La Jarre, le Drapeau et l’Étoile


Discours aux Djiboutiennes et aux Djiboutiens qui doutent de leur avenir

Mes chers compatriotes,
Mes chères Djiboutiennes,
Mes chers Djiboutiens,
Mes frères, mes sœurs, mes aînés, mes cadets,
Enfants de cette terre de sel, de feu, de vent et de lumière,

Je voudrais aujourd’hui vous parler non pas comme on parle à une foule, mais comme on parle à une famille. Non pas comme je déclamerais devant, au mieux, les oreilles distraites des responsables du RPP, au pire quand leurs écoutilles ne sont pas carrément scellées, mais comme si je confiais une douleur, une espérance, une mémoire et une promesse à ceux que l’on aime profondément. Car ce discours, peut-être, ne sera jamais prononcé. Peut-être restera-t-il dans le silence des papiers, dans la solitude des convictions, dans cette zone étrange où les paroles les plus nécessaires ne trouvent pas toujours les oreilles qui devraient les entendre.

Mais il est des paroles qui doivent être dites même lorsqu’elles ne sont pas entendues. Il est des vérités qui doivent être déposées dans le cœur du pays, même si les palais les ignorent, même si les salons les contournent, même si les calculs du moment les trouvent inutiles. Car une nation ne vit pas seulement de décisions administratives, de cérémonies officielles, de communiqués, de protocoles et de tribunes. Une nation vit aussi de paroles fondatrices. Elle vit de récits qui la redressent quand elle doute. Elle vit de symboles qui la rassemblent quand elle se disperse. Elle vit de souvenirs qui l’empêchent de se renier. Elle vit d’un souffle intérieur, invisible mais décisif, qui dit à chacun : tu n’es pas seul, ton peuple n’est pas fini, ton pays n’est pas condamné.

Aujourd’hui, beaucoup de Djiboutiens doutent. Il serait indigne de le nier. Il serait cruel de faire comme si l’inquiétude n’existait pas. Il serait presque insultant de demander au peuple d’applaudir sans jamais écouter ce qui tremble dans sa poitrine.

Oui, des jeunes doutent parce qu’ils regardent l’avenir comme on regarde une porte fermée. Oui, des mères doutent parce qu’elles portent des familles entières avec des moyens trop faibles, mais avec une dignité immense. Oui, des pères doutent parce qu’ils ont l’impression d’avoir travaillé toute leur vie pour offrir à leurs enfants une promesse qui tarde à venir. Oui, des diplômés doutent parce que leurs diplômes ressemblent parfois à des passeports sans destination. Oui, des citoyens doutent parce qu’ils voient trop souvent le mérite s’effacer devant les réseaux, la compétence reculer devant la proximité, le bien commun s’incliner devant l’arrangement.

Mais douter n’est pas trahir. Douter n’est pas renoncer. Douter, parfois, c’est encore aimer. C’est même aimer assez pour refuser le mensonge. Aimer assez pour ne pas confondre le pays avec ses faiblesses. Aimer assez pour dire : notre patrie vaut mieux que nos paresses, nos divisions, nos lâchetés, nos silences et nos petits calculs. Aimer assez pour croire qu’au fond de cette terre aride, il y a encore une source. Aimer assez pour savoir que le désert lui-même peut fleurir quand les mains se rejoignent.

C’est pourquoi, en cette veille de mémoire nationale, je veux revenir avec vous à l’origine. Non pour nous réfugier dans la nostalgie, mais pour retrouver la force première. Non pour pleurer sur un passé idéalisé, mais pour comprendre ce que nos pères avaient compris. Non pour répéter mécaniquement les mots de l’Indépendance, mais pour ranimer le feu qui les a rendus possibles.

Le 27 juin 1977 ne fut pas seulement une date. Ce fut une naissance. Ce fut le moment où un peuple jusque-là administré, observé, divisé, parfois méprisé, décida de se tenir debout sous son propre nom. Ce fut le moment où Djibouti cessa d’être seulement un territoire pour devenir une République. Ce fut le moment où nos voix, jusque-là enfermées dans les marges des cartes coloniales, entrèrent dans la grande assemblée des nations libres et vivantes.

