La Grande Muraille verte en Afrique : quelle crédibilité technique, organisationnelle et financière pour une infrastructure continentale de restauration et de développement ?


Longtemps présentée comme un ruban arboré courant de Dakar à Djibouti, la Grande Muraille verte (GMV) est aujourd’hui définie par les institutions africaines comme bien davantage qu’un programme de reboisement. L’Union africaine la présente comme un programme phare lancé en 2007, désormais conçu comme un mouvement continental de restauration des terres et de développement résilient au climat. Les références institutionnelles ne donnent d’ailleurs pas toutes la même mesure spatiale — au moins 7 000 km selon l’UNCCD, 8 000 km selon la FAO et l’Union européenne — ce qui rappelle déjà que la GMV n’est plus un simple tracé linéaire, mais une géographie politique et écologique élargie. Le noyau historique demeure les 11 pays fondateurs de la bande sahélo-saharienne, mais la stratégie 2024–2034 de l’Union africaine indique qu’en 2023 plus de 24 États membres supplémentaires avaient rejoint l’initiative, lui conférant un statut véritablement panafricain.

La question décisive n’est donc pas de savoir si la GMV existe comme symbole mobilisateur, mais si elle constitue une architecture crédible de transformation territoriale. Cette crédibilité doit être examinée à trois niveaux. D’un point de vue technique, la GMV s’appuie sur des pratiques éprouvées de restauration des terres sèches. D’un point de vue organisationnel, elle dispose aujourd’hui d’une armature continentale plus robuste qu’à ses débuts, mais encore incomplètement stabilisée. D’un point de vue financier enfin, elle a franchi un seuil politique réel avec l’Accélérateur lancé en 2021, sans pour autant avoir totalement résorbé l’écart entre annonces, capacités d’absorption et besoins réels de terrain.

Le contexte sahélien justifie pleinement l’ambition de la GMV. La Banque mondiale estime qu’environ 300 millions d’hectares de terres fragiles y sont fortement exposés à la dégradation; elle rappelle aussi que, depuis 1975, les terres cultivées ont doublé en Afrique de l’Ouest, tandis que les savanes et pâturages ont été divisés par deux et que le couvert arboré a reculé de 40 %. En janvier 2026, la FAO signalait en Afrique de l’Ouest et au Sahel 41,8 millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë, avec un risque de 52,8 millions pendant la période de soudure 2026. La Banque mondiale souligne également que le Sahel se réchauffe environ 1,5 fois plus vite que la moyenne mondiale. Dans ces conditions, la GMV n’est pas un luxe écologique; elle répond simultanément à des enjeux de sécurité alimentaire, d’adaptation climatique, de préservation de la biodiversité, d’emplois ruraux et, indirectement, de stabilité régionale.

De la muraille d’arbres à la mosaïque productive

Les documents les plus récents convergent sur un point essentiel : la GMV n’est crédible que si l’on cesse de la penser comme une ligne d’arbres continue. La stratégie 2024–2034 de l’Union africaine écrit explicitement que l’initiative a évolué d’une « bande de plantations » vers une mosaïque de différents usages des terres, orientée vers la restauration des fonctions écosystémiques et le renforcement de la résilience des populations. L’Accélérateur reprend cette logique en l’inscrivant dans cinq piliers : chaînes de valeur, restauration des terres, infrastructures résilientes au climat, résilience sociétale et renforcement des capacités. L’Union européenne insiste, de son côté, sur la combinaison entre développement agricole, action climatique, biodiversité et sécurité alimentaire. Autrement dit, la GMV contemporaine relève moins d’un reboisement linéaire que d’une politique intégrée de paysages, de production rurale, d’infrastructures et de gouvernance territoriale.

