Lettre ouverte aux Djiboutiennes et aux Djiboutiens


À l’approche du quarante-neuvième anniversaire de notre indépendance nationale

Mes chers compatriotes,

À l’heure où notre pays s’apprête à célébrer le quarante-neuvième anniversaire de son indépendance, je ressens le besoin d’adresser quelques mots à celles et ceux qui portent Djibouti dans leur mémoire, dans leur patience, dans leurs blessures, dans leurs espérances et dans leur fidélité silencieuse.

Une fête nationale n’est jamais seulement une date sur un calendrier. Elle n’est pas seulement un drapeau hissé, un hymne chanté, une cérémonie officielle, un défilé ou une succession de discours. Elle est d’abord un miroir. Elle nous oblige à regarder le chemin parcouru, mais aussi les promesses restées en suspens. Elle nous invite à honorer les sacrifices de ceux qui nous ont précédés, mais elle nous impose également de nous demander ce que nous faisons, aujourd’hui, de l’héritage qu’ils nous ont laissé.

Le 27 juin n’appartient pas aux palais, aux tribunes, aux cortèges ni aux protocoles. Il appartient au peuple djiboutien. Il appartient aux anciens qui ont connu l’humiliation coloniale. Il appartient aux femmes qui ont porté les familles dans les heures difficiles. Il appartient aux travailleurs anonymes, aux enseignants, aux infirmiers, aux soldats, aux dockers, aux pêcheurs, aux éleveurs, aux commerçants modestes, aux fonctionnaires honnêtes, aux jeunes diplômés sans emploi, aux mères inquiètes, aux pères fatigués, aux régions oubliées, aux quartiers populaires et à notre diaspora dispersée.

L’indépendance n’a pas été conquise pour remplacer une tutelle extérieure par des dépendances intérieures. Elle n’a pas été obtenue pour que le citoyen devienne étranger dans son propre pays. Elle n’a pas été proclamée pour que la République se réduise à un cercle fermé, à des habitudes de rente, à des fidélités personnelles ou à des permissions distribuées selon la proximité. Elle a été voulue pour que chaque Djiboutien puisse se tenir debout, vivre dignement, parler sans peur, travailler selon son mérite et sentir que l’État le regarde comme un citoyen, non comme un solliciteur.

C’est pourquoi, en cette veille de commémoration nationale, il faut retrouver le sens profond de notre souveraineté. Un pays libre n’est pas seulement un territoire reconnu par les autres États. Un pays libre est d’abord une communauté de citoyens qui savent que la loi protège chacun, que la dignité n’est pas négociable, que l’administration sert l’intérêt général, que la richesse nationale n’est pas réservée à quelques mains et que l’avenir ne se décide pas dans l’exclusion.

Nous devons avoir le courage de dire que la stabilité, si elle n’est pas accompagnée de justice, finit par ressembler à une immobilité. Nous devons avoir la lucidité de reconnaître que la croissance, si elle ne transforme pas la vie des familles, devient un chiffre sans âme. Nous devons avoir l’honnêteté d’admettre que l’unité nationale, si elle se construit sur le silence des citoyens, n’est pas une unité solide mais une paix fragile. Nous devons surtout comprendre qu’un État ne se grandit pas en exigeant la soumission ; il se grandit en méritant la confiance.

La République n’est forte que lorsqu’elle accepte d’être interrogée. Elle s’affaiblit lorsqu’elle confond la critique avec l’hostilité, la contradiction avec la trahison, la demande de justice avec l’insolence. Un peuple adulte n’a pas besoin d’être infantilisé. Il a besoin d’être respecté. Il n’a pas besoin qu’on lui répète que tout va bien lorsque son expérience quotidienne lui dit autre chose. Il a besoin d’une parole publique qui reconnaisse les difficultés, qui nomme les injustices et qui ouvre des chemins crédibles de correction.