Ce jour-là, il n’y eut pas seulement un drapeau hissé. Il y eut une dignité relevée. Il n’y eut pas seulement une administration remplacée par une autre. Il y eut une souveraineté conquise. Il n’y eut pas seulement des discours, des hymnes et des applaudissements. Il y eut ce frisson sacré par lequel un peuple comprend soudain que son destin ne sera plus écrit sans lui.

Regardez cette fresque de l’Indépendance. Regardez ces silhouettes qui marchent, qui crient, qui lèvent les bras, qui portent des pancartes, qui brandissent le drapeau. Ce ne sont pas des personnages décoratifs. Ce sont des fragments de nous-mêmes. Ce sont nos anciens, nos mères, nos pères, nos oncles, nos tantes, nos quartiers, nos campements, nos villages, nos rivages, nos plaines, nos montagnes, nos blessures et nos chants. Ils avancent vers un mot écrit en grand : Indépendance « budubada ». Mais ce mot n’est pas seulement peint sur un mur. Il est gravé dans la chair collective.

Et que voyons-nous dans cette fresque ? Nous voyons un peuple en mouvement. Nous voyons des mains levées. Nous voyons des corps tendus vers l’avenir. Nous voyons une foule qui ne demande plus la permission d’exister. Nous voyons la jeunesse, les femmes, les hommes, les anonymes de l’histoire. Nous voyons ceux dont les noms ne figurent peut-être pas dans les manuels, mais sans lesquels aucune indépendance n’aurait été possible.

Car une indépendance n’est jamais l’œuvre d’un seul homme. Elle n’est jamais le trophée d’un clan. Elle n’est jamais la propriété d’un parti, d’une famille, d’une génération ou d’un groupe. L’indépendance est une jarre portée par plusieurs mains. Certains ont négocié. D’autres ont marché. D’autres ont chanté. D’autres ont résisté. D’autres ont prié. D’autres ont transmis. D’autres ont souffert en silence. D’autres encore n’ont laissé aucune trace visible, mais leur souffle est dans le nôtre.

C’est ici que l’histoire de la Jarre du Roi Ghézo devient plus qu’une belle image africaine. Elle devient une leçon nationale djiboutienne. Cette jarre percée, que plusieurs mains soulèvent ensemble, nous parle avec une force saisissante. Elle nous dit que le peuple n’est pas une addition d’individus isolés. Elle nous dit que la patrie est un récipient fragile où se conserve l’eau de la vie commune. Elle nous dit que chaque trou laissé ouvert devient une fuite. Elle nous dit que chaque main absente affaiblit l’ensemble. Elle nous dit surtout que personne n’est inutile.

Dans cette jarre, mes chers compatriotes, il y a Djibouti.

Il y a notre souveraineté.
Il y a notre paix.
Il y a notre dignité.
Il y a notre diversité.
Il y a notre mémoire.
Il y a notre avenir.
Il y a le lait des mères, la sueur des travailleurs, les larmes des pauvres, les prières des anciens, les rêves des enfants.

Mais cette jarre a toujours été percée. Elle l’était déjà en 1977. Elle l’était par les blessures de l’histoire, par les héritages coloniaux, par les rivalités internes, par les tentations claniques, par la pauvreté, par la rareté de l’eau, par l’aridité du territoire, par l’étroitesse des ressources, par les appétits géopolitiques qui entouraient notre petit pays. Elle l’était aussi parce que nous étions placés dans une région où de grands voisins, l’Éthiopie et la Somalie, regardaient ce territoire avec intérêt, parfois avec convoitise, parfois avec l’idée que ce petit morceau de terre ne pourrait pas vraiment appartenir à lui-même.

Elle a tenu parce que des femmes et des hommes ont compris que notre première richesse n’était ni l’or, ni le pétrole, ni les vastes terres agricoles, ni les fleuves abondants. Notre première richesse était l’unité. Notre première richesse était cette capacité à dire : nous sommes peu nombreux, mais nous sommes un peuple ; nous sommes petits sur la carte, mais nous sommes grands par la souveraineté ; nous sommes pauvres en pluie, mais riches en position, en courage, en intelligence, en mémoire et en volonté.

Et pourtant, Djibouti a tenu.

C’est pourquoi la devise nationale — Unité, Égalité, Paix — n’est pas une décoration républicaine. Ce n’est pas une formule à imprimer sur du papier officiel. Ce n’est pas un ornement de façade. C’est un serment.

