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SECTION I : LE DÉBUT D’UN CRÉPUSCULE DIPLOMATIQUE
1. Le 6 janvier 2025, Emmanuel Macron franchit une nouvelle étape dans ce qui fut jadis appelé la “diplomatie de l’audace” mais qui, désormais, s’assimile davantage à la “diplomatie de l’insulte”. L’événement : la 30e conférence des ambassadeurs, réunissant l’élite de la représentation française à travers le monde, aurait dû constituer un temps fort de la stratégie internationale de la France. Au lieu de cela, elle s’est transformée en une tribune pour un Président semblant plus soucieux de régler ses comptes que de construire une politique d’envergure.
2. Dans un monde éclaté par les crises, alors que les grands équilibres bougent et que de nouvelles alliances se nouent, la France de Macron devait impérativement retrouver un souffle, une vision globale et cohérente, afin de consolider son influence. Or, le discours prononcé ce 6 janvier n’a fait qu’ajouter à la confusion. L’invective a remplacé l’argumentation, la condescendance a supplanté le respect, et le résultat est un retentissant fiasco diplomatique.
3. Le cœur de la polémique : la posture de Macron à l’égard des pays africains, plus particulièrement ceux qui ont vu partir les troupes françaises ou remettent en cause la présence de l’armée française. Loin d’adopter la mesure et la prudence qui s’imposent dans des relations historiquement sensibles, le Président de la République française a choisi de donner des leçons, d’exprimer son “mécontentement”, estimant que les États africains auraient dû “dire merci” pour l’aide militaire fournie. Un “merci” arraché de force, comme si la reconnaissance internationale se quémandait et s’arrachait par la vexation.
4. Cet incident marquant, largement relayé sur les réseaux sociaux et par les médias africains, a braqué l’attention sur la persistance d’un ton paternaliste au plus haut sommet de l’État français. Or, en 2025, la donne a changé : les pays du Sahel, par exemple, ne supportent plus ce genre de posture. Les Maliens, les Burkinabés, comme tant d’autres peuples africains, ressentent ces injonctions à “la gratitude” comme de la condescendance néocoloniale à peine voilée. C’est la goutte d’eau de trop dans un vase déjà plein depuis des années.
5. Pourquoi tant de crispations ? Parce que Macron prend visiblement goût à la provocation. Il ne s’agit plus pour lui de déployer une diplomatie subtile, de négocier en coulisses, ni de convaincre par la qualité de la relation. Il préfère l’étalage public d’une arrogance mal contenue, de déclarations à l’emporte-pièce qui font la “une” des médias. Ce choix, pourtant, se paie cash en termes d’influence régionale. En témoigne la fronde grandissante contre la politique africaine de Paris. Au Mali, au Burkina, au Niger (avant même le dernier coup d’État), de vives critiques sont émises contre la France et ses méthodes. Les protestations populaires, parfois violemment hostiles à l’égard de l’armée française, ne cessent de se multiplier.
6. Le contexte de cette conférence était déjà compliqué, car la France a entrepris de se retirer militairement de certains pays, accusant les dirigeants africains de ne pas jouer franc-jeu ou de flirter avec d’autres puissances comme la Russie. Mais rien ne justifiait une formule aussi malheureuse que cet appel à la gratitude, émis sur un ton dominé par l’exaspération. Il est peu de dire que ces propos sont venus enterrer ce qui restait d’image bienveillante attachée à la diplomatie française.
7. Dans cet article, nous allons décrypter dans le détail les mécanismes qui ont conduit à une telle dérive. Nous évoquerons les causes profondes de ce “Macron bashing” qui domine désormais le discours africain à l’égard de la France. Nous insisterons sur le poids du passé colonial, sur la politique économique et monétaire controversée (franc CFA), sur les engrenages de la coopération militaire et de la montée des nouveaux acteurs (Russie, Chine, Turquie, etc.). Nous verrons comment l’entêtement macronien à croire en une “puissance d’influence” française intacte masque une réalité autrement plus âpre : la perte lente et inexorable de crédibilité.
8. Car la diplomatie, c’est avant tout un art de la nuance. Exiger un “merci” — comme si le monde entier devait être redevable à la France — s’avère non seulement indélicat, mais suicidaire pour qui prétend défendre les valeurs d’égalité et de respect mutuel. L’Afrique ne se contente plus d’être un terrain de jeu pour les ambitions occidentales. Les Africains refusent d’être l’instrument d’une mise en scène diplomatique à la gloire d’un président français en mal de reconnaissance sur la scène intérieure, où son impopularité atteint des sommets.
9. Dans les paragraphes qui suivent, nous dissèquerons chaque phrase-clé du discours, chaque insinuation qui a pu envenimer la relation franco-africaine. Nous illustrerons le propos par des exemples concrets, des réactions glanées dans la presse africaine, des analyses d’observateurs politiques et d’universitaires. Nous ne ferons pas l’économie de la colère, ni du sarcasme, car c’est bien un pamphlet : un texte qui se veut sans concession, incisif, pour mieux dénoncer les égarements d’une diplomatie devenue, hélas, un désastre en termes de communication et de positionnement stratégique.
SECTION II : LES RACINES D’UNE ARROGANCE
10. Pour comprendre la posture adoptée par Emmanuel Macron à la conférence des ambassadeurs, il faut remonter à ses premiers discours sur l’Afrique, à commencer par celui de Ouagadougou en novembre 2017. Déjà, à l’époque, le Président français se voulait disruptif, prêt à briser les tabous et à réinventer la relation franco-africaine. Il voulait incarner cette jeunesse qui s’adresse, dit-il, à une autre jeunesse, loin des schémas surannés de la Françafrique. Or, cette promesse de rupture s’est vite heurtée à la réalité : une parole présidentielle maladroite, saupoudrée de propos paternalistes, a déjà semé le malaise.
11. Souvenons-nous de sa phrase célèbre : “Je suis de cette génération qui n’a pas connu la colonisation et qui ne va pas vous donner de leçons.” Geste de modestie ? Plutôt un aveu teinté d’ignorance, comme si ne pas avoir connu la colonisation effaçait d’un coup les séquelles économiques, politiques et culturelles qu’elle a laissées. Le mal était fait : au lieu de rassurer, Macron a renvoyé l’image d’un jeune dirigeant persuadé d’avoir dépassé l’Histoire, sans saisir pleinement l’ampleur du fardeau mémoriel qui pèse encore sur les relations franco-africaines.