Depuis l’indépendance, notre pays a résisté à des vents violents. Il a préservé sa souveraineté dans une région traversée par les conflits, les rivalités et les incertitudes. Il a construit des infrastructures, renforcé sa position géostratégique, affirmé son rôle dans la Corne de l’Afrique et au-delà. Il serait injuste de nier ce qui a été accompli. Mais il serait tout aussi dangereux de transformer les acquis en prétexte pour ne plus voir les manques.

Car le patriotisme véritable n’est pas l’art d’applaudir sans réfléchir. Le patriotisme véritable consiste à aimer assez son pays pour refuser qu’il s’abîme dans les mauvaises habitudes. Aimer Djibouti, ce n’est pas fermer les yeux. C’est vouloir pour lui davantage de justice, davantage de transparence, davantage de sérieux, davantage de respect pour le citoyen ordinaire.

Il y a dans notre pays trop de jeunes qui attendent devant des portes closes. Trop de talents qui s’épuisent faute d’opportunités. Trop de compétences qui se heurtent à des réseaux. Trop de familles qui regardent leurs enfants diplômés revenir à la maison sans perspective. Trop de citoyens qui ont le sentiment que le mérite marche lentement pendant que la relation court vite.

Aucune nation ne peut bâtir son avenir en demandant à sa jeunesse de patienter indéfiniment. La jeunesse n’est pas un décor de fête nationale. Elle n’est pas une foule que l’on convoque pour remplir les cérémonies. Elle n’est pas une promesse que l’on ressort à chaque échéance. Elle est la première richesse stratégique du pays. Si nous la négligeons, nous compromettons l’avenir. Si nous l’écoutons, la formons, l’équipons et lui faisons confiance, nous donnons à Djibouti la force de franchir une nouvelle étape.

Il faut donc placer l’éducation, la formation professionnelle, l’innovation, l’entrepreneuriat, la culture, le sport, le numérique et l’emploi au centre de notre effort national. Mais cela ne doit pas rester un vocabulaire de circonstance. Il faut des mécanismes concrets, des budgets lisibles, des objectifs mesurables, des institutions responsables, des passerelles réelles entre l’école et le travail, entre les diplômes et l’économie, entre les ambitions individuelles et les besoins du pays.

Nous devons aussi réconcilier la République avec les plus vulnérables. Un État qui ne voit que les grandes infrastructures et les grands équilibres macroéconomiques risque d’oublier la vie réelle. Or la vie réelle, c’est l’eau qui manque dans certains foyers. C’est le logement inaccessible. C’est le dispensaire trop éloigné ou mal équipé. C’est l’école qui peine. C’est le quartier qui se sent abandonné. C’est la région qui attend une présence plus régulière de l’État. C’est la mère qui calcule chaque dépense. C’est le malade qui cherche un soin digne. C’est le citoyen qui se fatigue à réclamer un droit simple.

La prospérité ne peut pas rester suspendue dans les rapports, les communiqués et les tableaux. Elle doit descendre dans la cuisine des familles, dans les salles de classe, dans les centres de santé, dans les routes régionales, dans les marchés, dans les emplois créés, dans les revenus stabilisés, dans la dignité retrouvée. Une économie qui impressionne les visiteurs mais ne soulage pas les foyers modestes reste une promesse inachevée.

Il est temps de remettre l’administration à sa juste place. L’administration n’est pas un mur devant le citoyen. Elle est un pont. Elle n’est pas un instrument d’humiliation. Elle est un service. Elle n’est pas là pour faire sentir au citoyen sa petitesse, mais pour lui garantir ses droits avec clarté, rapidité et respect. 

Dans une République digne de ce nom, personne ne devrait avoir besoin d’un appui personnel pour obtenir ce qui lui revient légalement. Personne ne devrait être ralenti parce qu’il n’a pas de protecteur. Personne ne devrait être humilié dans un bureau public où il vient chercher une réponse légitime.

La réforme de l’État ne doit pas être un slogan technique. Elle doit devenir une expérience quotidienne. On la reconnaîtra lorsque les démarches seront plus simples, lorsque les délais seront respectés, lorsque les nominations seront plus crédibles, lorsque les marchés publics inspireront confiance, lorsque les responsables rendront compte, lorsque la règle primera sur l’arrangement, lorsque le citoyen sentira que l’État n’est pas au-dessus de lui mais à son service.