Unité, parce qu’un peuple divisé devient une proie.
Égalité, parce qu’une nation où certains se croient propriétaires de l’État finit par perdre l’adhésion de ses enfants.
Paix, parce qu’aucun développement durable, aucune justice, aucune école, aucun port, aucune administration, aucune armée, aucune famille ne peut prospérer dans la haine, la peur et le soupçon.

L’unité sans égalité devient une discipline forcée.
L’égalité sans unité devient une revendication dispersée.
La paix sans justice devient une simple accalmie.
Mais l’unité, l’égalité et la paix ensemble deviennent une République.

Voilà pourquoi le 4 mars 1979, lorsque fut fondé le Rassemblement Populaire pour le Progrès, avec pour devise Unité, il ne s’agissait pas simplement d’ajouter un parti à la longue liste des structures politiques du moment. Il s’agissait, dans l’esprit de ses fondateurs, de mettre fin à la dispersion dangereuse, aux multitudes de partis, de factions et de sous-factions, aux enfermements claniques et ethniques qui menaçaient de transformer une jeune République en champ de rivalités permanentes.

Il faut comprendre le sens profond de cette fondation.

Le mot Rassemblement n’était pas un hasard. Il disait : assez de dispersion. Assez de divisions héritées ou fabriquées. Assez de petits enclos dressés les uns contre les autres. Assez de ces appartenances qui rapetissent l’homme au lieu de l’élever. Assez de ces appartenances qui rapetissent l’homme au lieu de l’élever. Rassembler, c’était poser les mains sur la jarre. Rassembler, c’était dire que la République naissante ne survivrait pas si chaque groupe venait y percer son propre trou pour tirer son eau à lui.

Le mot Populaire disait autre chose : le pays ne peut pas être réservé à une élite fermée. Il ne peut pas être confisqué par des notables. Il ne peut pas être réduit à des bureaux, des titres, des privilèges ou des cérémonies. Le peuple doit rester au centre. Le peuple n’est pas le décor de la politique. Il en est la raison.

Et le mot Progrès disait enfin que l’unité n’a de sens que si elle permet d’avancer. Une unité immobile finit par devenir une statue froide. Une unité vivante doit produire de l’école, de l’emploi, de la santé, de l’eau, de la justice, de la dignité, de la mobilité sociale, de la confiance. Le progrès n’est pas une affiche. Le progrès, c’est le moment où un enfant pauvre peut croire que son destin ne sera pas écrasé par sa naissance. Le progrès, c’est le moment où une jeune fille peut étudier sans peur, travailler sans humiliation, s’élever sans demander la permission. Le progrès, c’est le moment où le citoyen ne se sent plus étranger dans sa propre administration.

Ainsi, entre le 27 juin 1977 et le 4 mars 1979, il y a un fil invisible. Ce fil, c’est l’unité. Le 27 juin, l’unité devient souveraineté nationale. Le 4 mars, l’unité devient méthode politique.

Le 27 juin, le peuple reçoit son drapeau. Le 4 mars, il cherche à préserver la jarre de la division.

Le 27 juin, Djibouti entre dans la communauté des nations libres. Le 4 mars, elle tente d’organiser sa cohésion intérieure pour ne pas se dissoudre dans les querelles de naissance, de clan, de région ou d’ethnie.

Nos pères de l’Indépendance et les fondateurs du RPP ne connaissaient peut-être pas, dans le détail, l’histoire de la Jarre du Roi Ghézo. Mais ils en avaient compris l’esprit. Ils savaient que si chacun perce son trou dans la jarre nationale, il n’y aura plus d’eau pour personne. Ils savaient que si chaque groupe confond la République avec sa part, la République finira par n’appartenir à personne. Ils savaient que si la politique devient la continuation du clan par d’autres moyens, alors la souveraineté elle-même devient fragile.

Ils n’étaient pas des anges. Ils n’étaient pas des saints. Aucun fondateur ne l’est. Mais ils avaient cette intuition historique fondamentale : Djibouti ne pouvait survivre qu’en étant plus fort que ses divisions. Plus fort que ses peurs. Plus fort que les tentations de l’époque. Plus fort que les pressions extérieures. Plus fort que le venin intérieur.

Aujourd’hui, cette intuition reste valable. Elle est même plus urgente que jamais.