12. Les maladresses ont continué au fil des années, nourrissant un terreau de suspicion et de défiance. À chaque crise — qu’il s’agisse de l’opération Barkhane au Mali, de l’évolution politique au Burkina Faso ou des rapports houleux avec la Centrafrique — la France a semblé plus prompte à donner des leçons qu’à écouter les besoins des populations locales. Et quand l’Élysée se justifie, c’est souvent par le biais de formules qui, sous couvert de sincérité, expriment en fait un sentiment de supériorité.
13. Cette arrogance, certains l’expliquent par la centralisation extrême du pouvoir en France. Le Président dispose d’une emprise considérable sur la politique étrangère, reléguant au second plan ministres et diplomates. Or, lorsqu’un seul homme tient les rênes de la parole officielle, les excès de langage deviennent inévitables. Pas assez de garde-fous, pas assez de conseils contradictoires. Dans un contexte où l’ego présidentiel se gonfle facilement, les dérapages verbaux s’accumulent.
14. Pourtant, Emmanuel Macron avait commencé son mandat en se réclamant de la fameuse “start-up nation” et d’une pensée complexe. Las, sa complexité se mue trop souvent en contradictions. D’un côté, il reconnaît la souveraineté des États africains et promet un partenariat d’égal à égal. De l’autre, il persiste à penser que ces mêmes États n’ont pas l’autonomie de choix en matière de sécurité, de relations internationales ou de partenariats économiques. D’où son ressentiment quand certains d’entre eux décident de se tourner vers la Russie, la Chine ou la Turquie pour contrer l’insécurité. D’où son incompréhension que ces pays ne chantent pas les louanges de la France dès qu’un camion logistique ou une patrouille française leur vient en aide.
15. Comment s’étonner, alors, que sa conférence des ambassadeurs vire à la leçon de morale ? Reprenant une rhétorique déjà éculée, Macron a brandi l’argument selon lequel la France a “sauvé” tel ou tel pays, qu’elle a été “obligée” d’envoyer ses soldats pour empêcher des effusions de sang. Mais dans le même temps, on le voit fustiger l’ingratitude de ces nations qui, depuis, ont choisi de réduire la voilure de la présence française ou, pire, d’expulser l’armée tricolore. L’orgueil blessé est palpable, la rancune suinte à travers les mots.
16. Cette attitude heurte d’autant plus que l’Afrique n’est plus la même qu’il y a vingt ans. Des puissances nouvelles y investissent, y envoient des conseillers, voire des mercenaires. La Russie de Wagner est l’exemple le plus marquant, mais la Chine, la Turquie, l’Inde et d’autres font leur chemin dans les secteurs économiques, miniers ou infrastructurels. Face à cela, la France aurait pu proposer un nouveau modèle de coopération, fondé sur le respect, l’innovation, la formation de compétences locales. Au lieu de quoi, elle se drape trop souvent dans une posture arrogante, persuadée que son histoire et sa langue lui confèrent des droits exclusifs.
17. Le recul historique nous montre que Paris a rarement écouté les dynamiques internes des pays africains. Cette surdité volontaire, combinée à un discours paternaliste, est l’un des fils conducteurs du quinquennat Macron en politique étrangère. Bien sûr, on pourrait concéder au président français quelques progrès dans la restitution de certains biens culturels, ou dans la reconnaissance de crimes coloniaux. Mais sur le fond, rien ne change véritablement : la diplomatie de l’insulte n’est pas un incident ponctuel, c’est un système qui se nourrit de la conviction profonde que l’Afrique est redevable à la France, et non l’inverse.
SECTION III : L’INCIDENT DU 6 JANVIER 2025 – UNE SYMPTÔME AGGRAVÉ
18. Entrons dans le vif du sujet : la conférence des ambassadeurs du 6 janvier 2025, censée être un moment de revalorisation et de coordination de la politique étrangère française. Face à un parterre de diplomates chevronnés, Emmanuel Macron a délaissé la classique approche programmée (un bilan de l’année écoulée, des axes stratégiques pour l’année à venir) pour livrer un monologue plus émotionnel que rationnel.
19. Selon plusieurs témoignages rapportés dans la presse, le chef de l’État aurait entamé son discours en soulignant les difficultés de la France à maintenir sa crédibilité sur la scène internationale. Jusque-là, rien de surprenant : il est effectivement difficile de masquer le recul relatif de l’influence française au Sahel et dans plusieurs ex-colonies. Cependant, loin de prendre le temps de l’analyse et de la nuance, Macron s’est rapidement laissé aller à une forme de reproche généralisé, visant particulièrement les dirigeants africains qui, selon lui, “n’ont pas la décence de reconnaître le rôle protecteur de la France”.
20. Les mots exacts, rapportés par certains confrères diplomates présents, auraient été : “Certains, en Afrique, oublient un peu vite que si leurs institutions n’ont pas volé en éclats, c’est parce que nous sommes intervenus. Qu’ils s’en souviennent, ou qu’ils s’en aillent, mais il ne faudrait pas qu’ils fassent semblant que nous n’avons pas sauvé des vies.” Cette phrase, déjà outrancière, s’est accompagnée d’un ton cassant, comme si Macron grondait des élèves turbulents. Loin de se stopper, il a ensuite embrayé sur une autre formule : “J’ai pris moi-même la décision de retirer nos troupes de tel ou tel pays. Ce n’est en aucun cas sous la pression de gouvernements qui passent leur temps à nous insulter et qui n’ont même pas la politesse de dire merci.”
21. Cette comparaison, explicitement paternaliste, a produit un effet désastreux chez les diplomates français eux-mêmes, coincés entre l’obligation de relayer le discours officiel et leur lucidité quant aux conséquences de tels propos. Car, en diplomatie, le langage compte tout autant que les actes. Loin d’une précision technique ou d’un plaidoyer en faveur d’une alliance stratégique, Macron s’est lancé dans une diatribe bruyante, irritée, tenant davantage du règlement de comptes personnel.