Nous devons également rouvrir l’espace national à toutes ses composantes. Un pays ne peut pas respirer pleinement lorsqu’une partie de ses enfants se sent tenue à distance. La majorité politique, quelle qu’elle soit, ne résume jamais à elle seule la nation. L’opposition, lorsqu’elle s’exprime pacifiquement, n’est pas une ennemie du pays. La société civile n’est pas une menace. La presse, lorsqu’elle agit avec responsabilité, n’est pas un danger. La diaspora n’est pas une périphérie lointaine. Les régions ne sont pas des arrière-plans que l’on visite seulement pour les cérémonies.

La maison commune doit être assez vaste pour accueillir les désaccords loyaux, les propositions alternatives, les paroles inquiètes, les mémoires blessées et les ambitions nouvelles. 

Le débat national n’affaiblit pas Djibouti lorsqu’il se tient dans le respect. Au contraire, il l’empêche de s’enfermer. Il permet au pays de se corriger avant que les frustrations ne deviennent trop profondes.

Le quarante-neuvième anniversaire de notre indépendance devrait donc être plus qu’une célébration. Il devrait être une halte de vérité. Une occasion de nous demander, collectivement, ce que nous voulons faire du cinquantième anniversaire qui approche. 

Voulons-nous en faire une simple grande cérémonie de plus, ou voulons-nous en faire le symbole d’un nouveau pacte national ?

Ce nouveau pacte devrait reposer sur quelques engagements simples.

D’abord, replacer le citoyen au centre de l’État. Non pas en paroles, mais dans les pratiques administratives, dans les politiques publiques, dans les budgets, dans les priorités et dans les comportements quotidiens.

Ensuite, faire de la justice sociale une priorité nationale. Il ne suffit pas que le pays se développe ; il faut que le développement se voie dans les vies. Il faut que l’enfant pauvre ait une chance réelle, que la famille vulnérable ne soit pas abandonnée, que les régions soient mieux considérées, que les services essentiels deviennent accessibles et que la dignité ne dépende pas du statut social.

Il faut aussi restaurer la confiance dans la parole publique. La confiance ne se décrète pas. Elle se reconstruit par la cohérence, par la transparence, par l’exemplarité, par la sanction des abus, par la protection du mérite et par le refus de l’impunité. Lorsqu’un État demande des efforts au peuple, il doit commencer par montrer l’exemple. Lorsqu’il parle de discipline, il doit se discipliner lui-même. Lorsqu’il invoque l’intérêt général, il doit prouver qu’il ne protège pas des intérêts particuliers.

Il faut enfin préparer sérieusement la génération qui vient. Un pays qui néglige sa jeunesse signe un chèque sans provision sur son avenir. Nous avons besoin d’une jeunesse instruite, confiante, productive, responsable, ouverte sur le monde mais enracinée dans son pays. Nous avons besoin de lui donner des raisons de croire que Djibouti n’est pas seulement le lieu de ses frustrations, mais le terrain de ses possibles.

Mes chers compatriotes,

Il existe des moments dans la vie d’un peuple où la lucidité devient une obligation morale. Nous ne devons pas attendre que les difficultés s’aggravent pour parler. Nous ne devons pas laisser les habitudes devenir des fatalités. Nous ne devons pas confondre la patience du peuple avec une absence de jugement. Le peuple voit. Le peuple compare. Le peuple attend. Le peuple espère encore, mais il ne veut plus que l’espérance soit utilisée comme un calmant.

Ce que nous devons construire, ce n’est pas une République de façade, mais une République de confiance. Une République où l’autorité se mesure à sa capacité de servir. Une République où la force publique protège sans intimider. Une République où la loi s’applique sans préférence. Une République où les fonctions ne deviennent pas des propriétés. Une République où la réussite ne dépend pas d’un nom, d’un réseau, d’une proximité ou d’une loyauté intéressée. Une République où chaque citoyen peut dire : ce pays est aussi le mien.