Car les trous dans la jarre ont changé de forme, mais ils n’ont pas disparu.

Il y a le trou du chômage qui aspire l’espérance des jeunes.
Il y a le trou de l’injustice ressentie qui fait douter de la République.
Il y a le trou de la pauvreté qui ronge la dignité des familles.
Il y a le trou de l’indifférence administrative qui humilie les citoyens.
Il y a le trou du tribalisme et autre népotisme qui empoisonnent les cœurs.
Il y a le trou de la corruption qui vole l’eau commune.
Il y a le trou du cynisme qui répète : « rien ne changera ».
Il y a le trou de l’exil intérieur, quand un citoyen vit dans son pays mais ne s’y sent plus attendu.
Il y a le trou du découragement, peut-être le plus dangereux, parce qu’il retire silencieusement les mains de la jarre.

Et pourtant, je vous le dis avec gravité : la jarre est percée, oui, mais elle n’est pas vide.

Elle n’est pas vide tant qu’une mère se lève avant l’aube pour nourrir ses enfants.
Elle n’est pas vide tant qu’un enseignant continue d’enseigner malgré le manque de moyens.
Elle n’est pas vide tant qu’un jeune refuse de céder au désespoir.
Elle n’est pas vide tant qu’un citoyen croit encore que l’État peut être redressé.
Elle n’est pas vide tant qu’un patriote préfère la vérité utile au silence confortable.
Elle n’est pas vide tant que le mot Djibouti fait battre le cœur de ses enfants.

Regardons maintenant nos armoiries. Elles aussi nous parlent. Elles nous parlent en silence, mais avec une puissance extraordinaire. Nous y voyons l’étoile. Nous y voyons les rameaux. Nous y voyons les armes tenues par des mains. Nous y voyons la verticalité d’une lance, l’équilibre d’un symbole, la tension entre paix et vigilance.

L’étoile nous rappelle que la nation doit regarder plus haut que ses querelles. Une étoile ne descend pas dans la boue des rancunes. Elle indique une direction. Elle éclaire. Elle rassemble les voyageurs perdus dans la nuit. Notre étoile nationale nous demande : où allons-nous ? Quelle route voulons-nous laisser aux enfants ? Quel horizon voulons-nous offrir à la jeunesse ?

Les rameaux nous parlent de paix, mais pas d’une paix molle, pas d’une paix de résignation. Ils nous parlent d’une paix méritée, protégée, cultivée. La paix n’est pas seulement l’absence de guerre. La paix, c’est l’ordre juste des choses. C’est une école qui fonctionne. C’est un tribunal respecté. C’est une administration qui sert. C’est une police qui protège. C’est une économie qui ouvre des portes. C’est une nation où personne n’a besoin de haïr son frère pour exister.

Les armes dans les armoiries ne doivent pas être comprises comme une glorification de la violence. Elles signifient la vigilance. Elles disent qu’une République doit savoir se défendre. Se défendre contre les agressions extérieures, bien sûr, mais aussi contre les agressions intérieures : la division, la corruption, l’injustice, le mépris, la médiocrité, le mensonge, l’abandon des plus faibles.

Et ces deux mains qui tiennent, ces deux présences qui encadrent le symbole, que nous disent-elles ? Elles nous disent que la République ne tient que par l’équilibre. Elles nous disent que les forces du pays ne doivent pas se faire face comme des ennemies, mais se tenir ensemble comme des gardiennes. Elles nous disent que les différences ne doivent pas devenir des fractures. Elles nous disent que les bras du pays doivent protéger le même centre.

L’hymne national, lui aussi, nous rappelle cette vérité. Un hymne n’est pas seulement une musique de cérémonie. C’est une prière civique. C’est une mémoire chantée. C’est un appel à se lever. Lorsqu’un peuple chante son hymne, il ne chante pas seulement pour honorer un protocole. Il se rappelle qu’il a un drapeau, donc une dignité ; une histoire, donc une responsabilité ; des morts, donc une dette ; des enfants, donc un devoir.

Le drapeau que l’on brandit dans la fresque de 1977 n’est pas un tissu. C’est une promesse visible. Le bleu, le vert, le blanc, l’étoile rouge : chacun peut y lire une part de notre âme nationale. La paix, la terre, la lumière, le sang du sacrifice, l’espérance commune. Chaque fois que ce drapeau monte, quelque chose en nous devrait se redresser. Chaque fois qu’il flotte, nous devrions entendre la voix de ceux qui n’ont pas vécu assez longtemps pour voir ce que nous faisons de leur rêve.