22. Les télévisions africaines se sont empressées de relayer ces extraits, agrémentés de commentaires indignés. Sur les réseaux sociaux, on a vu fleurir les hashtags #JeNeTeRemerciePas, #MacronArrogant, #NeocolonialismeEnMarche. Les détracteurs de la politique française en Afrique, qui jusqu’ici se contentaient de critiquer l’ingérence ou les accords défavorables, ont trouvé matière à dénoncer ouvertement une attitude colonialiste persistante au sommet de l’État français.
23. Ce 6 janvier a donc marqué un tournant, car il a officialisé la rupture entre la France et une partie non négligeable des opinions publiques africaines. Désormais, le discours officiel franchit la barrière du politiquement correct pour assumer publiquement que “la France a fait un grand sacrifice pour l’Afrique” et que “l’Afrique n’est pas assez reconnaissante”. Rarement un président de la Ve République n’avait poussé l’outrecuidance à ce niveau.
24. On pourrait s’étonner qu’un ancien conseiller en communication, Emmanuel Macron, formé à l’art de parler en public, devienne le champion du dérapage maîtrisé ou non. Mais il ne s’agit pas de maladresse à proprement parler : c’est un choix de posture. Une manière de dire : “Nous n’avons plus besoin de vous, vous n’êtes pas nos alliés fidèles, nous n’allons pas nous soumettre à vos diktats.” Le problème étant que cette rhétorique n’aboutit à aucune solution diplomatique : elle isole encore plus la France et lui aliène des partenaires potentiels dans un continent en pleine recomposition.
25. Cette conférence, déjà sujette à controverses internes, devait être l’occasion de ressouder un corps diplomatique français fragilisé par des réformes (la suppression du corps diplomatique de carrière, notamment). Au lieu de cela, on a assisté, dans les couloirs de ce grand raout, à des murmures off the record : “Où va-t-on avec ce président ? Comment défendre de telles déclarations sur le terrain ?” Car les ambassadeurs, confrontés quotidiennement aux autorités locales, sont bien placés pour savoir que la France est sur le point de perdre ses derniers soutiens si elle persiste dans ce registre.
26. De l’avis même de plusieurs sources diplomatiques, la sortie de Macron a été accueillie par un silence gêné, ponctué de quelques applaudissements convenus. On ne renverse pas un président en direct, surtout dans la Ve République. Mais à la sortie de la conférence, de nombreux ambassadeurs parlaient d’un “cataclysme” pour l’image de la France, et s’interrogeaient sur la marge de manœuvre qu’il leur reste pour retisser des liens, notamment dans le Sahel.
SECTION IV : RÉACTIONS ET LEVÉE DE BOUCLIERS EN AFRIQUE
27. Quelques heures après la fin du discours, les chancelleries africaines ont pris la parole. D’abord discrètement, sous forme de communiqués plus ou moins courtois. Puis, face à la montée de l’indignation sur les réseaux, des ministres et des présidents africains sont montés au créneau. Au Mali, le gouvernement de transition a fustigé “une énième preuve de l’arrogance française”, évoquant la période où Paris dictait ses conditions sans consultation. Au Burkina Faso, un conseiller présidentiel a moqué “la diplomatie du reproche”, affirmant que le temps où l’on devait s’incliner devant la puissance française est révolu.
28. Au Sénégal, pays historiquement proche de la France, la réaction a été plus mesurée mais non moins critique. Des responsables politiques ont regretté “le style rugueux” de la nouvelle diplomatie française et évoqué l’urgence d’un dialogue plus respectueux. Au Niger — bien que la situation politique reste instable après les tensions ayant abouti à la demande de retrait des troupes françaises — on a souligné l’“incroyable déconnexion” entre les discours d’Emmanuel Macron et la réalité des terrains sahéliens.
29. En Afrique francophone, la frustration est immense. Les médias locaux ont largement commenté la déclaration de Macron : “Il veut qu’on lui dise merci ?”, “Qu’a fait la France pour notre développement ?”, “La France n’a fait que défendre ses intérêts, pas les nôtres.” Ce type de tribunes fleurit dans la presse, amplifiant un sentiment général de trahison : pendant des décennies, la France s’est targuée d’être une alliée fidèle, alors qu’elle n’a souvent fait qu’assurer ses propres intérêts stratégiques et économiques (accès aux ressources, maintien d’une zone d’influence, etc.).
30. Les chancelleries étrangères non africaines observent, quant à elles, cette crise avec curiosité. La Russie, la Chine, la Turquie, mais aussi certains pays du Golfe, se frottent les mains : plus la France se rend impopulaire, plus ces puissances peuvent se présenter comme des partenaires “moins exigeants”, “plus respectueux de la souveraineté”. Moscou a déjà mis en avant son soutien à plusieurs gouvernements africains pour affirmer que, de son côté, “on ne demande pas de remerciements, on apporte une aide concrète”.
31. Les experts géopolitiques s’accordent sur un point : la posture condescendante de Macron ouvre un boulevard aux concurrents de la France en Afrique. Non seulement la Chine ou la Russie se présentent comme des alternatives, mais ces pays bénéficient du rejet grandissant d’un Occident perçu comme néocolonial et moraliste. Pour la France, le danger est grand : perdre l’Afrique, c’est perdre un pilier stratégique de sa diplomatie mondiale (accès aux marchés, rôle crucial dans la géopolitique énergétique et minière, présence culturelle via la francophonie, etc.).
32. Cette levée de boucliers en Afrique a été exponentielle : dès la publication des extraits du discours, des intellectuels, des journalistes, des associations de la société civile ont réclamé des excuses officielles de la part de la France. Certains ont même brandi la menace de cesser toute coopération militaire et culturelle avec Paris si ce dernier ne rectifie pas le tir. Dans un continent aux identités plurielles, cette unanimité dans la réprobation est exceptionnelle et révèle l’ampleur du rejet de cette “diplomatie de l’insulte”.
33. On ne peut ignorer non plus la dimension émotionnelle : dans l’imaginaire collectif africain, les ingérences françaises sont encore vives. Quand Macron exige un “merci”, beaucoup entendent une reprise de la rhétorique coloniale du “civiliser, protéger, éduquer” — comme si l’Afrique devait se montrer humble et reconnaissante, tandis que la France jouerait le rôle du grand frère vertueux. Or, cette perception dessert dramatiquement la France, car elle la renvoie à une histoire qu’elle prétend vouloir dépasser.