Cette redéfinition n’est pas seulement sémantique. Elle est la condition même de la réussite. Une muraille végétale au sens strict supposerait des opérations homogènes, standardisables et principalement forestières. Or les espaces traversés par la GMV sont socialement, écologiquement et politiquement hétérogènes : zones pastorales, terroirs agraires, aires de parcours, vallées sèches, espaces de transhumance, villages, marchés ruraux. La crédibilité du projet tient précisément à sa capacité à adapter les interventions à cette diversité, plutôt qu’à imposer un modèle unique. Sur ce point, l’Union africaine et les partenaires techniques ont clairement abandonné la logique d’infrastructure végétale uniforme au profit d’une logique de restauration de paysages productifs.

Des résultats tangibles, mais encore en deçà du changement d’échelle

Les résultats disponibles montrent que la GMV n’est pas un projet fictif. Le résumé exécutif de l’UNCCD indique qu’environ 4 millions d’hectares ont été restaurés dans les zones strictes d’intervention, mais presque 17,8 millions d’hectares dans la région élargie de la GMV; il fait aussi état d’environ 11 millions de bénéficiaires, de 90 millions de dollars de revenus générés et de 335 000 emplois créés. La plateforme officielle de l’Accélérateur évoque, quant à elle, près de 18 millions d’hectares restaurés et 350 000 emplois créés. Cette divergence n’invalide pas l’effort. Elle révèle surtout un problème de périmètre statistique entre corridor strict, région élargie et portefeuilles de projets associés.

Cette hétérogénéité des chiffres est elle-même un fait majeur pour l’évaluation de la crédibilité. Les mêmes institutions rappellent que la cible 2030 reste de 100 millions d’hectares restaurés, 250 millions de tonnes de carbone — ou de CO2e selon les cadres de suivi — et 10 millions d’emplois verts. Pour atteindre l’objectif foncier, l’UNCCD estimait qu’il faudrait restaurer 8,2 millions d’hectares par an, pour un coût annuel de 3,6 à 4,3 milliards de dollars, soit 36 à 43 milliards jusqu’en 2030. La GMV a donc produit des résultats réels, mais elle n’a pas encore trouvé le rythme opérationnel correspondant à son ambition continentale.

Une crédibilité technique réelle, à condition de ne pas réduire la GMV à la plantation

Sur le plan technique, la crédibilité de la GMV est probablement plus forte que ne le suggère le débat public. La Banque mondiale documente le cas du Niger, où la régénération naturelle gérée par les agriculteurs (farmer-managed natural regeneration, FMNR) a permis l’ajout d’environ 10 millions d’arbres entre 1985 et 2005, avec à la clé près de 500 000 tonnes supplémentaires de céréales, soit de quoi nourrir environ 2,5 millions de personnes. Le même rapport indique que les cordons pierreux et les zaï ont augmenté les rendements céréaliers de 40 à 100 % dans l’agriculture pluviale nigérienne. Ces résultats sont cruciaux : dans les terres sèches, la restauration utile n’est pas hypothétique; elle repose sur des techniques déjà testées, diffusables et productives.

La stratégie 2024–2034 de l’Union africaine va dans le même sens. Elle recommande explicitement des approches agroécologiques et fondées sur la nature, le FMNR, la régénération naturelle assistée, la plantation d’espèces locales choisies pour leurs fonctions économiques et nutritionnelles, les zaï, demi-lunes, bunds, keylines, le compost, les systèmes sylvopastoraux et la restauration intégrée des bassins versants. La FAO apporte des preuves opérationnelles complémentaires : ses projets pilotes ont mobilisé 12 millions de plants issus de plus de 100 espèces ligneuses et fourragères locales, restauré plus de 50 000 hectares dans plus de 400 communautés et amélioré les moyens d’existence de près d’un million de personnes, tout en structurant des chaînes de valeur autour de la gomme arabique, du fourrage, du miel et des huiles de graines locales. La crédibilité technique de la GMV est donc forte lorsqu’elle associe restauration écologique, productivité et revenus ruraux.