C’est à eux que nous devons répondre aujourd’hui.

Que dirions-nous aux pères de l’Indépendance s’ils revenaient parmi nous ? Que leur dirions-nous s’ils nous demandaient : qu’avez-vous fait de la souveraineté que nous avons portée comme une jarre fragile ? Qu’avez-vous fait de l’unité que nous avons placée au-dessus de nos querelles ? Qu’avez-vous fait de l’égalité inscrite dans la devise nationale ? Qu’avez-vous fait de la paix qui devait protéger les générations futures ?

Nous ne pourrions pas leur répondre par des slogans. Nous ne pourrions pas leur répondre par des cérémonies. Nous ne pourrions pas leur répondre par des discours creux. Il faudrait leur répondre par des actes. Il faudrait leur dire : nous avons compris que l’Indépendance n’est pas terminée. Nous avons compris que le 27 juin n’est pas seulement derrière nous, mais devant nous. Nous avons compris qu’un pays peut être juridiquement souverain et socialement inachevé. Nous avons compris que l’État doit être reconquis chaque jour par le service, la justice, la compétence et l’honnêteté.

Car l’Indépendance politique sans dignité sociale laisse un goût d’inachevé.
L’Indépendance du drapeau sans indépendance de l’esprit reste fragile.
L’Indépendance du territoire sans égalité réelle laisse des citoyens au bord du chemin.
L’Indépendance proclamée doit devenir une indépendance vécue.

Voilà le grand chantier de notre génération.

À la jeunesse djiboutienne, je veux parler directement.

Je sais que beaucoup d’entre vous regardent le pays avec colère. Je sais que certains se sentent abandonnés. Je sais que d’autres rêvent de partir, non par mépris de Djibouti, mais parce qu’ils ne voient plus comment y respirer. Je sais que beaucoup se demandent si la République les voit, si elle les entend, si elle les attend quelque part.

Mais je veux vous dire ceci : ne laissez personne vous convaincre que votre doigt ne compte pas sur la jarre. Ne laissez personne vous réduire à une statistique, à une génération impatiente, à une jeunesse turbulente, à une masse à occuper avec des cérémonies. Vous êtes bien plus que cela. Vous êtes les mains nouvelles du pays. Vous êtes la mémoire de demain. Vous êtes la preuve que la nation n’est pas finie.

Mais votre rôle ne sera pas de répéter mécaniquement ce que les anciens ont fait. Votre rôle sera de sauver leur intuition en la renouvelant. Ils ont fait l’unité pour arracher la souveraineté. Vous devez faire l’unité pour arracher la justice, la compétence, l’emploi, l’innovation, la dignité, la transparence, l’avenir.

Ne confondez jamais unité et silence. L’unité n’est pas l’interdiction de parler. L’unité n’est pas l’obligation d’applaudir. L’unité n’est pas le sommeil de l’esprit critique. L’unité véritable est celle d’un peuple assez mûr pour débattre sans se haïr, pour corriger sans détruire, pour réformer sans se renier, pour dénoncer sans vendre son âme, pour aimer son pays sans mentir sur ses blessures.

À mes compagnons du Rassemblement Populaire pour le Progrès, à tous ceux qui portent encore dans leur cœur la devise d’Unité, je veux dire aussi une chose simple : aimer le RPP, ce n’est pas le flatter. Aimer le RPP, ce n’est pas le transformer en abri d’intérêts, en machine d’habitudes, en refuge de carrières, en simple appareil de conservation.

Aimer le RPP, c’est lui rappeler son acte de naissance. C’est lui rappeler qu’il fut fondé pour rassembler, non pour diviser ; pour servir le peuple, non pour l’oublier ; pour produire le progrès, non pour gérer l’immobilisme ; pour dépasser les factions, non pour en fabriquer de nouvelles sous des noms plus polis.

Un parti qui oublie sa devise devient une coquille.
Un parti qui oublie son peuple devient un appareil.
Un parti qui oublie le progrès devient une administration de la mémoire.
Mais un parti qui revient à sa source peut redevenir une force historique.

Et la source, ici, est claire : Unité.