SECTION V : LES NON-DITS D’UNE COOPÉRATION MILITAIRE
34. L’un des points centraux du discours de Macron — et de la colère africaine — tient à la coopération militaire. Pour justifier les propos insultants, le Président invoque le sacrifice consenti par la France. Il clame que les troupes françaises ont payé de leur sang la sécurité de ces pays, et que les gouvernements africains devraient être plus reconnaissants. Mais les choses sont-elles si simples ?
35. L’intervention française au Sahel, d’abord sous le nom de Serval (lancée en 2013 au Mali), puis Barkhane (20214-2022), a certes contribué à contenir l’avancée de groupes armés jihadistes. Cependant, cette mission a débouché sur des dérives : populations civiles prises entre deux feux, soupçons de bavures, soutien à des régimes parfois peu soucieux de démocratie. Les critiques sur l’efficacité réelle de l’opération n’ont cessé de s’élever, notamment au Mali, où la junte a estimé que la présence française n’améliorait pas la situation sécuritaire et qu’il fallait recourir à d’autres partenaires.
36. Dès lors, la question du “merci” apparaît déplacée. Car si la France a soutenu militairement certains gouvernements, c’était aussi dans son propre intérêt : éviter que la menace terroriste ne s’étende, sécuriser ses zones d’influence, protéger des ressortissants et des entreprises françaises. La logique diplomatique est toujours une logique d’intérêts croisés. Exiger que l’autre partie remercie publiquement, c’est oublier que ce déploiement de troupes répond d’abord à des impératifs français.
37. En outre, la coopération militaire française n’a jamais été purement philanthropique. Des accords secrets, des contrats de défense, la vente d’armes et de matériels, des partenariats dans le renseignement, tout cela bénéficie directement à l’industrie militaire française et assoit sa présence sur le continent. Les bailleurs de fonds internationaux — et la communauté occidentale dans son ensemble — soutiennent souvent ces initiatives dans l’espoir de maintenir une certaine stabilité régionale. Mais l’Afrique, désormais, demande plus de transparence et moins de dépendance.
38. Lorsque Macron tonne : “Ils nous doivent la reconnaissance”, c’est occulter la multiplicité de critiques sur l’inadéquation de la stratégie anti-terroriste française. Beaucoup d’experts régionaux expliquent que la réponse militaire ne suffit pas, qu’il faut un développement socio-économique, une réconciliation intercommunautaire, une lutte contre la corruption. Or, ces dimensions ont été négligées ou menées sans véritable consultation locale. Le résultat : des armées nationales peu formées, des populations locales qui voient dans le soldat français un occupant, et des groupes extrémistes qui recrutent en exploitant les ressentiments anti-coloniaux.
39. Cela n’excuse pas la violence terroriste, mais cela relativise la prétendue “protection” fournie par la France. Sur le terrain, la présence étrangère alimente parfois le cycle d’insurrection, car des factions armées se nourrissent du discours suivant : “Chassons l’oppresseur occidental qui viole nos terres.” S’il est vrai que la France a permis de contenir temporairement certaines menaces, elle n’a pas su bâtir, avec ses partenaires africains, une approche plus globale et résiliente face aux défis politico-économiques et identitaires.
40. C’est la raison pour laquelle, au Mali, au Burkina ou ailleurs, la population voit d’un œil favorable le départ des troupes françaises, même si les Russes ou d’autres acteurs peuvent parfois prendre le relais. Le discours de Macron, qui se plaint publiquement de cette “ingratitude”, a le don d’enflammer encore plus les esprits. Aux yeux de beaucoup d’Africains, la France semble prétendre à un monopole moral sur la question sécuritaire, alors que les résultats, sur le terrain, ne sont pas à la hauteur des sacrifices consentis (des deux côtés, d’ailleurs).
41. Les “non-dits” de la coopération militaire sont donc nombreux : enjeux économiques pour la France, agenda politique pour les gouvernements africains, influence diplomatique pour Paris, parfois au détriment d’un véritable soutien institutionnel local. Les discours officiels sur “l’aide désintéressée” masquent mal cette réalité. Or, quand Macron oublie cette complexité et exige un “merci”, il se met en contradiction directe avec les faits. Il révèle aussi un décalage inquiétant entre sa perception et celle des peuples concernés.
SECTION VI : LE FANTÔME DU FRANC CFA ET DU NÉOCOLONIALISME
42. Dans l’indignation suscitée par le discours du 6 janvier, un autre thème revient avec insistance : le franc CFA et, plus largement, la persistance d’une emprise économique de la France sur ses anciennes colonies. Bien que cet enjeu monétaire n’ait pas été abordé frontalement dans la conférence, il plane comme une ombre sur les relations franco-africaines.
43. Le franc CFA est souvent dénoncé comme un outil de dépendance, un instrument par lequel Paris contrôlerait la politique monétaire et économique d’États soi-disant souverains. Malgré quelques réformes récentes — notamment la transformation du franc CFA en “Eco” pour certains pays, avec la promesse d’un arrimage moins strict à l’euro — beaucoup d’Africains y voient une survivance du pacte colonial.
44. Les propos de Macron sur le “merci” résonnent d’autant plus mal qu’ils s’inscrivent dans ce contexte : comment exprimer de la gratitude envers un pays qui maintient des mécanismes néocoloniaux, selon lesquels une partie des réserves de change doit être déposée au Trésor français, où Paris conserve un droit de veto sur certaines décisions monétaires ? Si la France prétend aider, c’est aussi parce qu’elle retire d’importants bénéfices de ces relations financières inégales.
45. D’ailleurs, la “diplomatie de l’insulte” relève en partie du même paradigme : l’idée que la France rend service à l’Afrique en la “modernisant”, en la “sécurisant”, alors qu’en réalité elle continue de puiser dans les ressources africaines (pétrole, uranium, métaux rares, main-d’œuvre), tout en préservant des intérêts géostratégiques majeurs. Il suffit de voir l’importance d’AREVA (devenu Orano) dans l’uranium nigérien, ou encore les concessions minières françaises au Mali, pour comprendre que ce n’est pas un pur altruisme qui motive l’interventionnisme tricolore.