Inversement, l’expérience historique montre très clairement ce qui n’est pas crédible. La Banque mondiale rappelle qu’après les grandes sécheresses sahéliennes, la réponse réflexe a longtemps été « plantons des arbres », dans le cadre de projets pilotés par les services forestiers. Beaucoup ont échoué en raison de faibles taux de survie, de mauvais choix de sols et d’une propriété mal définie des arbres. Dès lors, la crédibilité technique de la GMV dépend moins du nombre de plants mis en terre que de la sécurité foncière, de l’appropriation communautaire, de la gestion pastorale, de l’accès à l’eau et de l’adaptation des espèces et des techniques au micro-paysage. L’Union africaine souligne d’ailleurs que les résultats durables exigent l’implication des propriétaires, gestionnaires et communautés locales. La bonne unité d’analyse n’est donc pas l’arbre isolé, mais le système socio-écologique local.

Une crédibilité organisationnelle en consolidation, mais non encore consolidée

Sur le plan institutionnel, la GMV dispose désormais d’une architecture plus sérieuse qu’à sa naissance. Les 11 pays fondateurs ont créé en 2010 l’Agence panafricaine de la Grande Muraille verte (PAAGGW), chaque État participant mettant en place sa propre agence nationale. Depuis 2021, l’Accélérateur doit coordonner les donateurs et appuyer le suivi des résultats; l’Union africaine a parallèlement adopté une nouvelle stratégie 2024–2034 pour harmoniser l’action à l’échelle continentale. L’Observatoire de la GMV constitue ici une innovation importante : il se présente comme la première solution numérique multi-acteurs de suivi, agrège les engagements financiers et les résultats déclarés, et s’appuie sur un cadre harmonisé comprenant cinq indicateurs de base, cinq piliers, 20 indicateurs de piliers et 43 sous-indicateurs. Même la Banque mondiale souligne que les acquis du programme régional BRICKS ont nourri le futur cadre de suivi de l’Union africaine.

Mais cette crédibilité organisationnelle reste fragilisée par des faiblesses bien identifiées. La stratégie de l’Union africaine reconnaît un manque de coordination entre l’UA, les communautés économiques régionales, l’Agence panafricaine, les points focaux nationaux et les coalitions non étatiques; elle note aussi que les rôles et responsabilités demeurent flous, que les mécanismes de redevabilité sur les flux de ressources doivent être clarifiés et que le secteur privé exige encore des liaisons concrètes pour devenir un partenaire d’exécution à part entière. Plus grave encore, le même document constate l’absence d’un cadre commun et cohérent de suivi-évaluation, avec des chiffres allant de 4 % à 18 % de la cible de restauration selon les rapports. Cette dispersion n’est pas seulement méthodologique : elle affecte directement la confiance des bailleurs, la comparabilité des résultats et la qualité de la décision publique.

L’élargissement géographique de la GMV accentue cette exigence de clarification. Le noyau historique reste celui des 11 pays de la PAAGGW, mais l’Union africaine fait désormais état de plus de 24 États supplémentaires rejoignant l’initiative, tandis que l’Union européenne opère sur 18 pays partenaires, dont 7 États associés au-delà des 11 officiels. Cette extension est politiquement positive : elle transforme la GMV en plate-forme panafricaine. Mais elle augmente aussi la complexité des chaînes de décision, des normes de reporting, des montages financiers et des arbitrages entre corridor historique, Sahel élargi et Corne de l’Afrique. En ce sens, la GMV est mieux organisée qu’hier, mais pas encore administrativement à la hauteur de son changement d’échelle.