Mais que signifie l’unité aujourd’hui ?

Elle signifie que nul Djiboutien ne doit être considéré comme étranger dans sa propre patrie. Elle signifie que les appartenances familiales, claniques, régionales ou linguistiques ne doivent jamais peser plus lourd que la citoyenneté.

Elle signifie que l’enfant né loin des centres de décision a droit à la même considération que celui né près des bureaux.

Elle signifie que l’État ne doit pas avoir des visages différents selon le nom, l’origine, la proximité ou la recommandation.

Elle signifie que la République doit être une maison commune, non une succession de portes gardées par des réseaux.

L’unité sans justice devient une façade.
L’unité sans inclusion devient une injonction.
L’unité sans renouvellement devient une fatigue.
L’unité sans vérité devient une comédie.

C’est pourquoi nous devons réparer la jarre. Pas avec des mots seulement. Pas avec des célébrations seulement. Pas avec des affiches seulement. Mais avec une volonté nationale.

Réparer la jarre, c’est faire de l’école le premier ministère de l’avenir.
Réparer la jarre, c’est donner à la jeunesse autre chose que des discours sur la patience.
Réparer la jarre, c’est ouvrir l’administration au mérite.
Réparer la jarre, c’est faire de la justice une maison respectée.
Réparer la jarre, c’est combattre la corruption non par des phrases, mais par des mécanismes.
Réparer la jarre, c’est protéger les pauvres sans les humilier.
Réparer la jarre, c’est refuser que le tribalisme soit le langage secret de la décision publique.
Réparer la jarre, c’est remettre la compétence au centre de l’État.
Réparer la jarre, c’est faire comprendre à chaque citoyen qu’il n’est pas un figurant de la République.

Mes chers compatriotes,

La géographie nous a placés à un carrefour du monde. Nous sommes petits, mais nous sommes situés là où passent des routes immenses. Nous sommes peu nombreux, mais notre territoire parle aux puissances. Nous sommes arides, mais notre position est stratégique. Nous sommes fragiles, mais nous sommes nécessaires.

Cette situation est une chance, mais aussi une responsabilité. Car un carrefour peut devenir un pont ou un marché de dupes. Un port peut servir le développement national ou enrichir seulement quelques-uns. Une position stratégique peut renforcer la souveraineté ou exposer la nation aux dépendances. Tout dépend de l’état de la jarre. Si la jarre est solide, le pays transforme sa position en puissance. Si la jarre est fissurée, d’autres viendront y puiser l’eau à notre place.

Voilà pourquoi l’unité nationale n’est pas un vieux thème. Elle est le cœur même de notre survie au XXIe siècle.

Nous ne devons pas être un peuple qui se contente d’avoir été indépendant. Nous devons devenir un peuple qui mérite chaque jour son indépendance. Nous ne devons pas seulement commémorer le 27 juin. Nous devons l’actualiser. Le 27 juin doit entrer dans nos écoles, dans nos administrations, dans nos tribunaux, dans nos politiques publiques, dans nos comportements quotidiens. Il doit nous demander chaque matin : qu’as-tu fait aujourd’hui pour que Djibouti soit plus digne, plus juste, plus uni, plus paisible ?

À celui qui dit : « mon geste ne sert à rien », je réponds : dans la jarre, aucun doigt n’est inutile.
À celui qui dit : « tout est déjà perdu », je réponds : une nation n’est perdue que lorsqu’elle accepte de se perdre.
À celui qui dit : « je suis trop petit », je réponds : les grandes patries se sauvent souvent par les gestes modestes répétés par des millions de mains.
À celui qui dit : « ce pays ne changera jamais », je réponds : le cynisme est un luxe que les peuples fragiles ne peuvent pas se permettre.
À celui qui dit : « je n’ai plus confiance », je réponds : alors reconstruisons les raisons de la confiance.

Le 49e anniversaire de notre Indépendance ne doit pas être une simple étape avant le cinquantenaire. Il doit être une veille. Une veille morale. Une veille politique. Une veille patriotique.

Une année pour regarder le pays en face. Une année pour se demander ce que nous voulons transmettre. Une année pour décider si le cinquantenaire sera une fête de surface ou un rendez-vous de vérité.