46. Les nouvelles générations africaines, très connectées, disposent de suffisamment d’informations pour saisir ces paradoxes. Elles pointent du doigt ce qu’elles qualifient de “double discours” français : d’un côté, on vend l’idée d’un partenariat d’égal à égal, de l’autre, on exige qu’on se prosterne en signe de reconnaissance pour une aide militaire qui n’est, au fond, qu’un prolongement de la stratégie d’influence.
47. Le franc CFA symbolise, à lui seul, l’asymétrie persistante. Quand Macron exige des remerciements, il sous-estime la frustration accumulée autour de ce sujet monétaire. Beaucoup d’intellectuels africains se demandent pourquoi Macron, s’il était sincère dans sa volonté de renouveler les relations, n’a pas agi plus radicalement pour réformer ou abolir ce système monétaire controversé. S’il prétend tourner la page du néocolonialisme, il est difficile de le croire quand la France demeure si frileuse face aux revendications légitimes de souveraineté économique.
48. Ainsi, la colère africaine n’est pas seulement liée à des formules maladroites ; elle s’enracine dans une histoire douloureuse et dans un présent où la France s’érige encore trop souvent en donneuse de leçons. Pour beaucoup, Macron n’est que la continuité d’une longue lignée de présidents français qui ont su manier, parfois simultanément, l’ingérence politique, la mainmise économique et le discours paternaliste.
49. À l’heure où d’autres partenaires internationaux n’exigent pas de “merci” (ou le font avec plus de discrétion), la France s’arc-boute sur la reconnaissance symbolique d’une supériorité morale. C’est un faux pas monumental, car les réalités du terrain font vite voler en éclats les proclamations de grandeur. Les pays africains, plus que jamais, veulent prouver qu’ils peuvent avancer sans la tutelle de leur ancien colonisateur. La diplomatie de l’insulte accélère ce détachement, voire alimente un ressentiment durable.
SECTION VII : LA POLITIQUE DU “PAS DE REPENTANCE” ET SES DÉRAPAGES
50. On doit aussi replacer ce discours du 6 janvier dans le cadre plus large de la stratégie mémorielle de Macron. S’il a, à plusieurs reprises, reconnu les crimes de la colonisation ou encouragé des travaux sur l’histoire franco-algérienne, il a toujours rejeté l’idée d’une “repentance” institutionnelle ou d’excuses formelles pour les exactions coloniales. Cette position ambiguë — reconnaître sans s’excuser, commémorer sans assumer — se reflète dans sa politique africaine actuelle.
51. En effet, Macron veut donner des signes de bonne volonté (restitution de quelques œuvres d’art, hommages à certains héros africains) tout en restant ferme sur les symboles du passé. Le problème, c’est que cette demi-mesure est perçue comme une forme de cynisme : un rebranding de la Françafrique, où l’on repeint la façade sans toucher aux fondements inégalitaires de la relation.
52. Lorsque le Président français affirme que ce sont certains pays africains qui ont “manqué de respect” envers la France, il nie en bloc les appels à une véritable reconnaissance de la souveraineté africaine. Il inverse le rôle de la victime et du coupable, comme si la France était la grande incomprise, l’âme charitable qu’on offense. Pour beaucoup d’Africains, c’est le comble de l’hypocrisie : non seulement la France n’a jamais fait d’excuses pour la colonisation, mais elle persévère dans des logiques paternalistes, tout en se victimisant.
53. D’ailleurs, cette posture arrogante n’est pas seulement visible en Afrique. D’autres pays, comme l’Italie ou la Turquie, ont déjà subi les piques d’un Macron adepte des mots acerbes. Mais c’est en Afrique que cette attitude prend un sens particulièrement explosif, en raison du passé colonial et de la fragilité géopolitique du continent.
54. Des voix s’élèvent pour réclamer un “New Deal” entre la France et l’Afrique, un partenariat véritablement horizontal, débarrassé des oripeaux de la Françafrique. Mais la conférence des ambassadeurs du 6 janvier montre à quel point le changement est encore loin. L’obsession de Macron pour l’honneur français, la fierté piquée au vif, entrave toute avancée réelle.
55. Dans un tel contexte, revendiquer le refus de la repentance tout en exigeant la gratitude des anciennes colonies relève d’une inversion totale de la logique. C’est comme dire : “Je ne m’excuserai pas pour le mal que j’ai pu te faire, mais j’attends de toi que tu me remercies pour ce que j’ai fait de bien.” Cette attitude, outre son incohérence, heurte profondément les consciences africaines.
56. Beaucoup d’analystes estiment que cette posture s’inscrit dans une stratégie de communication politique destinée au public français, largement ignorante des subtilités africaines. Pour regagner en popularité, Macron en appelle au sentiment national, se pose en défenseur d’une France malmenée par l’ingratitude des “autres”. Mais cette rhétorique, si elle peut plaire à une frange d’électeurs soucieux d’affirmer la force de la France, n’en reste pas moins catastrophique pour la diplomatie réelle.
SECTION VIII : LA RIPOSTE AFRICAINE ET L’ÉMERGENCE DE NOUVEAUX PARTENARIATS
57. La conséquence la plus directe de la diplomatie de l’insulte est l’accélération de la recherche d’alternatives à la France. Les propos de Macron, loin de dissuader les pays africains de s’orienter vers d’autres partenaires, ne font que valider leur choix. Pourquoi continuer à traiter avec un partenaire qui vous humilie publiquement, quand bien même il apporterait une aide militaire et économique ?
58. L’alliance avec la Russie, symbole du basculement le plus spectaculaire, s’est déjà concrétisée au Mali, en Centrafrique, et plus récemment au Burkina Faso. La société de mercenaires Wagner, tant décriée par les Occidentaux, s’est imposée comme un acteur incontournable de la sécurité dans ces pays. Le manque de confiance envers la France a ouvert une brèche dans laquelle Moscou s’est engouffrée avec efficacité.
59. De la même manière, la Chine ne cesse de renforcer sa présence économique sur le continent, via des prêts, des chantiers d’infrastructures, des investissements dans l’extraction minière et l’agriculture. Pékin ne s’embarrasse pas de leçons de démocratie ou de discours sur la gratitude. Il propose des partenariats d’État à État, certes parfois asymétriques, mais où la politesse diplomatique est rigoureusement respectée, et où l’ingérence politique est moins explicite qu’avec la France.