Une crédibilité financière substantielle, mais encore insuffisante

Le dossier financier présente lui aussi un double visage. D’un côté, l’Accélérateur lancé au One Planet Summit de 2021 a marqué une rupture politique : les engagements annoncés sont passés de 14,3 milliards de dollars au départ à plus de 19 milliards de dollars à ce jour. L’Observatoire identifie parmi les principaux bailleurs la Banque mondiale, la Commission européenne, la Banque africaine de développement, le Fonds vert pour le climat, le FEM, la BEI, l’IFAD et l’AFD; la Banque africaine de développement a en outre annoncé en 2021 vouloir mobiliser 6,5 milliards de dollars pour la GMV. L’Union européenne présente, pour sa part, un portefeuille 2021–2025 de 17,7 milliards d’euros sur 18 pays partenaires et indique contribuer à plus de 700 millions d’euros par an. La Banque mondiale rappelle parallèlement que le programme SAWAP a déjà restauré 1,6 million d’hectares et bénéficié à 19,4 millions de personnes, tandis que RESILAND Sahel s’appuie sur plus de 500 millions de dollars de financement IDA. Ces éléments montrent que la GMV bénéficie d’une base de soutien public multilatéral réelle et non négligeable.

D’un autre côté, la crédibilité financière ne peut pas être déduite mécaniquement du montant des promesses. L’UNCCD estimait déjà qu’il fallait 36 à 43 milliards de dollars pour atteindre les objectifs 2030, tandis que l’Accélérateur évoque au moins 33 milliards de dollars sur la prochaine décennie. Surtout, le résumé exécutif de l’UNCCD souligne que beaucoup de pays peinent encore à mettre en place les structures de gouvernance et de projet nécessaires pour attirer, gérer, reporter et absorber de grands flux de financement. Il ajoute que nombre de projets de restauration ne génèrent pas des rendements suffisamment élevés pour attirer les investisseurs privés, et que les projets carbone fonciers sont exposés à des litiges de contrôle du foncier ainsi qu’à des attentes irréalistes sur les revenus de séquestration. La conclusion est nette : la GMV est aujourd’hui davantage crédible comme portefeuille de finance publique et de coopération que comme classe d’actifs déjà mûre pour le capital privé.

Les solutions à cette faiblesse sont cependant identifiées. L’UNCCD appelle à une approche structurée de mobilisation financière, incluant des véhicules dédiés — fonds fiduciaires ou facilities d’investissement — et un mécanisme central d’intermédiation entre développeurs de projets et sources de financement. La stratégie de l’Union africaine insiste de son côté sur la nécessité de faire parvenir les ressources jusqu’aux niveaux infranationaux et communautaires, là où se jouent la survie des ouvrages, l’entretien des paysages, l’adoption des pratiques et la redistribution des bénéfices. Elle rappelle aussi qu’aucun résultat durable n’est vraisemblable sans articulation entre communautés, recherche, acteurs du développement et autorités publiques. En matière financière, la crédibilité de la GMV dépend donc moins d’un nouveau grand chiffre d’annonce que de trois variables concrètes : qualité des projets, capacité d’absorption et traçabilité des résultats.

Conclusion

Au total, la Grande Muraille verte est techniquement crédible, organisationnellement plausible mais encore inachevée, et financièrement sérieuse sans être encore pleinement sécurisée. Sa force tient à l’abandon progressif du mythe d’une muraille linéaire d’arbres au profit d’une approche de restauration des paysages, d’agroécologie, de chaînes de valeur et de résilience communautaire. Sa faiblesse tient à la fragmentation des dispositifs, à l’insuffisance des capacités de suivi harmonisé et à l’écart entre les ambitions, les promesses de financement et la mise en œuvre absorbable sur le terrain. Pour des institutions étatiques et internationales, le bon diagnostic n’est donc ni l’enthousiasme naïf ni le scepticisme cynique : la GMV est un projet crédible à condition d’être gouvernée comme une infrastructure de transformation territoriale de long terme, et non comme une simple campagne de plantation. Si la stratégie 2024–2034 de l’Union africaine, l’Observatoire, les réformes de tenure, l’ancrage communautaire et la préparation de projets bancables convergent effectivement, elle peut devenir l’une des politiques les plus structurantes du continent au croisement du climat, de la sécurité alimentaire, de la biodiversité et de la stabilité sahélienne.

Publié par

Avatar de Inconnu

Alpha Lassini

Surgir, Agir et Disparaitre pour que la semence porte du fruit. (Rise, Act and Disappear so that the seed bears fruit)

Laisser un commentaire