Car cinquante ans d’indépendance, ce n’est pas seulement l’âge d’un État. C’est l’âge où une nation doit savoir se regarder sans fard. C’est l’âge où elle ne peut plus tout expliquer par l’héritage colonial, par la pauvreté initiale, par les menaces extérieures, par les débuts difficiles. C’est l’âge où elle doit dire : désormais, notre avenir dépend aussi de notre courage intérieur.

Et ce courage commence par une chose : remettre la jarre au centre.

La jarre, c’est le bien commun.
La jarre, c’est la République.
La jarre, c’est le peuple.
La jarre, c’est la souveraineté.

La jarre, c’est ce que nous avons reçu sans l’avoir entièrement mérité, et que nous devons transmettre sans l’avoir abîmé davantage.

Que personne ne dise : « ce trou n’est pas le mien ».
Que personne ne dise : « que les autres bouchent la fuite ».
Que personne ne dise : « j’ai déjà pris ma part ».
Que personne ne dise : « après moi, le désert ».

Car le désert est patient. Il attend nos divisions. Il attend nos négligences. Il attend nos renoncements. Il attend que nous retirions les doigts un à un. Mais le peuple aussi peut être patient. Il peut résister. Il peut se relever. Il peut transformer le sel en mémoire, le vent en chant, l’aridité en discipline, la petitesse géographique en grandeur politique.

Mes chers compatriotes,

Je porte ce pays dans mon cœur avec une douleur que seuls comprennent ceux qui aiment vraiment. Car aimer Djibouti, ce n’est pas seulement être ému devant son drapeau. Ce n’est pas seulement chanter son hymne. Ce n’est pas seulement applaudir le 27 juin.  

Aimer Djibouti, c’est souffrir quand un enfant y perd espoir. C’est être blessé quand la République y semble injuste. C’est être inquiet quand l’unité y devient un mot au lieu d’être une pratique. C’est être exigeant parce qu’on refuse de voir la patrie réduite à moins que sa promesse.

J’aime mon pays.
J’aime mon peuple.
J’aime cette terre dure qui nous a appris la patience.
J’aime cette mer qui nous ouvre au monde.
J’aime ces quartiers populaires où l’on partage encore le peu que l’on possède.
J’aime ces anciens qui parlent peu mais portent beaucoup.
J’aime cette jeunesse qui bout, qui s’impatiente, qui s’indigne, parce qu’elle veut vivre.
J’aime cette République malgré ses défauts, et peut-être même à cause de la responsabilité qu’ils nous imposent.

Je refuse de croire que Djibouti serait condamné à choisir entre la division et l’immobilisme.

Et parce que je l’aime, je refuse de désespérer.

Je refuse de croire que l’unité serait morte.

Je refuse de croire que le RPP aurait épuisé son sens historique s’il accepte de revenir à sa devise, à sa source, à sa mission.

Je refuse de croire que notre jeunesse serait perdue.

Je refuse de croire que nos institutions ne peuvent pas être redressées.

Je refuse de croire que la paix serait seulement l’absence de bruit.

Je refuse de croire que l’égalité serait seulement un mot inscrit dans une devise.

Je crois au contraire que notre peuple possède encore en lui cette force discrète qui a rendu possible le 27 juin 1977. Je crois que les mains sont encore là. Je crois que beaucoup de doigts sont encore posés sur la jarre, même dans le silence. Je crois que les meilleurs serviteurs de ce pays ne sont pas toujours les plus visibles. Je crois que dans les familles, les écoles, les administrations, les casernes, les marchés, les mosquées, les quartiers, il existe encore des femmes et des hommes qui refusent de lâcher.

À ceux-là, je dis : tenez bon.

Tenez bon, non par naïveté, mais par fidélité.
Tenez bon, non pour protéger des erreurs, mais pour sauver l’essentiel.
Tenez bon, non pour nier les failles, mais pour empêcher l’eau de se perdre.
Tenez bon, parce qu’un pays ne se reconstruit jamais par le mépris de lui-même.
Tenez bon, parce que nos enfants auront besoin de savoir que nous n’avons pas retiré nos mains.