60. Même la Turquie a trouvé un espace pour s’implanter dans plusieurs pays d’Afrique de l’Est et de l’Ouest, offrant notamment des opportunités dans le secteur de la construction et de l’industrie. Les pays du Golfe, quant à eux, investissent dans les banques, l’agro-industrie, les télécommunications. Autant de partenariats susceptibles de se substituer, à terme, à la coopération traditionnelle avec la France.
61. Les propos de Macron, perçus comme un ultimatum, ont même encouragé certains chefs d’État africains à faire bloc pour affirmer leur autonomie. Des sommets régionaux, comme celui de la Cédéao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), commencent à évoquer ouvertement des solutions régionales pour la sécurité, sans forcément solliciter l’armée française. Dans un monde multipolaire, la France perd peu à peu ce statut de “gendarme” qu’elle s’était auto-attribué en Afrique francophone.
62. Ainsi, la diplomatie de l’insulte agit comme un catalyseur de la rupture. Chaque pique de Macron, chaque allusion à l’ingratitude africaine, donne du grain à moudre aux médias africains et nourrit la radicalisation des opinions. Les cercles politiques, conscients de la pression populaire, ne peuvent plus se permettre de paraître trop favorables à la France. Au mieux, ils adoptent une posture prudente, au pire, ils coupent purement et simplement les ponts.
63. On pourra objecter que la France a encore des leviers de puissance : la francophonie, l’aide au développement, la présence de multinationales, les liens culturels et universitaires. Mais tout cela s’érode rapidement lorsqu’on saborde la confiance réciproque. La jeunesse africaine, majoritaire et connectée, voit d’un très mauvais œil ces politiques paternalistes. Elle ne comprend pas qu’au XXIe siècle, un président français ose encore mettre en avant ce vieux réflexe colonial du “soyez reconnaissants”.
SECTION IX : MACRON, UN PRÉSIDENT DÉCONNECTÉ ?
64. Une question taraude les observateurs : Emmanuel Macron est-il simplement déconnecté des réalités africaines, ou bien mène-t-il une stratégie volontairement provocatrice ? Difficile de trancher. Certains estiment qu’il s’agit de maladresse, d’ego surdimensionné, de réaction épidermique face aux critiques. D’autres jugent qu’il y a derrière cette attitude un calcul politique, visant à renverser la vapeur de l’impopularité intérieure en jouant sur la fibre “patriotique”.
65. Néanmoins, rien n’indique que ces coups d’éclat diplomatiques rapportent réellement des points sur le plan national. Les Français eux-mêmes sont fatigués des rodomontades verbales qui ne se traduisent pas par des avancées concrètes. Les sondages, qui plafonnent à un niveau de confiance très bas pour Macron, témoignent d’une exaspération générale : crise de l’énergie, inflation galopante, tensions sociales… Les débats sur l’Afrique n’intéressent qu’une minorité, et certainement pas à travers le prisme de la fierté blessée de l’Élysée.
66. En Afrique, l’incompréhension est totale : comment un président, réputé pour son intelligence et sa finesse politique, peut-il accumuler autant d’erreurs de communication ? Certains parlent d’hubris : Macron, persuadé de son sens de la formule, pense pouvoir tout se permettre, y compris la provocation. D’autres y voient un simple ras-le-bol, la manifestation d’une frustration devant l’échec cuisant de la politique africaine.
67. Reste que cette déconnexion se traduit sur le terrain par des conséquences majeures. Les diplomates français doivent ramer à contre-courant pour éteindre les incendies allumés par leur chef. Les conseillers de l’Élysée s’épuisent à “expliquer” qu’on ne doit pas prendre la rhétorique présidentielle au pied de la lettre. Mais la parole publique est la première arme diplomatique : si elle est mal employée, elle se retourne contre son auteur.
68. Dans un contexte mondialisé, où l’information circule à la vitesse d’un clic, chaque phrase de Macron fait le tour de la planète. Chaque contre-vérité ou chaque ironie blessante est traduite, commentée, remise en perspective. La concurrence géopolitique est sans pitié : la moindre faille est exploitée pour fragiliser un adversaire. En traitant avec mépris certains dirigeants africains, Macron s’est lui-même affaibli, laissant le champ libre à ses rivaux.
SECTION X : DES PERSPECTIVES SOMBRES POUR LA FRANCE EN AFRIQUE
69. Alors, que peut-il advenir de la position française en Afrique après ce nouveau tollé ? Plusieurs scénarios se dessinent, aucun n’étant particulièrement réjouissant pour Paris. Le plus probable, c’est la poursuite de la dégradation progressive, avec des retraits militaires ponctuels et la multiplication des incidents diplomatiques. L’Afrique francophone pourrait, à terme, se rapprocher de plus en plus de concurrents comme la Chine, la Russie ou encore les États du Golfe.
70. Un autre scénario serait que Macron, confronté aux critiques, décide de faire marche arrière et d’adopter un ton plus conciliant. Mais on peut en douter : sa fierté et son style politique ne laissent guère de place au mea culpa. Il pourrait tout au plus envoyer son ministre des Affaires étrangères tenter de calmer les ardeurs, mais le mal est fait : quand le Président parle, il engage la France. Les tentatives de rattrapage tardives ne suffiront probablement pas à inverser la tendance.
71. Sur le plan économique, cette cassure pourrait accélérer le déclin des investissements français en Afrique, ou entraîner des nationalisations et des ruptures de contrats dans certains pays. Les entreprises françaises, déjà confrontées à la concurrence internationale, risquent de pâtir de l’image détestable associée à la “diplomatie de l’insulte”. Les gouvernements africains n’auront aucun scrupule à accorder des marchés à d’autres puissances moins arrogantes.
72. Politiquement, la France perdrait un levier d’influence crucial dans des zones sensibles, où la présence militaire constituait, malgré tout, un atout pour peser dans la balance diplomatique mondiale. Faute d’alliés solides en Afrique, la France s’expose à être marginalisée dans des dossiers-clés (sécurité, migration, développement, lutte contre le terrorisme). Les grands forums internationaux (Nations unies, G20, etc.) pourraient aussi refléter cette mise à l’écart progressive.
73. Enfin, il existe un risque non négligeable d’une flambée de sentiment anti-français parmi les populations civiles. Les propos de Macron pourraient être instrumentalisés par des groupes extrémistes pour justifier des attaques contre les intérêts français ou pour alimenter la haine de l’Occident. Un tel climat d’hostilité compromettrait durablement la présence française sous toutes ses formes (culturelle, économique, etc.), et fragiliserait encore plus la position diplomatique de Paris.