À l’approche de cette fête nationale, je pense à ceux qui ne seront pas dans les tribunes, mais qui portent le pays sur leurs épaules. Je pense à ceux qui travaillent sans bruit. Je pense aux familles modestes qui continuent d’espérer malgré la dureté des jours. Je pense aux jeunes qui veulent seulement une chance loyale. Je pense aux femmes qui tiennent debout des foyers entiers. Je pense aux régions qui demandent moins de promesses et plus de présence. Je pense aux Djiboutiens de l’extérieur qui souhaitent contribuer sans être regardés comme des étrangers à leur propre patrie.

C’est à eux que cette lettre s’adresse d’abord.

Elle n’est pas écrite contre quelqu’un. Elle est écrite pour une idée : celle d’un Djibouti plus juste, plus ouvert, plus responsable, plus fraternel et plus fidèle à l’esprit de son indépendance.

Notre pays n’a pas besoin d’une parole qui endort. Il a besoin d’une parole qui réveille. Il n’a pas besoin d’une unité décorative. Il a besoin d’une unité sincère. Il n’a pas besoin d’un État qui se protège de son peuple. Il a besoin d’un État qui se rapproche de lui. Il n’a pas besoin d’une grandeur proclamée. Il a besoin d’une dignité vécue.

Le 27 juin nous rappelle que Djibouti n’est pas né pour être confisqué par les habitudes, les peurs ou les privilèges. Il est né d’une volonté collective. Il doit donc continuer par une responsabilité collective. Chacun a sa part : les gouvernants par l’exemplarité, les institutions par l’indépendance et la rigueur, les citoyens par la vigilance, la jeunesse par l’effort et l’imagination, la diaspora par son engagement, les forces politiques par le sens de l’intérêt national.

À l’approche du cinquantième anniversaire, nous n’avons pas le droit de nous contenter de célébrer le passé. Nous devons préparer une étape nouvelle. Nous devons ouvrir une conversation nationale sérieuse, honnête et inclusive sur l’État, la justice, l’économie, la jeunesse, les libertés publiques, la cohésion sociale et la place de chaque citoyen dans la maison commune.

Ce pays est petit par sa superficie, mais il peut être grand par son sens de la justice. Il est jeune par son histoire, mais il peut être mûr par ses choix. Il est placé dans une région difficile, mais il peut devenir un exemple de responsabilité, de stabilité intelligente et de développement partagé.

Encore faut-il que nous ayons le courage de revenir à l’essentiel.

L’essentiel, c’est que l’indépendance n’a de sens que si elle donne de la dignité au citoyen.

L’essentiel, c’est que l’État n’est légitime que lorsqu’il protège le bien commun.

L’essentiel, c’est que la jeunesse ne doit plus attendre à la porte de son propre avenir.

L’essentiel, c’est que la justice ne doit pas être un privilège, mais une respiration quotidienne.

L’essentiel, c’est que Djibouti appartient à tous ses enfants, sans exclusion, sans confiscation et sans humiliation.

Mes chers compatriotes,

Que cette fête nationale soit donc un moment de gratitude, mais aussi un moment de réveil. Gratitude envers celles et ceux qui ont rendu possible notre souveraineté. Réveil devant ce qu’il nous reste à accomplir pour que cette souveraineté devienne pleinement sociale, pleinement démocratique, pleinement citoyenne.

Célébrer l’indépendance, ce n’est pas seulement se souvenir du jour où le drapeau est monté. C’est se demander, chaque année, si la dignité du peuple monte avec lui.

C’est à cette exigence que j’appelle.

Pour Djibouti.
Pour sa jeunesse.
Pour ses familles.
Pour ses régions.
Pour sa diaspora.
Pour sa République.

Pour que l’indépendance ne soit pas seulement une mémoire, mais une promesse tenue.

ALPHA LASSINI

Djibouti, République de Djibouti

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Alpha Lassini

Surgir, Agir et Disparaitre pour que la semence porte du fruit. (Rise, Act and Disappear so that the seed bears fruit)

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