prometteuse) pour des règlements multi‑CBDC demain, mais son calendrier et sa gouvernance restent en construction. Par conséquent, parler d’un règlement « souvent » réalisé via e‑CNY dans CIPS serait prématuré : ce sont des couches différentes d’une stratégie plus large.
8) Dédollarisation : un processus de diversification, pas un basculement instantané
La « dédollarisation » est un terme fourre-tout. Pour une analyse rigoureuse, il faut distinguer :
- Devise de facturation (ce que l’on met sur la facture),
- Devise de règlement (ce qui circule réellement),
- Devise de financement (monnaie de la dette, du crédit, des marchés),
- Devise de réserve (ce que détiennent banques centrales et acteurs institutionnels).
Sur les paiements, les données SWIFT sur l’usage international du RMB montrent une progression non linéaire. Dans le RMB Tracker (avril 2025), SWIFT indique qu’en mars 2025, le RMB restait la 4e devise la plus active dans les paiements globaux « par valeur » sur son réseau, avec une part de 4,13%.
Mais la même série suggère aussi de la volatilité : en juin 2025, la part indiquée tombe à 2,88% (RMB au 6e rang) dans un autre numéro du RMB Tracker.
Lecture économique : le RMB gagne du terrain, surtout dans des flux bilatéraux ou régionaux liés au commerce avec la Chine, mais le dollar conserve des avantages de structure (profondeur des marchés, convertibilité, rôle de collatéral, liquidité en stress). CIPS peut accélérer la « rmb‑isation » de certains corridors, mais il ne suffit pas à lui seul à déplacer l’architecture monétaire mondiale.
9) Conséquences pour Djibouti : opportunités tactiques, risques structurels
a) Le point de départ : un régime de change ancré au dollar
La Banque centrale de Djibouti indique que le franc djiboutien est rattaché au dollar US à une parité fixe de 177,721 DJF pour 1 USD et que le pays maintient un régime de change libre de restrictions pour les paiements courants.
Ce détail a une conséquence majeure : dans un pays à parité fixe, la stabilité monétaire dépend des réserves et de la capacité à défendre l’ancrage. Toute montée en puissance de règlements non‑USD doit donc être pensée à travers la gestion d’actifs de réserve, la liquidité bancaire et la crédibilité du régime.
b) Exposition au financement extérieur — et au créancier chinois
Djibouti est un cas d’école d’intégration infrastructurelle et d’endettement lié aux projets. La Banque mondiale (avril 2024) indique que la dette extérieure a atteint 69,4% du PIB en 2023 et mentionne un accord préliminaire pour un reprofilage de dette avec l’Exim Bank of China.
Un document CRS (Congrès américain) rappelle que des institutions chinoises détiennent plus de la moitié des obligations de dette externe de Djibouti (ordre de grandeur 2,6 Mds USD au moment du rapport), et souligne aussi la centralité des investissements portuaires et logistiques.
c) Un canal opérationnel déjà présent : Bank of China à Djibouti
Fait souvent ignoré : la liste des participants directs CIPS inclut Banque de Chine (Djibouti) S.A.
Cela signifie qu’un canal institutionnel existe déjà pour exécuter des paiements en RMB via CIPS, potentiellement utile pour des entreprises djiboutiennes importatrices de biens chinois ou des opérateurs logistiques travaillant avec des contreparties chinoises.
d) Les gains potentiels pour Djibouti (scénario « diversification maîtrisée »)
- Réduction des frictions de paiement dans le commerce Djibouti‑Chine (moins d’étapes, meilleure traçabilité, coûts de correspondance potentiellement plus faibles) — surtout si la transaction est naturellement en RMB (contrats fournisseurs, services logistiques liés à des flux chinois).
- Accès à des financements et garanties en RMB pour des projets liés aux chaînes d’approvisionnement chinoises, ce qui peut réduire certaines dépendances au dollar (sans les éliminer).
- Positionnement de place de services : Djibouti, hub portuaire, peut renforcer ses services de trésorerie/settlement multi‑devises si les banques locales développent des capacités ISO 20022, KYC/AML robustes et gestion du risque de change.
e) Les risques (souvent sous‑estimés)
- Risque de “currency mismatch” : si les recettes domestiques, les réserves et l’ancrage restent en USD, mais que certaines dettes, contrats ou flux opérationnels se déplacent vers le RMB, la gestion du bilan (banques, État, entreprises publiques) se complexifie.
- Risque de liquidité et de convertibilité : le RMB international (CNH) progresse, mais il n’offre pas toujours la même profondeur de couverture (hedging) que l’USD, notamment en stress de marché.
- Risque de fragmentation de conformité : multiplier les rails (SWIFT, CIPS, correspondants) peut réduire une dépendance mais augmente les surfaces de contrôle : sanctions, filtrage, LBC/FT, qualité des données. Or, les gains de coût peuvent être annulés par des coûts de conformité si l’écosystème n’est pas industrialisé.
f) Recommandations opérationnelles pour décideurs djiboutiens
Sans présumer des choix souverains, une stratégie pragmatique pourrait s’articuler autour de quatre axes :
- Axe 1 — “SWIFT + CIPS” plutôt que “SWIFT vs CIPS” : conserver l’accès aux corridors USD/SWIFT (vital pour un régime ancré au dollar), tout en développant un corridor RMB ciblé pour les transactions commerciales avec la Chine.
- Axe 2 — Gestion active du risque de change : doter banques et grandes entreprises (ports, énergie, logistique) de politiques de couverture RMB/USD, de limites de position, et d’une comptabilité de trésorerie multi‑devises.
- Axe 3 — Données et ISO 20022 : aligner les systèmes de paiement, reporting, et compliance sur l’ISO 20022, afin de réduire les frictions et améliorer l’automatisation (ce que SWIFT et CIPS convergent déjà à faire).
- Axe 4 — Gouvernance de la dette : si une part du financement chinois est renégociée (reprofilage, nouveaux tirages), intégrer explicitement dans les contrats les clauses de devise, mécanismes de conversion, et risques de refinancement — en cohérence avec l’ancrage du DJF.
Conclusion : CIPS, un levier de puissance monétaire — mais surtout une infrastructure de spécialisation
Le « SWIFT chinois » n’est pas une duplication de SWIFT ; c’est un choix d’architecture. SWIFT reste la colonne vertébrale de la messagerie financière mondiale, modernisée et standardisée (ISO 20022), avec des performances qui contredisent l’image d’un système lent. CIPS, de son côté, est un rail de règlement RMB en forte croissance, dont l’empreinte internationale s’élargit (190 directs, 1 567 indirects fin novembre 2025) et dont le volume annuel atteint 180 000 milliards de RMB en 2025.
Le cœur de l’argument économique est simple : les infrastructures suivent la monnaie. CIPS peut accélérer la circulation internationale du RMB là où la Chine est déjà centrale (commerce, BRI, financements), mais la dédollarisation reste un processus graduel, asymétrique et corridor‑par‑corridor. Pour Djibouti, la question n’est pas de « choisir un camp », mais de professionnaliser la connectivité multi‑rails : optimiser les coûts de transaction, diversifier les options de règlement, tout en préservant la stabilité d’un régime de change arrimé au dollar et l’accès aux correspondants internationaux.