SECTION XI : LES AVERTISSEMENTS DES DIPLOMATES FRANÇAIS
74. Il serait faux de croire que l’ensemble de l’appareil d’État français soutient la ligne dure de Macron. Au sein même du Quai d’Orsay, de nombreux hauts fonctionnaires sont consternés par ces déclarations incendiaires. Certains rappellent qu’il n’est pas possible de maintenir des relations de confiance avec un continent entier en lui sommant de dire “merci”. Des avertissements répétés ont été adressés à l’Élysée : il faut travailler à regagner la sympathie des peuples africains, renouer un dialogue constructif, sans arrogance.
75. Les diplomates de terrain, au contact quotidien des réalités africaines, savent pertinemment que la vieille rhétorique pseudo-coloniale est morte. Ils constatent la résilience et la créativité des sociétés africaines, la montée d’une classe moyenne exigeante, la concurrence féroce de nouveaux acteurs internationaux. Ils savent aussi que l’image de la France est déjà ternie par des décennies d’accords inégaux et de patronage politique.
76. À chaque sommet international, à chaque visite d’État, les diplomates tentent d’atténuer les angles, de formuler des éléments de langage plus respectueux. Mais quand le Président assène des sentences brutales depuis la tribune de la conférence des ambassadeurs, tous ces efforts de nuance s’écroulent comme un château de cartes. On ne compte plus les télégrammes diplomatiques qui alertent sur la dégradation de la perception de la France, sans pour autant être entendus.
77. La réforme du corps diplomatique, voulue par Macron, a également affaibli la cohérence de la politique étrangère. En plaçant des proches ou des profils issus de la haute administration à des postes d’ambassadeurs, sans la même expérience ni le même sens de la diplomatie, on favorise une approche technocratique, déconnectée du terrain. Cet affaiblissement structurel se double d’une crise stratégique : quel est le cap de la France en Afrique ? Personne ne semble le savoir, pas même l’Élysée.
SECTION XII : LES IMPLICATIONS GÉOPOLITIQUES MONDIALES
78. La crise de la diplomatie française en Afrique dépasse le simple cadre franco-africain : elle a des répercussions à l’échelle mondiale. D’abord, sur le plan de l’Alliance atlantique : les États-Unis, qui comptaient souvent sur la France pour gérer le “front sahélien”, doivent réévaluer leur posture si Paris perd toute légitimité régionale. Washington, déjà en rivalité avec Pékin et Moscou, n’a aucun intérêt à voir le Sahel tomber dans la sphère d’influence russe ou chinoise.
79. Au niveau de l’Union européenne, la France a longtemps incarné la voix de la politique africaine commune. Désormais, d’autres États membres se montrent sceptiques quant à la pertinence de suivre un leadership français décrié sur le terrain. L’Allemagne, les pays scandinaves ou encore l’Italie pourraient développer leurs propres canaux d’influence, en se distanciant d’un partenaire devenu gênant.
80. Pour la Chine et la Russie, la défaillance française est une aubaine : ils peuvent vanter leur “neutralité” et leur respect des souverainetés nationales, et saper encore plus la crédibilité d’une France qui s’auto-proclame défenseure des droits de l’homme tout en méprisant ostensiblement les gouvernements africains. Cette tectonique des plaques diplomatiques, déjà amorcée depuis plus d’une décennie, s’en trouve accélérée.
81. De plus, la multiplication des tensions en Afrique pourrait avoir des répercussions sur la stabilité mondiale : crises migratoires, propagation du terrorisme, effondrement d’États fragiles… La France, en s’isolant de la sorte, ne sera plus à la table des négociations pour tenter de résoudre ces problèmes. Elle ne pourra plus prétendre à ce rôle d’intermédiaire privilégié dont elle se vantait dans le passé.
82. On assiste donc à un basculement : l’hubris diplomatique de Macron précipite la mutation géopolitique du continent africain, qui s’était déjà mise en branle. La place vacante laissée par la France attire des acteurs plus “pragmatiques”, parfois peu regardants sur les droits humains ou la gouvernance démocratique. Ainsi, le discours du 6 janvier pèse bien au-delà de la simple fierté nationale : il redessine, en partie, la carte des influences mondiales.
SECTION XIII : VERS UN DÉCLIN IRRÉVERSIBLE ?
83. La question que tout le monde se pose : ce déclin diplomatique est-il irréversible ? Peut-on encore imaginer un sursaut de la France qui, prenant acte de ses erreurs, réviserait sa posture vis-à-vis de l’Afrique ? Dans le court terme, la réponse semble pessimiste : tant qu’Emmanuel Macron persistera dans le registre de la provocation et de l’insulte, il sera difficile de regagner la confiance.
84. Sur le moyen terme, il faudrait un changement radical de cap. Cela impliquerait, par exemple, une reconnaissance claire du passé colonial, une refonte totale des accords économiques (dont le franc CFA), une coopération militaire bâtie sur la formation et la responsabilisation des armées africaines, sans posture de supériorité. Autant dire que cela reviendrait à réinventer de fond en comble la politique africaine de la France, chose difficile en fin de mandat, alors que l’opinion publique française n’est pas particulièrement mobilisée sur ce sujet.
85. Le déclin n’est pourtant pas une fatalité : la France possède encore des atouts culturels (la langue, la francophonie), intellectuels (les universités, la recherche), économiques (certains secteurs comme l’agroalimentaire, le luxe, la high-tech) et diplomatiques (si elle parvenait à coordonner efficacement l’Europe). Mais pour valoriser ces atouts, il faut un discours et une politique crédibles, respectueux. Or, le fossé entre les belles déclarations sur l’égalité et la réalité du mépris affiché ne cesse de se creuser.
86. D’aucuns avanceront que l’échéance présidentielle française peut, à terme, bouleverser la donne. Mais la confiance ne se reconstruit pas en un claquement de doigts, et il faudra bien plus que des promesses électorales pour faire oublier les humiliations répétées. L’image de la France n’a de chance de se redresser qu’à condition de mettre en place des politiques réellement nouvelles, une diplomatie humble et coopérative.