Un jour, peut-être, d’autres générations regarderont notre époque comme nous regardons aujourd’hui celle de l’Indépendance. Elles demanderont : qu’ont-ils fait lorsque le doute montait ? Qu’ont-ils fait lorsque la jeunesse s’inquiétait ? Qu’ont-ils fait lorsque la jarre se fissurait ? Ont-ils choisi le confort du silence ou le courage de la réparation ? Ont-ils préféré leurs petites places ou la grande maison commune ? Ont-ils laissé l’eau fuir ou ont-ils posé leurs doigts ?

Que notre réponse soit digne.

Que le 27 juin redevienne non seulement la fête de l’Indépendance, mais le rappel de notre responsabilité. Que le 4 mars redevienne non seulement une date partisane, mais le souvenir d’une intuition fondatrice : sans unité, il n’y a ni République solide, ni progrès durable, ni paix véritable.  

Que les armoiries ne soient plus seulement un emblème, mais une leçon : l’étoile pour l’horizon, les rameaux pour la paix, les armes pour la vigilance, les mains pour la responsabilité.  

Que l’hymne ne soit plus seulement chanté debout, mais vécu debout.  

Que la fresque de 1977 ne soit plus seulement regardée comme une image ancienne, mais comme un ordre silencieux venu de nos pères : continuez.

Continuez la marche.
Continuez le rassemblement.
Continuez le progrès.
Continuez la paix.
Continuez l’égalité.
Continuez l’unité.

Mes chers compatriotes,

Une nation n’est pas grande parce qu’elle n’a jamais douté. Elle est grande lorsqu’elle transforme son doute en serment. Elle n’est pas forte parce qu’elle n’a jamais été blessée. Elle est forte lorsqu’elle refuse que ses blessures deviennent son identité. Elle n’est pas immortelle parce qu’elle possède des symboles. Elle le devient lorsque ses citoyens donnent chair à ces symboles.

Alors, aujourd’hui, devant la mémoire de nos pères, devant le regard de nos enfants, devant le drapeau qui nous dépasse, devant l’étoile qui nous appelle, devant la jarre qui nous attend, faisons ce serment :

Nous ne retirerons pas nos mains.
Nous ne laisserons pas la jarre se vider.
Nous ne permettrons pas aux divisions de voler l’eau commune.
Nous ne confondrons pas unité et soumission.
Nous ne confondrons pas critique et trahison.
Nous ne confondrons pas paix et injustice silencieuse.
Nous ne confondrons pas progrès et privilèges.
Nous ne confondrons pas la République avec ceux qui passent.
Nous garderons Djibouti comme une promesse sacrée.

Que chaque Djiboutien soit un doigt posé sur la jarre.
Que chaque Djiboutienne soit une main qui porte.
Que chaque jeune soit une force qui relève.
Que chaque ancien soit une mémoire qui éclaire.
Que chaque responsable soit un gardien, non un propriétaire.
Que chaque militant soit un serviteur, non un rentier.
Que chaque citoyen soit une part vivante de la République.

Et que notre pays, petit par la taille mais immense par la dignité, continue de dire au monde : nous sommes Djibouti.  

Nous sommes nés debout. Nous avons choisi notre drapeau. Nous avons conquis notre nom. Nous avons une devise : Unité, Égalité, Paix. Nous avons une responsabilité : ne jamais laisser cette devise devenir une phrase morte. Nous avons une mission : faire de l’unité non pas le souvenir des fondateurs, mais l’œuvre vivante des générations nouvelles.

Le 27 juin 1977, Djibouti est entré dans l’histoire comme État souverain.

Le 4 mars 1979, l’idée du rassemblement a voulu protéger cette souveraineté contre les fractures.

Aujourd’hui, à nous de prouver que ces deux dates ne sont pas deux archives, mais deux flammes.

Une flamme pour se souvenir.
Une flamme pour se corriger.
Une flamme pour rassembler.
Une flamme pour transmettre.
Une flamme pour dire à tous ceux qui doutent : l’avenir n’est pas mort, tant que le peuple garde ses mains sur la jarre.

Vive la République de Djibouti.
Vive l’unité du peuple djiboutien.
Vive l’égalité qui donne sens à la citoyenneté.
Vive la paix qui protège notre maison commune.
Et vive Djibouti, notre jarre sacrée, percée peut-être, éprouvée souvent, mais jamais vide tant que ses enfants refusent de l’abandonner.

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Alpha Lassini

Surgir, Agir et Disparaitre pour que la semence porte du fruit. (Rise, Act and Disappear so that the seed bears fruit)

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