87. En attendant, les pays africains continueront leur chemin, nouant des partenariats multiples, se libérant de la tutelle historique de l’ancienne métropole. Les habitants du continent, de plus en plus instruits et organisés, font pression sur leurs gouvernements pour qu’ils cessent de jouer les vassaux. La France, piégée dans sa rhétorique, assiste impuissante à la dispersion de ses pions sur l’échiquier africain.
SECTION XIV : CONCLUSION – LE DERNIER CLINQUANT D’UNE FRANCE QUI SE CROIT ENCORE MAÎTRESSE
88. Cet essai n’a d’autre but que de dénoncer la dangerosité et l’irresponsabilité du discours d’Emmanuel Macron lors de la conférence des ambassadeurs du 6 janvier 2025. En exigeant publiquement un “merci” de la part des pays africains, en traitant leurs dirigeants d’ingrats, il a ravivé les tensions et consolidé l’idée que la France est incapable de sortir de son carcan néocolonial.
89. Au-delà des formules chocs, il est urgent de comprendre que la diplomatie de l’insulte porte un coup fatal aux efforts de reconquête et de repositionnement de la France sur la scène africaine. Les troupes françaises se retirent progressivement, non pas par stratégie éclairée, mais sous la pression d’opinions publiques locales qui ne supportent plus l’arrogance historique de l’ancienne puissance coloniale.
90. Les réactions en Afrique ont été à la hauteur de la provocation : indignations, condamnations, rappel du passé douloureux, rejet massif de la présence française. Cette colère trouve un écho dans la montée en puissance de la Russie, de la Chine et d’autres acteurs internationaux qui, eux, s’appuient sur un discours de respect formel de la souveraineté africaine (quel qu’en soit le fond réel).
91. La conférence des ambassadeurs aurait pu être un moment privilégié pour impulser un renouveau de la politique étrangère française : définir une nouvelle feuille de route, établir des objectifs clairs pour retisser des liens avec les partenaires africains et réaffirmer la vocation humaniste de la France. Au lieu de cela, Emmanuel Macron s’est enfoncé dans une posture d’orgueil blessé, faisant fi des mises en garde de ses conseillers et de la réalité du terrain.
92. Le résultat est un désastre diplomatique dont les répercussions se feront sentir dans les années à venir : la France voit s’effriter son influence en Afrique, se marginalise dans les discussions internationales sur la sécurité au Sahel, et alimente la rancœur des peuples et des gouvernants africains. Le pari d’une diplomatie frontale et arrogante s’avère perdant sur tous les tableaux.
93 Cet essai revendique le droit à l’indignation. Il ne prétend pas rendre compte de toute la complexité des relations franco-africaines, ni ignorer les aspects positifs d’une coopération séculaire. Mais il pointe une réalité cruelle : la politique africaine de Macron, sous couvert de modernité, reproduit les vieux schémas paternalistes et achemine la France vers un isolement grandissant.
94. Au final, la “diplomatie de l’insulte” n’est qu’un miroir grossissant de l’impasse stratégique dans laquelle la France se trouve. Trop fière pour avouer ses erreurs, trop bornée pour reconnaître les nouvelles réalités multipolaires, elle se heurte à la volonté d’émancipation d’États désormais conscients de leur capacité à nouer d’autres alliances. Tout en prétendant donner des leçons, Emmanuel Macron fait la leçon à lui-même : celle d’un chef d’État qui, faute de respecter l’autre, a perdu le respect de soi.
95. On peut souhaiter que cet essai serve d’électrochoc et de mise en garde : la patience des peuples n’est pas infinie, et l’opinion publique africaine ne se laissera pas intimider par des discours fiers et blessants. Si la France veut réellement tourner la page du néocolonialisme, elle doit abandonner toute velléité de condescendance, faire amende honorable pour ses erreurs passées et présentes, et construire — enfin — une relation adulte avec le continent.
96. Nul ne sait si Emmanuel Macron, ou ses successeurs, prendra la mesure de ce tournant historique. Mais une chose est sûre : la multiplication d’incidents verbaux et de postures vexatoires ne fait qu’annoncer le crépuscule accéléré de la domination française en Afrique. Là où le Général de Gaulle voyait une “mission civilisatrice” (déjà sujette à controverse), Macron ne propose plus qu’un jeu de dupes, basé sur le déni et l’arrogance, ruiné par la colère et la dérision qu’il suscite.
97. Au terme de ce retour sur le discours de Macron le 6 janvier 2025, force est de constater qu’Emmanuel Macron est passé maître dans l’art du faux-semblant diplomatique : sous ses airs de modernité, sous ses accents de rupture, il prolonge l’héritage le plus réactionnaire de la France en Afrique, celui d’une puissance qui veut imposer la reconnaissance de sa grandeur. En ce sens, le 6 janvier 2025 restera dans l’histoire comme une date-clé, celle où la France s’est publiquement sabordée dans son pré carré historique, par la faute d’un président incapable d’écouter, de reconnaître ou même de comprendre.
98. La question n’est donc plus de savoir si l’Afrique dira “merci”, mais combien de temps encore la France mettra pour comprendre que l’âge des empires est révolu, que l’ère du respect mutuel et du dialogue sincère est la seule voie d’avenir. En brandissant l’insulte comme un outil diplomatique, le Président de la République Française a ruiné les chances d’un renouveau. Il lègue aux générations futures un terrain de défiance et de fractures, dont il sera bien difficile de sortir.
99. Ainsi se clôt cet essai, sur un constat amer : la “diplomatie de l’insulte” est la pire option pour une nation qui se veut inspiratrice des droits de l’homme et de la coopération internationale. L’histoire jugera sévèrement cette séquence, et l’Afrique, forte de sa dignité, aura tôt fait de rappeler à Paris que la reconnaissance ne s’exige pas, elle se mérite.
100. Épilogue :
Puissions-nous tirer la leçon de ce naufrage diplomatique. Que le discours du 6 janvier 2025 soit le dernier soubresaut d’un orgueil mal placé, et qu’il ouvre la porte à une autre manière de faire. Puissent les prochains dirigeants français comprendre que l’Afrique n’est ni un vassal ni un pupille, mais un continent d’avenir, fier de ses valeurs et de son émancipation. Pour cela, il faudra bien plus qu’un simple changement de ton : il faudra changer de paradigme.
